Washington- Moscou

Un nouveau pragmatisme

Mardi 29 septembre 2009 // Le Monde

À l’évidence, la nouvelle administration américaine semble vouloir - ou faire mine - de ne plus considérer la Russie comme un problème majeur et un adversaire qu’il importe de brider à tout prix, mais comme un partenaire et un acteur-clé qu’il est nécessaire de ne pas mécontenter, compte tenu des aléas d’une géopolitique pour le moins complexe et de plus en plus multipolaire. D’où les avances de Washington à Moscou pour tenter de résoudre au mieux des dossiers explosifs, à savoir l’Iran, l’Afghanistan, la Corée du Nord et le Moyen-Orient.

DES INTÉRÊTS RÉCIPROQUES.

C’est ainsi que Barack Obama et Dimitri Medvedev ont signé un accord préalable de désarmement nucléaire, dossier considéré comme le plus à même de symboliser un redémarrage tangible des relations bilatérales entre les deux pays. Des objectifs chiffrés ont été fixés qui devraient permettre de poursuivre le processus de désarmement nucléaire entamé il y a trente ans. La Russie semble avoir marqué un point en obtenant que la question des missiles balistiques offensifs soit liée à celles des missiles défensifs - le fameux projet de « bouclier » américain que rejette Moscou.

Ce projet, héritage de la présidence Bush, aussi coûteux que délicat à mettre au point techniquement, est pour l’heure suspendu, l’administration Obama se déclarant prête à échafauder un système de coopération en la matière avec le Kremlin.

Au-delà de ces intentions vertueuses, force est de constater que les deux pays ont un intérêt évident à réduire leur armement nucléaire, trop important au regard des menaces actuelles et qui pèse trop lourdement sur des budgets mis à mal parla crise économique.

L’accord entre les deux capitales sera-t-il utile dans la lutte contre la prolifération.?

D’aucuns ont évoqué le peu d’affinités du nouveau président des États-Unis, Barack Obama, pour l’Europe et sa priorité affichée pour l’arc de tension majeur qui s’étend de l’Afrique au Pakistan. Qu’en est-il alors dans son esprit de la
Russie, cette contrée mystérieuse tout à la fois européenne et asiatique ? Il est raisonnable de l’espérer car, si Moscou et Washington se montrent capables de travailler ensemble pour réduire leurs armements nucléaires, l’Iran et la Corée du Nord se trouveraient en porte à faux dans leur volonté de poursuivre leur nucléarisation.

Il n’en demeure pas moins que la rivalité avec les États-Unis demeure une grande constante de l’histoire de la Russie, que celle-ci soit soviétique ou non. Délestée de son statut de superpuissance, celle-ci n’a cessé, au cours de la dernière décennie, de tout faire pour le recouvrer ou tout au moins d’en donner l’illusion.

C’est bien pourquoi on voit mal, par exemple, Moscou prêter main-forte à Washington dans l’épineuse affaire iranienne car la relation stratégique et commerciale de la Russie avec le pays des mollahs constitue pour le Kremlin un précieux levier géopolitique. Au demeurant, Ahmadinejad n’a-t-il pas reçu un accueil particulièrement chaleureux à Moscou au lendemain des élections tronquées à Téhéran et de la répression sanglante menée contre la population ? De même, on ne saurait passer sous silence le rôle ténébreux joué par Moscou lors de la fermeture de la base américaine au Kirghizstan vitale pour l’approvisionnement de l’armée américaine en Afghanistan. Que dire, enfin, du matraquage anti-américain qui sévit à longueur de jours en Russie sur toutes les grandes chaînes de télévision !

Il est vrai que, depuis de nombreuses années, les États-Unis n’ont eu de cesse de tout faire pour réduire les « sphères d’intérêt privilégiées » que la Russie revendique dans l’espace ex-soviétique, en Ukraine comme dans les région pétrolières de la Caspienne, au sud du Caucase et en Asie centrale.

UNE RIVALITÉ QUI DEMEURE.

On voit donc mal les Russes, Poutino regnante - prêts à un redémarrage sans arrière-pensée avec l’Amérique. D’autant que Washington vient de réaffirmer par le truchement de son conseiller Michaël Mc Faul que « la porte de l’Otan reste ouverte pour Tbilissi et Kiev, les USA n’ayant pas l’intention de marchander avec les Russes sur le dos d’une troisième personne ».

Quant à Barack Obama, il devrait assez rapidement s’apercevoir qu’il est plus difficile de tirer un trait sur l’héritage nucléaire de la guerre froide dans les faits, en dépit de toutes les bonnes déclarations d’intentions. On se souvient de Ronald Reagan, désavoué en 1986 par le secteur de l’armement nucléaire lorsqu’il avait proposé d’abolir les armes atomiques lors de la rencontre au sommet avec Mikhail Gorbatchev à Reykjavik, en Islande. À son tour, Barack Obama va devoir relever le difficile défi consistant à convaincre du bien fondé de sa politique son propre gouvernement et l’ « establishment » américain.

On en saura davantage dans quelque temps lorsque le Pentagone aura finalisé sa revue de position nucléaire. Un document qui « déterminera la politique, la stratégie et la position des forces de dissuasion nucléaire des États-Unis pour les cinq à dix ans à venir ». Ce sera l’heure de vérité pour le chef de la Maison-Blanche.

Alors même que ses projets sont d’ores et déjà contestés non seulement par le secteur de l’armement atomique et du ministère de l’Énergie, mais encore par nombre de stratèges de la défense et de membres du Congrès qui accusent le président américain de saper dangereusement la capacité de l’arsenal américain par la naïveté de ses projets à l’égard de la puissance russe.

Comme on le voit la politique internationale est loin une fois encore d’être ce long fleuve tranquille auquel il n’est pourtant pas interdit de rêver.

OÙ VA L’IRAN.?

En juillet dernier, les pays du G8 se sont donné du temps pour réévaluer leur politique envers l’Iran. Au prétexte que la menace nucléaire iranienne, si elle se confirmait, ne serait vraiment dissuasive qu’en 2015.

Cette décision visant à temporiser, tout en laissant tourner les centrifugeuses des Ayatollahs, n’en traduit pas moins le refus du Kremlin d’imposer de nouvelles sanctions, signe évident qu’il entend continuer à jouer la carte iranienne pour faire pression sur Washington. Une attitude, à l’opposé de celle de Paris, soutenue par Londres qui a dénoncé vigoureusement le comportement des autorités de Téhéran.

Le nouveau rendez-vous des huit pays les plus industrialisés (G8) aura lieu à la mi-septembre, en marge de la séance d’ouverture de l’assemblée générale de l’ONU, à New York.

Pour l’heure, le régime iranien, théocratique dans son essence et totalitaire dans son exercice, n’en demeure pas moins contesté de plus en plus par une opposition - y compris interne - bien décidée à se faire entendre malgré la dureté de la répression menée par une caste cléricale qui tente par l’intimidation de faire diversion en agitant l’épouvantail convenu du complot de l’étranger.

Des postures qui ne trompent plus personne, et sûrement pas l’immense majorité du peuple iranien de plus en plus imperméable à ce chiisme duodécimain et millénariste que l’on a tenté de lui imposer. Désormais le roi est nu, le régime est désacralisé et le désenchantement politique total. Reste que si le régime va tout faire pour tenter de trouver une alternative plus ou moins crédible en son sein, celui-ci n’a plus aucune légitimité, comme a pu le souligner le prince Reza Pahlavi, fils de l’ancien Chah d’Iran et chef de la Maison impériale, lequel malheureusement ne semble guère en mesure d’influer sur le cours des évènements, tout au moins pour le moment.

LE MONDE ARABE EN ÉMOI.

En fait, si la montée en puissance de la République islamique d’Iran n’a cessé d’inquiéter les monarchies du Golfe-arabique pour les uns, persique pour Téhéran - les angoisses ont monté d’un cran ces derniers temps face à l’escalade qu’un régime iranien contesté et aux abois pourrait mener dans la région. Jusqu’à prendre le contrôle des deux rives, en mettant la main, ce faisant, sur la plus grande partie des réserves pétrolières du globe. Il s’agit là, bien sûr, d’une hypothèse inspirée par des inquiétudes au demeurant légitimes. Reste que Téhéran dans ce cas de figure pourrait bénéficier d’alliés quand on sait, par exemple, que l’émir sunnite de Bahrein règne sur un pays aux trois quarts chiites et qu’en Arabie Saoudite, quelque 10% de la population se réclame du chiisme. Très au fait de la situation, les chefs d’État des pays du Golfe savent parfaitement le rôle déstabilisateur de Téhéran au Liban par Hezbollah interposé et en Palestine avec le Hamas. Dans ce contexte, on comprend parfaitement la volonté d’accueillir, par les Émirats arabes unis, une base militaire française sur leur sol. Au reste, il n’est jusqu’à l’Égypte dont les services secrets n’aient passé le plus clair de leur temps depuis le printemps dernier à démanteler les cellules du Hezbollah sur son territoire. Il est également symptomatique de constater que les dirigeants arabes en général sont beaucoup plus sévères à l’égard de Téhéran que l’État hébreu pourtant en pointe. D’ailleurs Rabat a rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran des Ayatollahs au motif de la propagande chiite auprès des Marocains sunnites.

UN AXE JUDÉO-SUNNITE.

Il semblerait donc - à quelque chose malheur est bon - que, pour la première fois depuis longtemps, la plupart des pays arabes seraient persuadés que le véritable danger, c’est l’Iran chiite et non Israël. De là à penser - nonobstant les haines tenaces qui subsistent entre Arabes et Israéliens - qu’il puisse y avoir, non pas ouvertement mais implicitement, une sorte d’union sacrée judéo-sunnite face au péril chiite, il n’y a qu’un pas que les plus optimistes - ou les vrais réalistes - n’hésitent pas à franchir. Un tel scénario, conjugué à un gel total des colonies juives en Cisjordanie et à la fixation des futures frontières de l’État palestinien, permettrait peut-être d’avancer enfin sur ce dossier en apparence insoluble et éternel du conflit entre juifs et musulmans.

Il est permis de rêver. D’autant qu’aujourd’hui Israël n’est plus seul sous pression, les Arabes le sont tout autant. Et les hommes ne sont jamais si sages que lorsqu’ils n’ont plus les moyens de ne plus l’être.

UN AXE SINO-AMÉRICAIN.

Décidément cet été aura été riche sur le plan international. Et il ne faudrait pas sous-estimer l’importance de la rencontre à Washington entre la Chine et les États-Unis. Faut-il écrire entre la toujours superpuissance d’aujourd’hui et celle qui se profile pour demain ? Pour le chef de la Maison Blanche : « La relation entre les États-Unis et la Chine va façonner le XXI° siècle dans le monde ». Et le président chinois Hu Jintao de répondre, en écho : « Nos deux pays doivent s’efforcer d’élargir les terrains d’entente, d’amenuiser les divergences, de renforcer la confiance mutuelle et la coopération ».

Reste que les différends ne manquent pas entre les deux mastodontes : déséquilibre des échanges commerciaux au profit de Pékin, yuan sous-évalué selon Washington ; inquiétude de Pékin quant à ses avoirs alors que la Chine - qui réclame une nouvelle monnaie de réserve internationale - est la première créancière des États-Unis en bons du Trésor américain (801,5 milliards de dollars) et dispose de 2132 milliards de dollars de réserves de change. De quoi parler haut et fort et de se faire entendre.

Nolens, volens, chacun trouve son intérêt dans la situation actuelle, les placements chinois finançant les déficits croissants de l’Oncle Sam et le marché américain absorbant la production des usines de l’Empire du Milieu.

Plus profondément toutefois, ce que propose à Pékin le nouveau président américain, c’est un vrai partenariat tous azimuths. De quoi susciter, par exemple, une attitude chinoise « responsable » sur l’Iran, le Pakistan ou la Corée du Nord ?

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