Y a-t-il une théologie de l’Etat d’Israël ?

Mardi 6 septembre 2011 // Le Monde

Au cours du dernier demi-siècle, le chemin parcouru par l’Eglise dans son approche d’Israël, par rapport aux dix-neuf siècles précédents, est colossal. On ne réalise pas à quel point il est récent et fragile. Récent, car l’accusation de déicide n’a été levée que par le concile de Vatican II en 1965 (Nostra Aetate), et la théologie de la substitution – de l’Eglise Verus Israël – n’a été pratiquement abandonnée que par Jean-Paul II à la synagogue de Rome en 1985. La théologie s’est arrêtée là, laissant la diplomatie prendre le relais avec la reconnaissance de l’Etat d’Israël par le Saint-Siège le 31 décembre 1993, plus de quarante-cinq ans après sa création le 15 mai 1948.

Fragile, car le dialogue judéo-chrétien semble aujourd’hui marquer le pas. Le travail théologique s’est développé avec d’autant plus de brio qu’il ne semble s’adresser qu’à un « reste » en voie d’assimilation rapide. Hors de l’Etat d’Israël, la diaspora est de moins en moins visible, et à peine plus légitime. La diaspora la plus nombreuse vit désormais aux Etats-Unis, plutôt confortablement. On y rencontre toutes les tendances d’opinion ; le judaïsme réformé y est majoritaire. Sionistes évangéliques y ont leur pendant : les juifs messianiques, qui, contrairement aux juifs convertis, continuent de vivre pleinement leur judaïsme tout en reconnaissant Jésus pour le Messie d’Israël. Le Père Jean-Miguel Garrigues a engagé avec quelques-uns de ces derniers un dialogue approfondi dont il fait part dans « Le peuple de la première alliance ; approches chrétiennes du mystère d’Israël » paru en juin 2011 aux éditions du Cerf.

Mais je ne vois pas d’approche chrétienne de l’Etat d’Israël. On parle toujours d’un « peuple d’Israël » qui est celui du temps historique d’après la destruction du Temple (70) et de la chute de Jérusalem (135), celui de la rédaction des Evangiles, qui n’avaient plus à tenir compte de l’Israël concret, celui du royaume de Judée. Depuis l’origine du christianisme, le peuple d’Israël est en exil. Les Etats-Unis ne sont qu’une autre Babylone, comme déjà l’était Rome pour Saint Pierre.

Mais tout ceci a pourtant changé en 1948. Israël est retourné à Sion. La recréation d’un « Etat juif » ne modifie-t-elle donc rien à l’approche chrétienne du « mystère d’Israël » ? Y a-t-il une réflexion théologique sur le sionisme ?

Le sionisme a d’abord été conçu comme une réponse à l’antisémitisme. Après une entrevue manquée entre Theodor Herzl et Pie X le 26 janvier 1904, il revint à Pie XI de prononcer solennellement en 1938 cette affirmation, qui pouvait passer pour extraordinaire dans le climat de l’époque, qu’en tant que chrétiens, « nous sommes spirituellement des sémites dans et par Jésus-Christ ». Le P. Garrigues en fait un simple point de départ dont il critique d’ailleurs les deux termes : « spirituellement », parce que le Pape ne peut ignorer qu’en Christ, « nous sommes un seul corps » avec Israël et qu’on ne peut donner l’impression d’opposer le corps et l’esprit ; « sémites », parce que ce serait en rester à une définition raciale du « peuple d’Israël ». Le Pape Pie XI avait en effet prononcé cette très forte parole pour l’époque en réponse, non pas aux lois raciales de Nuremberg de 1935 mais au projet de transcription de telles lois par l’Italie fasciste de Mussolini. Il a parlé comme Kennedy en 1961 dira : « Nous sommes tous Berlinois » et Le Monde du 12 septembre 2001 titra « Nous sommes tous Américains. » Que cela n’ait pas suffi à dénoncer le mensonge intrinsèque de la propagande nazie, parce qu’il n’en avait pas pris le contrepied « raciste » ne me paraît pas une objection fondée. S’il avait de préférence affirmé, comme le suggère le P. Garrigues, qui convient cependant que c’était impossible à l’époque en l’état de la recherche théologique, que nous étions « rattachés au peuple d’Israël en tant que membres du Messie promis aux juifs », aurait-ce été plus pertinent face à l’extermination des juifs ?

Les sionistes n’ont pas plus « nié la majeure » que ne l’avait fait Pie XI. Ils ont, comme Senghor et Césaire pour la négritude, renversé l’ordre des facteurs : la loi du retour ne donne pas une définition moins biologique du Juif : « né d’une mère juive », ce qui se compare avec les critères de la loi de Nuremberg qui, néanmoins, supposaient trois grand parents juifs. La loi israélienne du retour exclut de son champ les Juifs qui se seraient convertis à une autre religion, de même que l’idéologie nazie (suivie par Mussolini et Vichy) excluait en principe de la judéité les baptisés.

On voit se dessiner ici les réticences d’un certain christianisme, pourtant le mieux disposé à l’égard du « peuple d’Israël », envers le sionisme comme projet messianique de substitution, réticences également partagées par un certain judaïsme orthodoxe (Agudat Israël). La restauration de l’Etat d’Israël dérange les plans de salut. Bien sûr, cet Etat n’a pas entrepris de reconstruire le Temple. Il n’en a que faire puisqu’il y a la Knesset, le Parlement israélien, dont l’architecture extérieure rappelle celle du Temple, les députés prenant la place des Lévites. Mais l’existence nationale et étatique, si elle a valeur de réponse à l’antisémitisme et à l’holocauste, ne bénéficie pas totalement d’une légitimité religieuse positive consensuelle. Les sionistes religieux veulent y voir une étape vers la venue du Messie, mais d’autres y sont radicalement hostiles.

Les approches chrétiennes retracées par le P. Garrigues font l’impasse sur l’Etat contemporain. On dira que tous les juifs, israéliens autant que ceux de la diaspora, sont inclus dans le « peuple d’Israël », objet du plan de salut messianique, sans distinction. Mais c’est ce que beaucoup de Juifs leur reprochent, en Israël et ailleurs. On dira encore que cette théologie s’adresse aux seuls chrétiens. Mais justement ces derniers, qui ne sont plus globalement impliqués dans le vieil antisémitisme européen, ont surtout besoin aujourd’hui de comprendre quelle est la place de l’Etat d’Israël par rapport à leur foi, et d’abord s’il y en a une : simple question diplomatique sans connotation religieuse, ou au contraire fait nouveau spirituel, « signe des temps » à décrypter. Cet Etat a-t-il, hors la mémoire de l’holocauste, une signification pour le chrétien ? Que répondre à la question fondamentale que nous posent les juifs, toutes choses égales d’ailleurs : reconnaissez-vous que l’Etat d’Israël est le successeur de l’Israël biblique ?

Il ne suffit pas de croire que le « peuple juif » dans son ensemble est identique au « peuple d’Israël » dont nous entretient Saint Paul. C’est une question aujourd’hui largement théorique. La question pratique et concrète hic et nunc concerne l’Etat d’Israël. C’est une question oubliée pendant dix-neuf siècles. Mais elle se pose depuis 1947 et il ne semble pas qu’elle ait reçu de réponse théologique positive depuis cette date.

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