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Vous n’avez pas eu le mal de mer...

Samedi 3 avril 2010, par Philippe Lamarque // L’Histoire

Aussi poursuivez-vous l’aventure avec notre ami Philippe Lamarque. Nous tenons bon le cap sur Tunis... Pas une minute de repos ! « Don » Philippe ne laisse rien au hasard. Grâce à lui nous tirons tous les enseignements du passé. Pour un peu détrônant la gare de Perpignan, le port de Tunis est vraiment le centre du monde... Dans peu de jours le 15 juin 1535...

L’ÉTUDE DES OPÉRATIONS ANTÉRIEURES EN TUNISIE
Une remarquable école de guerre s’est constituée autour de Charles Quint. S’il ne faut retenir d’elle qu’une seule figure fondatrice, c’est la personne de Don Gonsalvez de Cordoba, alias Gonsalve de Cordoue, dit « grand capitaine », qui a reconquis Grenade en 1492 au profit des rois catholiques, « reyes catholicos », grands–parents de Charles Quint. Ce chef a eu l’intelligence d’attirer la noblesse appauvrie par la « Reconquista ». La « hidalguia » trop honte de se présenter aux montres (revues) sans cheval ni armure, préférait alors croupir dans la misère des manoirs en ruines. Il leur a rendu leur fierté en fondant le « Tercio », les employant comme « anspessade » (9) venus avec leurs lances « a–la–jineta »,raccourcies et transformées en armes d’hast, équivalent chevaleresque de l’infanterie allemande des lansquenets.

L’école de guerre impériale a étudié la guerre en Ifriqiya : Scipion l’Africain à Zama en – 202 , la troisième guerre punique de – 146, le siège d’Hippone par les tribus germaniques en 431, la reconquête par Bélisaire en 533, la guérilla des berbères zénètes catholiques survivants sous les ordres de la Kahena en 693, la construction de forteresses côtières dans le golfe de Cyrénaïque par les Normands de Sicile à l’époque des Hauteville et des Hohenstaufen (début du XIIe s.), l’opération amphibie de Saint Louis en 1270. En somme, Charles Quint a l’embarras du choix dans les plans conçus par ses prédécesseurs (10).

Il a également évalué chaque sortie de crise. Il sait aussi que ses moyens ne lui permettent pas de poursuivre la guerre sur terre, que ce soit à l’ouest, au sud ou à l’est ; à l’ouest, parce que depuis les invasions arabes hilâliennes du XIe siècle, le réseau routier romain a disparu, alors qu’il existait encore sous Saint Louis ; au sud, les communautés chrétiennes ont été exterminées et il n’y a guère plus rien d’autre que le désert (la reconquête agricole ne date que de 1886) ; à l’est, Charles aimerait surement pousser l’offensive vers Cyrène, l’Égypte et la Terre Sainte, mais il faudrait auparavant réduire les abcès d’Alger et de Salé. Pourtant Cyrène parle à l’imaginaire catholique : elle rappelle Simon de Cyrène, le colon grec d’Afrique qui aida N.–S.J.–C. à porter la croix sur la via dolorosa (11). Cet itinéraire est bien connu des connaisseurs en histoire militaire : c’est celui de Saint Louis vers l’Égypte (12), puis des maréchaux Graziani et Rommel.

 

Dans l’infanterie, le capitaine propriétaire de la compagnie est presque toujours doté d’une armure d’une certaine qualité, doit pouvoir commander à pied comme à cheval, étant le seul à posséder une monture. Il est aussi obligatoirement tenu au port du plastron « à l’épreuve » amovible et superposé à l’armure. Son cheval n’a aucune utilité au choc, il ne sert qu’aux mou­vements et aux liaisons ; comme les guerres modernes ne respectent plus le cheval de l’adver­saire comme du temps de la chevalerie, il faut souvent le remplacer, ce qui conduit à utiliser de mauvaises rosses peu coûteuses mais dressées à rester flegmatiques sous le feu.
(Lithographie coloriée de Noirmont et Marbot. d.r. coll. Part.)

Lansquenet du milieu du XVIe siècle

Mercenaires recherchés au même titre que les Suisses, les lansquenets sont majoritairement recrutés en Allemagne méridionale. Leurs tenues extravagantes et colorées ont fait leur renommée, tout comme les violences et dégradations dont ils se rendirent coupables à chacune de leur campagne. Leur solde, bien supérieure à celle des soldats réguliers, leur permirent de se parer des plus beaux vêtements aux manches d’un style bouffant caractéristique. Cet arquebusier lansquenet fait partie des vétérans allemands de l’expédition menée sur Tunis par Charles Quint en 1535. Il est équipé d’une épée maniable à une main et d’une arquebuse.

LE CHOIX S’ARRÊTE DÉFINITIVEMENT SUR TUNIS


Carte de Tunis en 1535. Braun & Hogenberg

La politique du Vatican est hostile à l’empereur. Pourtant, il faut à ce dernier l’appui de la flotte papale et des troupes de l’aristocratie romaine dont de nombreux membres siègent à la curie. Le pape semble ému par les rapts et les saccages. Peu soucieuse de la stratégie en Afrique, la politique extérieure du Vatican conserve les yeux braqués vers les Lieux Saints. Désireuse de maintenir des bonnes relations avec le royaume de France, elle n’ignore pas la collusion entre le Louvre et Constantinople (13) au profit de la piraterie. Rome reste aux mains du parti guelfe et ne tolère pas les entorses aux investitures, mais doit composer avec les gibelins impériaux.
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Dès 1522, au Maroc, la forteresse du penón de Velez de la Gomera, rocher de Badis, entre Ceuta et Melilla, tombe aux mains des Espagnols, mais ceux–ci doivent évacuer cette position intenable en 1529. En quittant leurs bases en Afrique du Nord, les Espagnols perdent aussi leur capacité d’action contre les flibustiers maures, à cause du rallongement des lignes logistiques. En 1528 ont lieu au Sérail des négociations entre le sultan Soliman Ier avec l’ambassadeur Antonio Rincon (14) : la même année, les dévastations systématiques des côtes espagnoles, de l’Italie et Sicile commencent. Des dizaines de milliers de catholiques, hommes, femmes et enfants sont vendus comme esclaves sur les marchés pirates, tandis que des couvents, des châteaux et des villes entières sont réduits en ruines et en cendres.

Khayr ad–Din proclamé bey d’Alger par le syndicat pirate, craignant une attaque des Espagnols, fait allégeance au sultan Selim Ier. Celui–ci lui expédie en renfort 2 000 janissaires, de l’artillerie et 4 000 supplétifs volontaires attirés par le butin. Après diverses démêlés, il fonde la régence d’Alger en 1529. En 1533, Soliman promeut Barberousse grand amiral de la Flotte ottomane. C’est investi du titre de beylerbey qu’il prépare la campagne contre Tunis ; Khayr ad–Din cherche à dépouiller le sultan hafside et à annexer son royaume pour le compte de la Sublime Porte. Il attaque la Tunisie et profite des dissensions entre Hafsides pour s’emparer de Tunis en août 1534. Il proclame la déchéance des Hafsides et installe une garnison à Kairouan.

LE RENSEIGNEMENT

Ulcérés par les exactions des pirates algérois, de nombreux Tunisiens fidèles à leur sultan détrôné mettent en place spontanément un réseau de renseignement. Grâce aux liens familiaux et tribaux, les informations circulent, puis sont relayées à l’extérieur vers Malte, la Sicile et la Sardaigne. Victimes d’exactions ou de vexations de la part des nouveaux occupants, beaucoup se prennent à regretter leur sultan. Dans la suite des pirates algérois se trouvent de nombreux morisques et marranes chassés d’Espagne : ces nouveaux venus protégés par Barberousse se comportent en pays conquis chez les Tunisiens, ce qui accroît les tensions. Il est vrai que le beylerbey s’est taillé une cote de popularité dans ces populations mouvantes, puisqu’il les a prises sous sa protection, transbordant par mer un grand nombre d’exilés destinés à former de nouvelles implantations à Constantinople, Smyrne et Salonique. Leurs descendants y vivaient toujours jusqu’au milieu du XXe siècle, conservant leur langue ladino.
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En août 1534, le chef pirate chasse le bey de Tunis et s’empare de toute la façade littorale méditerranéenne allant de La Calle au cap Bon ; désormais, leur prochain objectif est fixé : c’est sur le golfe de Cyrénaïque. Au cours des mois suivants, des rezzous harcèlent Reggio de Calabre, Otrante et Cythère, Gaète. Ils incendient Sperlonga puis pillent Fondi et Terracina ; partout en Italie s’élèvent les clameurs de la population terrorisée et martyrisée. Les jeunes filles kidnappées s’exclament : « Mamma, li Turchi ! ». Cette expression idiomatique est devenue courante en langue populaire italienne jusqu’à nos jours et traduit l’effroi inscrit dans les mémoires. Conscient de son rôle de bras armé du Christ « Pantokrátor » de détenteur de la « potestas », héritier du pouvoir temporel du roi du monde Melchisédech (15), Charles Quint croit intimement à son devoir de protecteur de la paix universelle. Depuis le balcon central de la forteresse de Cagliari, il s’adresse à Dieu en présence du peuple et de la garnison, le priant de l’assister dans l’accomplissement de son devoir.

LE CORPS EXPÉDITIONNAIRE ET SES MOYENS AMPHIBIES ET D’APPUI

Le matin du 13 juin 1535 l’empereur Charles passe en revue une dernière fois la flotte et ses troupes.


Andrea Doria, condottiere et amiral de Gênes.
(Sebastiano del Piombo, 1526)

L’amiral génois Andrea Doria et l’empereur en personne montent à bord de la galère amiral, qui porte les armoiries de l’empereur et où est hissée la marque de ce célèbre marin. Tandis que la flotte s’articule autour d’elle, la caraque capitane (16) des chevaliers de l’ordre de Saint–Jean de Jérusalem, « ordre de Malte », reçoit l’honneur de croiser dans son sillage.


La caraque Sainte-Anne. L’ordre de Saint Jean de Jérusalem a possédé plusieurs navires connus sous le nom de Grande Caraque ou de Grande Nave (la Nau de Rodi).

La caraque Sainte-Anne, ironie de l’histoire, fut lancée à Nice le 21 décembre 1522, le jour même de la prise de Rhodes par les Turcs du sultan Soliman qui en chassent les chevaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Cette caraque, avec ses six ponts, fut le navire le plus important jamais possédé par l’Ordre et était réputé comme le plus merveilleux navire de son temps. Bien que ses deux ponts inférieurs soient situés en dessous de la ligne de flottaison, le sommet du mât principal d’une galère n’arrivait qu’à un mètre en dessous de sa poupe. Son grand mât était si énorme qu’il fallait six hommes pour en faire le tour. A bord se trouvait une chapelle spacieuse, dont certains panneaux qui la décoraient sont encore visibles dans la galerie des musiciens du palais du grand maître de l’Ordre à La Valette[2]. Sa salle de réception et les quartiers où dormaient les chevaliers étaient si vastes et confortables qu’ils ressemblaient aux pièces similaires d’un palais royal[3]. Tout autour des galeries de la poupe il y avait un petit jardin avec des arbres et des plantes et où les chevaliers pouvaient prendre quelque temps de repos. Elle possédait un moulin que l’on tournait à la main et un four où le pain était cuit chaque jour - chose inconnue sur tous les autres navires de l’époque.

Un navire de cette taille, avec un équipage de 500 hommes, nécessitait plusieurs charpentiers à bord. De même qu’une forge qui fonctionnait jour et nuit occupait trois forgerons. Il y avait suffisamment de nourriture et de boisson à bord pour pouvoir rester six mois en mer sans avoir à se ravitailler. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la Sainte-Anne était à la fois rapide et très manœuvrante. Elle était parfaitement adaptée aux vents faibles et changeants de la Méditerranée.

La Sainte Anne possédait 50 gros canons à bord et de nombreux plus petits répartis tout autour de la coque. Son artillerie était ce qui se faisait de mieux[4]. Pour servir ces canons il y avait, entre autres, les bombardiers maltais qui avaient acquis une solide réputation pour leur adresse. La Sainte Anne pouvait affronter jusqu’à 50 galères à la fois[5].

Cette caraque était recouverte de plomb en dessous de la ligne de flottaison, ce qui rendait la coque parfaitement étanche[6], une technique révolutionnaire jamais encore imaginée par les autres puissances maritimes. Ainsi, les Anglais ne commenceront à revêtir leurs navires de cuivre que seulement 200 ans plus tard[7]. Les bordés de la Sainte Anne étaient si épais qu’ils ne furent jamais percés par un boulet ennemi[8]. Le capitaine Windus, de l’escadre anglaise stationnée aux Indes, signale à l’Institut archéologique de Londres, le 7 février 1862, que la caraque Sainte Anne des chevaliers de Malte était le premier navire de guerre cuirassé pour résister aux projectiles de son époque, donc précédant de deux siècles l’adoption moderne du fer et de l’acier. La Sainte Anne, dit-il, était couverte de métal et parfaitement résistante aux tirs de canons.

Apparemment, le capitaine Windus a quelque peu exagéré sa description de la caraque ou alors a mal interprété Bosio qui a écrit qu’elle était revêtue de plomb uniquement pour la rendre étanche à l’eau et non aux boulets. Si tel avait été le cas, les chevaliers auraient revêtu toute la coque[9]. Ce qui ne fait aucun doute c’est qu’il n’y avait à l’époque aucun navire capable de l’affronter et encore moins de la couler. La Sainte Anne devait procurer une impression extraordinaire lorsqu’elle rentrait au port. Ses mats s’élevaient jusqu’aux bastions tandis que ses voiles, lorsqu’elles n’étaient pas ferlées recouvraient et cachaient le fort Saint Ange. Ses sculptures peintes[10] et une multitude de drapeaux de toutes formes, tailles et couleurs offraient un spectacle exceptionnel tandis qu’un orchestre jouait à bord pour annoncer une nouvelle campagne victorieuse[11].

La Sainte Anne disposait de grandes embarcations avec 15 bancs de rameurs et cinq autres plus petites. Toutes, à l’exception d’une des deux grandes étaient embarquées à bord. L’autre grande embarcation, probablement une brigantine, était remorquée. Ces bateaux, brigantines ou caïques, étaient souvent utilisés pour attaquer les galiotes turques. Les brigantines étaient suffisamment grandes pour embarquer un demi-canon à la poupe et deux à la proue. Un navire de ce type prit part à l’attaque de La Goulette[12].

Personne n’aurait pu imaginer qu’un navire aussi majestueux, la merveille de l’Occident, aurait eu une carrière aussi courte. En 1540, 18 ans après son lancement, le Grand-maître Juan d’Omedes ordonna de démonter ses canons et tout son armement et le navire lui-même fut laissé à l’abandon[13].
Lire l’intégralité : http://www.darse.org/article.php3?id_article=27

Dans le convoi, se trouvent 60 galions venus des Flandres et du Brabant ; 25 caravelles d’Espagne et du Portugal ; 12 galères des États de l’Église et 23 galères de Gênes. D’autres sources indiquent la présence de galéasses (17), mais ce modèle de navire n’a pas encore supplanté les galères à cette époque.

Les équipages comptent 10 000 matelots et rameurs. Le corps expéditionnaire compte environ 30 000 chevaliers, mercenaires et lansquenets. L’empereur confie le commandement des opérations terrestres au marquis Juan Avalos del Vasto, guerrier expérimenté des batailles contre les Français, les Vénitiens et les Turcs. Le grand maître de l’ordre équestre d’Alcántara, Don Luis d’Avila, mène le contingent espagnol pendant que les combattants de l’autre pays ibérique sont commandés par l’infant Luis de Portugal. Le jeune comte von Eberstein mène 8 000 lansquenets allemands – des vétérans de Pavie et Rome. Une autre source moins fiable donne 27 000 hommes sans autre détail.
 
LA PHASE CRITIQUE DE LA RUPTURE DE CHARGE

Les 15 et 16 juin la flotte pénètre dans le golfe de Tunis après avoir longé et le cap Manar (Sidi–Bou–Saïd). Les débarquements ont lieu par trois points du cap Carthage, le principal étant sur le cap du Kram. Il faut aussi réduire au passage les défenses rapprochées : le ribât d’Amilcar, le fortin de Radès, le bordj du cap Carthage. Le premier bivouac est tracé près de la tour du Sel et la tour de l’Eau, le terrain dictant les règles de la castramétation (18). Ce campement reste à portée de la flotte mouillant au large des ruines antiques de Carthage, où l’on procède sans tarder au transbordement des hommes, des chevaux et pièces d’artillerie dans des chalands légers capables de s’échouer et d’effectuer la navette.

Au centre, les quatre souverains ont fait planter leurs tentes ornées de leurs armoiries (19) et de leur pennon : l’empereur, le bey et les grands maîtres d’Alcántara et de Malte. À cette époque, cela fait longtemps que le port carthaginois est ensablé et inutilisable. Moulay Hassan arrive devant le bivouac impérial à la tête de 300 guerriers de sa garde personnelle, accueilli avec les honneurs dus à son rang par le duc d’Albe. Un détachement accompagne l’avant–garde du corps expéditionnaire, dont un homme originaire de la région qui connaît les sources d’eau douce camouflées par l’ennemi. Étanchant goulûment leur soif, les soldats attelés aux pièces d’artillerie sont servis les premiers. C’est le moment que choisit l’armée turco–mauresque pour tendre une embuscade près de la tour de Byrsa et du marabout de Sidi–Abd–el–Aziz : 50 000 janissaires réguliers et guerriers des tribus se lancent dans la mêlée. Forts de leur discipline, les soldats impériaux se ressaisissent aussitôt et rétablissent la situation. Les arquebusiers et arbalétriers espagnols se reforment vite et ouvrent leur feu de salve ; quelques cavaliers parviennent à envelopper l’escorte de l’empereur, le mettant en danger de mort, mais celui–ci parvient à se dégager et mener la contre–attaque. La décision finale appartient aux lansquenets allemands. L’armée turco–mauresque rompt le combat et se disperse dans le désert. Kheyr ad–Din Barberousse s’enfuit vers Bône, puis rentre en Alger par bateau. Bien que victorieuse, l’armée impériale n’est pas en mesure d’organiser une poursuite ; elle doit surtout panser ses plaies, les pertes ayant été sévères, y compris parmi les commensaux de l’empereur. Grâce aux ordres de chevaliers–moines et aux Dominicains, le corps expéditionnaire comporte un bon service de santé, disposant d’une expérience exemplaire en matière de traumatismes, de blessures de guerre et d’environnement infectieux. De plus, les blessés soignés et les convalescents bénéficient de ce que nous appellerions aujourd’hui des cellules de soutien psychologique, grâce aux nombreux aumôniers militaires.

Des messes sont célébrées en permanence.


La bataille de Tunis. (Jan Cornelisz Vermeyen, XVIe siècle)

LA PRISE DE LA POSITION CLÉ

La baie de Tunis est verrouillée par la forteresse de La Goulette, défendue par une garnison de 5000 réguliers turcs et autant de guerriers maures. Si les premiers font preuve d’une discipline remarquable tenue par une prévôté implacable et des bourreaux sans états d’âme, les autres ne sont que des supplétifs aussi féroces que dépourvus d’instruction militaire, principalement recrutés dans les tribus ingouvernables des confins du Constantinois et du nord–est tunisien, les fameux Kroumirs (20). Le commandeur de la place, Sinan le Juif, bénéfice de toute la confiance de Barberousse. Forteresse bastionnée selon les principes les plus modernes de la poliorcétique (21) et de la balistique, La Goulette dispose d’une autonomie d’approvisionnement capable de tenir un long siège. Celui–ci va durer quatre semaines. Les troupes impériales souffrent non seulement du feu défensif, mais encore plus de la chaleur et du manque d’eau. L’empereur passe tout son temps auprès des batteries, veille à embosser les pièces, s’intéresse de très près à la maintenance de la poudre et dirige personnellement les tirs de contre–batterie. Il contrôle les épures du génie avant de creuser les tranchées et fait quérir par des corvées les matériaux servant à tresser les gabions de fascines.

Le 14 juillet 1535, l’armée impériale donne l’assaut général à La Goulette. Pendant que la première vague s’élance, l’artillerie lourde de la flotte d’Andrea Doria l’appuie d’un feu nourri. Le grand maître de l’ordre équestre de Saint–Jean, Didier de Saint–Jaille, fait rouler à bras franc ses propres pièces au plus près du choc d’infanterie, complétant par sa précision le marmitage fourni par les pièces lourdes de marine. Non seulement ils réduisent les batteries côtières adverses au silence, mais ils parviennent en tir tendu à esquisser le fameux U qui permet de faire s’écrouler une courtine.

L’artillerie terrestre comprend les pièces légères à tir tendu servant à l’appui d’infanterie et les pièces lourdes de siège qui comprennent des mortiers à tir courbe. Au XVIe siècle, l’infanterie est appelée « la reine des batailles » parce que ses mouvements bénéficient d’un appui de fauconneaux et couleuvrines chargées à mitrailles (le Schrapnel n’est inventé que trois siècle plus tard). Ces pièces sont tractées par des chevaux en colonne par un et harnachés au collier de bois. Il arrive, comme à Tunis, que les ouvriers des parcs et arsenaux remplacent les attelages. La cavalerie prend sa revanche deux siècles plus tard, avec l’invention du harnachement à la bricole, de la sellerie à la Domont avec les paires de porteurs et du sous–verge, de la prolonge, du caisson et du wurst, permettant la mise en batterie au galop. (Lithographie coloriée de Noirmont et Marbot. d.r. coll. part.)

Posant les échelles sur l’ordre du marquis del Vasto, la première ligne frémit d’émulation entre les guerriers espagnols, allemands, italiens et portugais, mais c’est Don Alvaro de Bezan avec une unité de choc espagnole qui atteint le premier le mur oriental. Dès que ses couleurs sont plantées sur le parapet, le courage de la garnison faiblit. Telle une coulée de lave, les assiégeants se répandent dans la forteresse, réduisant les derniers irréductibles. Seuls quelques fuyards échappent à la colère des soldats impériaux. Parmi les déserteurs chanceux, se trouve le commandeur Sinan.


16 juin-21 juillet 1535 : Bataille de Tunis. Bab El Bhar et l’arsenal lors du sac de Tunis par l’armée de Charles Quint.

Un rapide inventaire permet d’apprécier l’énorme butin : ce n’est guère une surprise de trouver des pièces d’artillerie modernes ornées des fleurs de lys et de la salamandre, tout droit sorties des ateliers royaux français, mais c’est la stupeur lorsque l’on s’aperçoit qu’il n’y en a pas moins de 300. De plus, la totalité de la flotte pirate, soit 82 bateaux, tombe aux mains de l’armée catholique. Toutefois, l’empereur et son état–major se perdent en conjecture : pour quelle obscure raison Barberousse n’a–t–il pas porté secours à La Goulette ? Pourquoi n’a–t–il pas donné l’ordre de saborder sa flotte en cas d’échec ? Il se peut que le chef pirate ait eu l’intention cynique de se débarrasser à moindre frais de troupes devenues encombrantes et difficiles à commander, d’éviter de se trouver trop près de la sphère d’influence ottomane, de sacrifier délibérément une partie de la flotte du syndicat des raïs afin de mieux contrôler ce qu’il était capable de commander directement. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il se peut que le chef pirate ait agi à l’imitation du sénat de Carthage trahissant ses mercenaires, comme nous le rappelle Salammbô de Flaubert.

MALGRÉ LA PREMIÈRE VICTOIRE DÉCISIVE, LA PISTE RESTE CRUELLE

Donnons la parole à Chateaubriand, de passage par Tunis trois siècles plus tard, en lui laissant la responsabilité de ses émotions romantiques : « Des bords du lac pour arriver à Tunis il faut traverser un terrain qui sert de promenade aux Francs. La ville est murée ; elle peut avoir une lieue de tour, en y comprenant le faubourg extérieur, Bled–el–Had–rah. Les maisons en sont basses, les rues étroites, les boutiques pauvres, les mosquées chétives. Le peuple, qui se montre peu au dehors, a quelque chose de hagard et de sauvage. On rencontre sous les portes de la ville ce qu’on appelle des siddi ou des saints  : ce sont des négresses et des nègres tout nus, dévorés par la vermine, vautrés dans leurs ordures et mangeant insolemment le pain de la charité. Ces sales créatures sont sous la protection immédiate de Mahomet. Des marchands européens, des Turcs enrôlés à Smyrne, des Maures dégénérés, des renégats et des captifs, composent le reste de la population »(22). (Chateaubriand a séjourné en Tunisie du 18 janvier au 9 mars 1807)

En ville, à Tunis, un millier d’esclaves catholiques s’est emparé d’armes ou d’outils de fortune et se rue sur les Turcs, les prenant à revers. Se joignent à eux habitants fidèles aux Hafsides, que Barberousse n’avait pas entièrement exterminés. Déjà avertis par les espions, l’empereur et ses hommes trouvent les portes ouvertes en arrivant sous les murailles. Pendant la messe de Te Deum célébrée en plein air, plus de 20 000 esclaves délivrés chantent des cantiques et s’exclament dans le latin international de l’Église : « Salve ! Carolus Imperator ! » (23). Pendant trois jours, avec l’accord du bey hafside restauré, les habitants traquent ceux qui ont collaboré avec Barberousse et surtout les morisques et marranes implantés en vue de remplacer la population d’origine. Les règlements de comptes sont si sanglants que la police dominicaine est obligée de tempérer les ardeurs vengeresses.

Les derniers irréductibles se retranchent dans la kasbah dominant la médina, mais ils en sont rapidement délogés. En attendant leur évacuation à bord des galères capturées et leur retour au pays natal, les esclaves délivrés sont dirigés vers La Goulette où ils bénéficient des subsistances fournies par le butin, construisant provisoirement des tentes faites de nattes et de roseaux, à la manière des Numides. Certains ouvriers qualifiés préfèrent rester sur place sous la protection du pouvoir beylical, trouvant du travail sur les chantiers de la reconstruction. Cela commence par l’enfouissement des cadavres décomposés dans les tranchées que l’on rebouche. Avant de rembarquer, Charles Quint signe avec le bey un traité qui révoque la tutelle turque et met en place un protectorat. Par ce geste, le bey renouvelle la politique prudente de ses ancêtres qui furent tributaires des rois normands de Sicile puis du roi Charles de Sicile, frère de saint Louis. Les puissances catholiques acceptent d’autant plus volontiers ce traité que ce bey, se disant descendant de Melchior, l’un des rois mages, serait le trente–cinquième roi de sa dynastie, régnant depuis plus de quatre siècles sur Tunis.

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