Vu de ma fenêtre.

Comme le temps passe...

Mardi 10 avril 2007, par Denis Tillinac // La France

Dix ans déjà. C’était à l’Arms Park de Cardiff à la fin de l’hiver. L’équipe de rugby de Brive deve­nait championne d’Europe en battant celle de Leicester. A l’époque, je la suivais de près, elle rémunérait mon patriotisme corrézien. Dimanche, à Brive, elle s’est reconstituée dans l’ordre de la nostalgie pour disputer un match contre le Stade toulou­sain, champion d’Eu­rope l’année précédente. Les loueurs étaient venus des quatre coins de l’Hexagone, heureux de pouvoir égrener ensemble les souvenirs de cette épopée.

Ils ont vieilli, forcé­ment ; certains ont de beaux restes, d’autres trimbalent une bedaine sénatoriale. Du temps de leur gloire, le rugby abordait tout juste aux rives du professionnalisme, les ténors procé­daient encore d’un terroir, ils vivaient en symbiose quotidienne, avec leurs supporters, à l’instar d’Alain Penaud, l’enfant surdoué du pays, que le
public a ovationné. Il était international, mais, on pouvait trinquer avec lui au café de la Poste, les stars ne vivaient pas commeaujourd’hui dans des cocons.

Douze ans déjà. C’était à Cotonou, au début de l’hivers. Les chefs d’État des pays francophone s’étaient rameutés pour un « sommet ». J’accompagnais Chirac, fraîchement élu, et dans le plein été de son âge. Une euphorie régnait, c’était grisant de fomenter ensemble une entité politique qui rassemblerait des Afri­cains, des Asiatiques, des Maghrébins, desEuropéens, les uns chrétiens ou animistes, les autres musulmans ou bouddhistes. Ou francs-maçons. Lundi, à l’Élysée,Chirac recevait l’inestimable Diouf et des personnalités franco­phones pour dresser le bilan. Ambiance bizarre de fin de match, enfin de saison. Mélancolie des gens du château, qu’ils soient haut placés dans la hiérarchie ou simples plan­tons. Du coup, les ors et les lustres de la salle des fêtes paraissaient tristounets, pour ne pas dire fantomatiques.

Il est vrai que je n’ai jamais aimé ce palais. « Le président »,comme ils disent, était en forme, mais déjà un peu ailleurs.

En l’embrassant, je me suis souvenu mes premières incursions dans ces lieux peu avenants. À l’époque, sa jovialité les ensoleillait. Comme les anciens joueurs de Brive, Chirac n’est plus tout à fait le même. Comme eux ; sa vie rebondira, plus ou moins loin des feux de la rampe, qui sont par nature éphémères.

Le Pen et Bové sont donc on lice. C’est logique, ils incarnent chacun un segment de la sensibilité française. La présence de trois trotskistes dûment brevetés est plus sidérante. Ajoutons Bové et Mme Buffet, ça fait cinq candidats de la gauche extrême. Dans les chancelleries, et pas seule­ment les occidentales, on doit se poser des questions sur santé de la démocratie française. Voire sur notre santé mentale. En revanche, lesdignitaires de Cuba et de la Corée du Nord doivent se sentir rassurés, ils ne sont pas les seuls « marxistes » sur la planète.

Aux approches de 1’échance, ce scrutin pré­sidentiel semble changerde nature il tourne au référendum pour ou contre Sarkozy. Tous les candidats, de façon plus ou moins subli­minale, disent ceci aux électeurs ; votez pour mois si vous ne voulez pas que Sarkozy aille camper à l’Élysée. Haro sur ce diable qui démolirait la République, la démocratie, « le modèle social », et incendierait les banlieues.! Les plus immodérés le traitent carrément de « fasciste ». Savent-ils que, jadis, de Gaulle, puis Chirac ont eux aussi été, présumés « fascistes » ?

Le qualificatif reste en usage dans la démonologie ambiante, ça n’aurait aucune importance si les jeunes ne s’y laissaient piéger. Un homme vilipendé avec une telle unanimiténe peut pas être tout à fait mauvais, me dis-je en lisant des sondages qui tout de même le placent en tête.
Ceci expliquant cela : Sarkozy porte le maillot jaune depuis le prologue, ce sera dur de le garder jusqu’à l’arrivée. Anquetil y est parvenu, et Dieu sait qu’il n’était pas plus aimé au sein du peloton qu’au bord des routes.

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