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Y en a marre de positiver.

L’essayiste américaine Barbara Ehrenreich dénonce une culture qui culpabilise les malheureux. Elle en a fait les frais..

Lundi 29 octobre 2007, par Barbara Ehrenre // Divers

Je hais l’espoir. Il y a quelques années, lorsque j’étais traitée pour un cancer du sein, on a essayé de m’enfoncer l’espoir dans le crâne à coups de « Penser positivement ! » et « Ne perds pas espoir ! »Par la suite, j’ai découvert avec effroi que l’établissement où j’allais recevoir mes soins post hospitaliers s’appelait le Hope Center [le Centre de l’espoir]. L’espoir ? Et pourquoi pas la GUERISSON ? Pendant des années, dans les meetings antiguerre et les manifestations, j’ai consciencieusement répété le slogan de Jesse Jackson [pasteur et figure de proue du mouvement affricain-américain] « Keep hope alive ! » [Gardons espoir], tout en croisant les doigts et en pensant : « Rien à foutre de l’espoir. Gardons-nous en vie. »

Voilà. Je l’ai dit. Que la peste s’abatte sur moi puisque un chœur de voix s’élève pour affirmer que l’espoir, l’optimisme et une « attitude positive » sont les clés de la santé et de la longévité. Parmi ces voix, les plus respectable scientifiquement – les nouveaux docteurs en « psychologie positive » - se plaisent à citer une étude sur des religieuses montrant que celles qui avaient une vision plutôt positive de la vie entre 20 et 30 ans ont rejoint leur Seigneur assez tard, alors que les plus moroses tombaient comme des mouches dix ans plus tôt. L’auteur type d’outils de motivation – livres, CD, casettes audio, etc.- n’a pas besoin de s’appuyer sur des études pour marteler que les pensées négatives « nuisent à votre santé et peuvent même raccourcir votre durée de vie ». Il n’y a pas que notre santé qui est en jeu. Il en va aussi de notre crédibilité en tant que citoyens, salariés ou autres. « 99% des gens disent vouloir être entourés de personnes plus positives », assure le manuel de développement personnel Votre seau est-il bien rempli ?Des stratégies positives pour le travail et la vie [éd. Libre Entreprise, 2007]. De nombreux militants de la positivité nous exhortent à bannir de notre vie les gens négatifs – ceux qui se plaignent et les « victimes » - parce qu’ils sont « condamnés à perdre ».

« NOUS NE VOULONS METTRE EN AVANT QUE LES COTES POSITIFS DU CANCER »

Il est partout, ce culte de la positivité, du moins aux Etats-Unis, où 30 000 « coachs de vie » proposent leurs services et où un pessimiste n’a guère plus de chances qu’un athée d’être élu président. Lorsqu’on lance une recherche avec les mots « pensée positive » sur Google, on obtient plus de 1 million, de résultats, qui couvrent à peu près tous les types de difficultés qui peuvent se présenter à vous. Un régime ? Robert Ferguson, le maître de la perte de poids », vous dira qu’ « avec une attitude positive vous pouvez FAIRE, AVOIR et ETRE tout ce que vous voulez dans la vie ! » Un deuil, Vous pouvez rendre les obsèques amusantes en organisant une « célébration » de la vie du défunt. Besoin d’argent ? Attirez-le dans vos poches en répétant mentalement des affirmations positives. Un cancer ? Voyez-le positivement, comme une « occasion de développement » - et pas seulement de la tumeur. Au milieu des années 1990, l’Association américaine contre le cancer avait rabroué un chercheur parce qu’elle ne voulait pas « être associée à un livre sur la mort ». « Nous voulons mettre en avant uniquement les côtés positifs du cancer », avait déclaré l’un de ses représentants. Un licenciement ? Oubliez l’aspect financier et attachez-vous à reconfigurer votre attitude, comme l’explique le best-seller de 2004 We Got Fired … And It’s the Best Thing That Ever Happened to Us [Nous avons été virés … et c’est la meilleure chose qui nous soit jamais arrivée].

En fait, tout porte à croire que l’omniprésente injonction morale de positiver fait peser un fardeau supplémentaire sur les épaules des malades ou de ceux qui sont malheureux pour une raison ou pour une autre. Vous ne parvenez pas à aller mieux et, en outre, vous n’arrivez pas à vous sentir bien de ne pas aller mieux. Il en va de même pour les chômeurs de longue durée, qui, je l’ai découvert en faisant des recherches pour mon livre On achève bien les cadres : l’envers du rêve américain [Grasset 2007], sont informés par les coachs en carrière et les livres de développement personnel qu’ils doivent avant tout livrer bataille contre leurs sentiments négatifs, leur rancœur et leur impression d’être des losers. C’est là du lynchage de victimes porté au paroxysme de la cruauté, et cela explique peut-être la passivité des Américains face aux avanies économiques à répétition qu’ils subissent.

Mais le plus effrayants, dans le culte de la positivité, c’est qu’il réduit notre tolérance à la souffrance d’autrui. Loin de vivre dans une « culture de la plainte » qui défend les « victimes », nous sommes devenus « de moins en moins tolérants envers les gens qui traversent une mauvaises passe », affirme Barbara Held, professeur de psychologie au Bowdoin College et grande critique de la psychologie positive. Si personne ne veut écouter mes problèmes, je n’écouterai pas ceux des autres. « No whining » (Pas de pleurnicheries], préviennent les autocollants qui fleurissent sur les voitures. De cette façon, le culte de la positivité se développe avec la force d’un virus, créant un déficit d’empathie qui pousse de plus en plus de gens à exiger des autres qu’ils soient positifs.

J’ai lutté contre le cancer dans un état de rage permanente, une rage dirigée principalement contre la culture positive factice qui entoure le cancer du sein aux Etats-Unis. Je ne peux pas avoir la certitude absolue qu’il n’y a plus la moindre trace de cancer dans mes cellules, mais une chose est sûre : il n’y a pas la moindre trace d’espoir en moi. Ne prenez pas cela pour du désespoir, comme lorsqu’on est vaincu, passif, ni pour du malheur. L’astuce, comme l’écrit Camus, le héros de mon adolescence, est de tirer de la force du « refus d’espérer et [du] témoignage obstiné d’une vie sans consolation ». Etre sans espoir, c’est admettre la tumeur sur le scanner et planifier ses actes en conséquence.

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