Voltaire : « 1694-1778. »

Mardi 24 octobre 2006, par Jean Marie GOULEMOT // L’Histoire

Qu’on l’admire ou qu’on le déteste, Voltaire symbolise à lui seul le XVIII°
siècle. Il a constitué et constitue encore le paradigme de l’intellectuel
engagé. Zola s’en inspire lors de l’affaire Dreyfus, Sartre s’en réclame
pour définir l’intellectuel de son temps. Son nom apparaît, comme un garant,
au hasard des crises politico-morales que traverse la société française :
l’occupation allemande, la guerre d’Algérie... Quand de jeunes lycéennes
musulmanes refusent d’abandonner leur voile ou de se soumettre à la mixité
des cours de gymnastique, on écrit sur les murs « Voltaire, reviens ! »

Le Français François Marie Arouet devenu, par anagramme, Voltaire, homme de
lettres et philosophe (1694-1778).

Ainsi Voltaire n’a jamais cessé de servir : le combat des Lumières de son
vivant, la cause de la République et de la libre pensée tout au long du XIX°
siècle, la lutte contre l’injustice, la dénonciation de la torture, les
analyses illustrant la vision marxiste du XVIII° siècle.

Il apparaît comme un paradigme multiple : Intellectuel engagé, « traître » à
sa vocation de penseur (au sens où l’entendait Julien Benda), voire « 
dernier intellectuel heureux » selon Roland Barthes, parce qu’en accord avec
une cause au service de l’homme, il est aussi dénoncé comme le corrupteur
d’une bourgeoisie qui finit par ne croire qu’à l’argent, et comme l’ennemi
juré de l’Église catholique, accusé même par Monseigneur Dupanloup, en 1878,
d’avoir eu toutes les lâchetés du courtisan et d’avoir flatté Frédéric II,
l’ennemi prussien.

À ces figures contrastées d’un Voltaire militant, il faut adjoindre un
Voltaire incarnation de l’esprit français. De son vivant même, on lui
reconnaissait le goût du trait, la légèreté de l’écriture, le sens de
l’ironie, la pointe assassine. Il apparaît, l’esprit en plus, comme
l’écrivain des vertus françaises : la mesure, la clarté, dont depuis
Descartes on fait crédit à la prose classique. Ce qui était génie national
pour les uns devenait défaut impardonnable pour les autres, puisque ce
talent d’écrivain servait à dissimuler la bassesse des intentions, la
perversité et l’injustice des positions et des critiques. Il est toujours
surprenant de constater que ce Voltaire stylisticien exemplaire, serviteur
zélé du génie de sa langue, en un mot le polémiste et l’auteur des contes,
est celui-là même que Voltaire, respectueux de l’héritage classique
considérait comme secondaire. Au jugement de la postérité, il préférait
soumettre son épopée La Henriade et ses innombrables tragédies, qui
connurent un immense succès et que l’on commença à ignorer dès le milieu du
XIX° siècle.

Au-delà de ces variations, qui fut Voltaire ? La question n’a pas grand
sens. On ne peut ignorer, en prétendant que ce fut une manipulation, que des
fragments soigneusement choisis de son ouvre servirent la propagande
antisémite. Il est vrai aussi qu’il lutta pour réhabiliter Calas,
Lally-Tollendal, Sirven, le chevalier de La Barre, et se fit l’apôtre de la
tolérance, en s’en prenant avec violence à l’Église catholique et en se
proposant d’Écraser l’Infâme. La vérité de Voltaire est sans doute dans
cette somme, plutôt que dans l’un de ses éléments exalté au détriment des
autres, oubliés ou niés parce que moins avouables et plus éloignés de notre
humanisme.

Poids de la tradition et dissidence esthétique.

François Marie Arouet, dit Voltaire, est né en 1694 dans une famille de la
bourgeoisie, implantée à Paris depuis le XVe siècle - son père était le
notaire, entre autres, du père de Saint-Simon -, frottée de culture puisque
sa mère recevait Ninon de Lenclos, le vieux Boileau, l’abbé de Châteauneuf
et un certain Rochebrune, mousquetaire et poète, dont Voltaire se prétendit
le fils. L’enfant reçut une éducation soignée. Il fut interne de 1704 à 1712
au collège de Clermont (Louis-le-Grand). Ses maîtres jésuites, les pères
Tournemine et Porée, lui donnèrent une solide formation. Il leur doit son
goût pour le théâtre, son respect pour la littérature antique et
l’esthétique classique. Il noua là de solides amitiés avec les d’Argenson,
le futur comte d’Argental, le futur duc de Richelieu, tous appelés à être
des hommes de pouvoir, d’influence ou d’appareil, et à qui il fit appel
quand son activité militante lui valut les poursuites de la censure. Mêlant
esprit critique et respect des formes classiques, sa formation est
exemplaire de ce début du siècle.

Après avoir écrit des vers hostiles au Régent qui lui valent la Bastille,
Voltaire entre en littérature. Par la grande porte. Il écrit une épopée, La
Henriade (1723), et une tragédie, Odipe (1718). Il est un auteur reconnu
pour avoir triomphé dans les grands genres. Ce qui n’empêche pas les
mondanités, les aventures galantes, l’impertinence, une grande liberté
d’esprit, qui le font entrer en rivalité amoureuse, puis en conflit avec le
chevalier de Rohan. En février 1726, Voltaire est bastonné par les laquais
dudit Rohan et demande en vain réparation. Il obtient l’exil et part pour
l’Angleterre, où il séjournera de 1726 à 1728. Deux ans de mise à distance
qui lui font porter un regard autre sur la France, ses mours, sa vie
intellectuelle et ses institutions politiques et religieuses.

Parti esprit frondeur, il revient d’Angleterre philosophe accompli, sans
renier pour autant son attachement à l’idéal classique, comme le prouve Le
Temple du goût publié en 1733, un an avant les Lettres philosophiques. Il y
jette les bases du futur canon des « classiques » du Siècle de Louis XIV,
tandis que les Lettres proposent le programme philosophique, que Voltaire ne
cessera toute sa vie durant de mettre en ouvre. Au premier ouvrage se
rattachent son immense production dramatique, la défense du théâtre de
Corneille et de Molière qu’il édite et commente, l’admiration pour le
rayonnement culturel de Louis XIV (Le Siècle de Louis XIV, commencé en 1732,
est publié en 1755, repris en 1756, puis en 1767 et 1768) ; au second la
masse des écrits philosophiques, aussi divers dans leurs formes que le
commandent les stratégies de persuasion utilisées. De la philosophie, telle
que Voltaire la conçoit, naît une littérature d’intervention, qui veut
séduire pour mieux convaincre. Dans la démarche critique, tous les coups
sont bons : le schématisme, la caricature, le trait grossi jusqu’à la
déformation.

L’essai peut aussi devenir fiction. Ainsi le conte philosophique, que
Voltaire invente sans jamais le théoriser, utilise les genres à la mode : le
roman picaresque, le récit de voyage dans Candide (1759-1761), le roman par
lettres dans Les Lettres d’Amabed (1767), le conte oriental dans Zadig
(1747), le récit larmoyant dans L’Ingénu (1767), le voyage interplanétaire à
la façon de Cyrano de Bergerac dans Micromégas (1752). L’absence de règles,
de définition même du genre laisse libre cours à l’inventivité et à la
fantaisie du conteur pour rendre la leçon accessible à tous. Le message est
simple et souvent réitératif, comme ce refrain de Pangloss : « Tout est pour
le mieux dans le meilleur des mondes » (Candide), que ne cessent de démentir
les épreuves qu’affrontent les héros. Les ennemis sont traditionnels : gens
d’Église, hommes de préjugés, vaniteux, imbéciles, commis de ministère,
baillis de province, vizirs ambitieux et cruels, militaires bornés, amateurs
de massacres, esprits intolérants, voleurs de grand chemin et brigands
légaux. Les marionnettes du théâtre du monde sont interchangeables, qu’on
soit en Perse, sur Sirius, en Basse-Bretagne, en Amérique espagnole, dans
l’Égypte et la Grèce d’hier ou l’Europe d’aujourd’hui.

Chaque conte est ainsi une espèce de variation sans cesse reprise d’une
idée-force ou d’une critique que Voltaire juge essentielle. La pédagogie est
simple : il faut répéter, amuser, varier le ton, faire de l’esprit, trouver
la formule qu’on retient, le trait caricatural qu’on n’est pas près
d’oublier, savoir mêler à la fantaisie la plus débridée de fréquentes
références à l’actualité. Ainsi la question janséniste, l’exil protestant,
la critique du despotisme ministériel dans L’Ingénu ; le tremblement de
terre de Lisbonne, la réduction des Jésuites au Paraguay, l’affaire de
l’amiral Bing en Angleterre dans Candide ; les querelles scientifiques dans
Micromégas ; les débats sur la physiocratie dans L’Homme aux quarante écus.
On peut même admettre que c’est de ce mélange subtil de la fantaisie la plus
débridée et de ces références à l’actualité que se construit l’efficacité
militante du conte.

De l’extériorité philosophique et de ses limites.

Si l’on refuse une archéologie obligeant à prendre en compte, entre autres,
L’Espion turc de Marana (1684), ou les Dialogues avec un bon sauvage (1704)
de La Hontan, l’esprit philosophique moderne qui naît littérairement avec
Les Lettres persanes (1721) est d’abord la constitution d’une mise à
distance critique par le biais de ces voyageurs, venus d’ailleurs, dont le
regard naïf perçoit, au-delà de nos habitudes, l’aberration de nos
comportements, l’absurdité de nos croyances et la nocivité de nos
institutions. Grâce aux Lumières, les Cannibales de Montaigne ont connu une
abondante postérité avec les Persans de Montesquieu, les Chinois et les
Juifs du marquis d’Argens, les Tahitiens de Diderot, les Péruviens de madame
Graffigny. Voltaire y a très largement contribué avec son Prussien Candide,
ses habitants de l’Eldorado, son ingénu canadien, ses Cacambo, Zadig,
Micromégas, et autres juges de notre monde.

Cette construction littéraire présente la particularité, avec Voltaire,
d’illustrer le statut d’extériorité qui fut le sien. Cet écrivain, qui
symbolise si bien l’esprit français, une certaine forme de mondanité
parisienne, a vécu loin de Paris et hors de France l’essentiel de sa vie
active. Jeune, il séjourne en Hollande ; il passe deux ans en Angleterre ;
de 1734 à 1744, il vit à Cirey en Lorraine dans le château de Madame du
Châtelet. De 1744 à 1749, il brille à Paris, où, protégé par le comte
d’Argenson, son condisciple devenu ministre de la guerre, et par Madame de
Pompadour, il est nommé historiographe du Roi. Il est alors élu à l’Académie
française. Mais ces succès ne durent guère. En 1747, il est éloigné de la
cour. Après un séjour chez la duchesse du Maine, il accepte en 1750
l’invitation de Frédéric II de Prusse et part pour Berlin, qu’il doit
quitter précipitamment en mars 1753. Il s’installe en 1755 aux « Délices » à
Genève, et entre en conflit avec le Grand Conseil qui lui reproche d’avoir
monté un théâtre. En 1760, signe de son extériorité et de sa crainte des
autorités, il s’installe dans son château de Ferney, situé à cheval sur la
frontière franco-suisse. Il reviendra à Paris l’année de sa mort, en 1778.

Ses errances et cette extériorité, réelle mais toujours menacée sont à bien
des égards exemplaires. Elles témoignent d’abord d’une volonté de se situer
dans les marches, près des frontières, comme pour mieux échapper aux
poursuites et se constituer un lieu de travail et d’observation. À la
différence de ses héros qui parcourent le vaste monde, Voltaire le fait
venir à lui dans sa résidence de Ferney : il est l’aubergiste de l’Europe et
non son pèlerin. Une telle extériorité démontre ensuite que le combat
philosophique doit se mener à distance, comme d’une citadelle. Voltaire lit,
s’informe auprès de ses correspondants (il écrit plus de 15 000 lettres), et
se sent plus apte à juger que d’Alembert ou le jeune Condorcet, fidèles
parmi les fidèles, qui sont au cour de la mêlée. Elle illustre enfin les
rapports difficiles qu’entretient le philosophe avec le pouvoir, fût-il
celui d’un despote éclairé. L’esprit, le regard critique desservent le
courtisan. Voltaire n’est pas aimé de Louis XV ; Frédéric II se méfie de lui
et ne songe qu’à l’utiliser ; les autorités genevoises ont hâte de le voir
quitter Genève. Il y a chez Voltaire de la maladresse, une grande
susceptibilité, une ironie toujours vive, un sens critique en alerte et un
goût irrésistible de la provocation insolente. L’extériorité est de fait
choisie et imposée. C’est dans le rôle du grand seigneur, ayant table
ouverte et jouant les philanthropes auprès de ses paysans de Ferney et de
Tourney, organisant à distance les batailles de la philosophie, que Voltaire
se sent le plus à l’aise.

La vie de Voltaire, ainsi relue, ressemble à son ouvre. Tout semble s’être
fixé : position, modes d’écriture, avec l’expérience anglaise, que Voltaire
a construite à l’aune du voyage européen des Persans de Montesquieu.
L’extériorité, vécue avant de fournir un mode d’écriture séduisant et
efficace, ne suffit pas cependant à rendre compte de la complexité de
l’auteur.

Il est inexact de distinguer un Voltaire écrivain pratiquant les grands
genres et un Voltaire philosophe militant, utilisant les genres secondaires
ou les inventant pour en découdre avec ses ennemis. Voltaire a fréquenté dès
sa jeunesse la société libertine du Temple. Son apprentissage philosophique
fut très tôt achevé, comme le prouvent La Henriade qui chante la tolérance
civile et les irrévérences de La Pucelle (1755). L’Angleterre marque le
passage définitif au militantisme philosophique.

Sa tragédie Mahomet (1741) dénonce le fanatisme ; sa comédie L’Écossaise
(1760) attaque les ennemis de l’Encyclopédie ; Le Droit du seigneur (1762)
s’en prend au droit de cuissage ; Alzire, ou les Américains (1736) fait le
procès de la conquête de l’Amérique ; Brutus (1731) contient un bel éloge de
la liberté (1731). Il n’est pas une pièce du théâtre de Voltaire qui, par
son thème, une tirade ou quelques vers isolés ne serve le combat
philosophique.

Si le militantisme implique, par souci d’efficacité, l’invention de formes
singulières - elles sont d’une infinie variété chez Voltaire - il n’est pas
absent pour autant d’ouvres dont la visée esthétique ou le projet
philosophique lui semblent a priori étrangers. Quand en 1729, Voltaire met
en chantier l’Histoire de Charles XII, de Suède, publiée sous une forme
presque définitive en 1739, il veut donner libre cours à sa fascination pour
un héros au destin tragique, excessif, digne d’une épopée. Mais sa critique
de l’historiographie anglaise, son refus des mythologies qui habillent le
discours sur les origines, le culte mystificateur des grands hommes le
conduisent à choisir les voies de l’enquête historique : d’où la neutralité
d’une écriture, mais aussi l’utilisation scrupuleuse de documents
référencés. Ce qui n’empêche pas que se manifeste la philosophie politique
qu’inspire à Voltaire la situation anglaise au gré des commentaires et des
jugements sur l’absolutisme et le contrôle nécessaire du pouvoir
monarchique, ou le rôle néfaste du clergé.

Le point de vue est différent dans Le Siècle de Louis XIV, que Voltaire
commence à rédiger quand est achevée pour l’essentiel l’Histoire de Charles
XII. S’il y dénonce l’aberration politique, morale et humaine de la
révocation de l’édit de Nantes, les dangers du gouvernement personnel, sans
pourtant renoncer à réhabiliter un roi et une nation injustement dénigrés,
la mise en perspective philosophique n’est plus celle qui commandait
l’Histoire de Charles XII. Elle consiste ici à proposer un nouvel objet à
l’histoire pour en faire une histoire philosophique. Le mot siècle désigne
une période, mais aussi tout un ensemble au-delà du roi : des hommes, des
structures, des États, des faits politiques, sociaux, financiers et
religieux, sans oublier, bien sûr, les mours et surtout les lettres, les
arts et les sciences. Car ce tableau, qui n’oublie cependant pas les guerres
et les progrès de l’art militaire, exalte aussi le rôle essentiel de l’art
et des artistes dans le rayonnement et la puissance de la France et
l’intelligence du pouvoir royal qui a su les encourager, les protéger et les
utiliser. En regard de tout cela, les faiblesses du règne apparaissent comme
dénuées d’importance.

L’Essai sur les mours de 1756 prolonge et approfondit cette conception de
l’histoire de l’esprit humain. À l’exemple de Newton qui a donné la vérité
du monde physique, Voltaire prétend avec l’Essai composer l’histoire vraie
du passé, qui, opposée à une vision théologique du devenir humain, sera donc
nécessairement laïque. Il en modifie l’objet : aux rois, aux grands, aux
batailles, il substitue « les mours et l’esprit des nations », dont la mise
en scène sera régie par un principe organisateur, ces idées raisonnables ou
déraisonnables qui déterminent les modes de vie. Histoire donc des idées et
des croyances dictant aux hommes, qui croient qu’elles représentent des
vérités éternelles, leurs comportements et, immense catalogue aussi, à la
façon du Dictionnaire critique de Pierre Bayle, des aberrations humaines à
travers lesquelles pourtant émerge, toujours menacée, la raison humaine en
travail. Car l’Essai affirme que l’histoire possède un sens, un dessein. Ses
erreurs reconnues, l’homme peu à peu se fait être de raison et esprit
éclairé.

Le militantisme de Voltaire historien ne cessera pourtant de changer de
forme. Dans l’Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand
(1759-1763), ouvre de commande, il exalte le réformisme du tsar qui a fait
accéder, en le brutalisant parfois, son pays à la modernité. Au-delà de ses
visées courtisanes, Le Précis du Siècle de Louis XV (1768) met l’accent sur
les réformes qui ont éclairé les esprits « plus que dans tous les siècles
précédents » : de la justice, de la médecine, de la philosophie avec
l’Encyclopédie et le développement des académies. Le bilan est triomphal.
Trop peut-être, mais au service d’une exaltation de l’esprit philosophique.

L’intérêt que Voltaire portera très tôt à la science ne peut se comprendre
que rattaché à son militantisme philosophique. Comme Montesquieu ou Diderot,
Voltaire est fasciné par la science, qu’il s’agisse de la physique ou des
sciences naturelles. Il voit en elle un rempart contre les errements de la
métaphysique. Divisés sur la définition de l’âme, les philosophes que met en
scène Micromégas se réconcilient quand ils sont en présence d’éléments
quantifiables. Voltaire se fera le divulgateur de Newton (Éléments de la
philosophie de Newton, 1738) parce qu’il peut aussi grâce à lui attaquer la
métaphysique des « tourbillons » de Descartes et mettre en doute la
chronologie biblique. La science apparaît bien dans cette perspective comme
le moment ultime de la philosophie, le lieu d’excellence de la raison,
l’univers du démontrable où prennent fin les querelles et les haines.

La postérité a retenu de Voltaire ses engagements en faveur de Calas,
Sirven, Lally-Tollendal, le chevalier de La Barre, Étallonde, Monbailli. À
son retour à Paris en 1778, les Parisiens acclamèrent l’auteur d’Irène, sa
dernière tragédie, et le défenseur des Calas. Le XIX° siècle, lui, finit par
oublier Irène, mais se souvint des Calas. Nous sommes en cela ses héritiers.
Car Voltaire représente au XVIII° siècle un cas rare d’engagement au nom de
la tolérance et de la justice. Dans toutes ces affaires, Rousseau et Diderot
firent preuve d’une prudente réserve : le combat de Voltaire, s’il fut
précurseur, fut aussi solitaire.

Accusé d’avoir assassiné son fils qui s’était converti, Calas, protestant
toulousain, fut exécuté en 1762 ; Sirven, protestant de Castres, accusé lui
aussi d’avoir noyé sa fille pour l’empêcher de se convertir, parvint en 1764
à se réfugier à Genève. En 1766, le chevalier de La Barre, accusé de
sacrilège, fut condamné à être roué. Étallonde, son complice, réussit à
s’enfuir en Prusse. Le comte de Lally, baron de Tollendal fut condamné à
mort pour concussion et haute trahison et exécuté le 9 mai 1766. En 1770,
Monbailli fut accusé faussement de parricide et exécuté. Sa femme, enceinte
bénéficia d’un sursis. Pour toutes ces affaires, Voltaire soupçonnant une
injustice, s’informa et mena l’enquête. Parfois comme dans le cas des Calas,
qu’il suspecte de fanatisme huguenot, non sans longuement hésiter. Ses
doutes levés, il fait établir un mémoire à présenter au Conseil du roi pour
obtenir la réhabilitation. Lui se charge d’informer un plus large public et,
par une guerre habilement menée au moyen de l’écrit, de transformer une
injustice en une affaire d’importance nationale.

Voltaire est venu tardivement à ces combats. Lors de l’affaire Calas, la
première en date, il a presque soixante-dix ans. A-t-il attendu que sa
réputation fasse de lui un homme célèbre, n’ayant plus rien à perdre, sûr de
la force de son écriture, de ses qualités de stratège et de metteur en scène
 ? Car Voltaire construit les affaires, par les seules vertus de son
écriture. À cet égard l’affaire Calas est un modèle. Voltaire lance les « 
pièces originales » et reconstitue la plainte des victimes, en prêtant sa
voix à la veuve Calas et à ses fils. Plus que fournir des faits, analyser
les mécanismes de l’erreur, dénoncer l’intolérance, le philosophe veut
émouvoir, obliger le lecteur à se situer contre les bourreaux. Convaincre de
l’innocence est peut-être moins essentiel que faire partager la douleur
éprouvée par les victimes de l’injustice.

Confondant l’intervention voltairienne avec le mouvement d’opinion que
suscita l’affaire Dreyfus, on veut faire croire que Voltaire en appelle à
l’opinion, comme s’il attendait d’elle qu’elle contraigne la justice et le
pouvoir à réviser la sentence des juges. C’est bien mal connaître la société
du XVIII° siècle et la nature du pouvoir judiciaire. L’opinion n’existe
véritablement ici que par l’acte d’écriture qui la constitue comme
destinataire et spectateur de ce qu’évoquent la lettre ou le cri de révolte
du philosophe, comme dans Le Cri du sang innocent, dernier écrit que
Voltaire consacre à La Barre en 1775. Dans la Relation du chevalier de La
Barre, la recherche de la vérité - « les vrais mobiles » -, s’accompagne
toujours d’un appel aux sentiments. Voltaire, qui n’avait pas autant que
Diderot le goût des larmes, n’hésitait pourtant pas à les faire couler quand
le combat contre la barbarie l’exigeait. En cela il fut aussi un homme de
son temps.

Le militantisme actif de Voltaire ne peut pourtant se réduire aux affaires.
Sa correspondance le montre attentif à administrer « les intérêts de la
philosophie » (André Magnan). Par d’Alembert interposé, il est présent à
Paris, parmi les philosophes. Il ne cesse de s’informer sur l’état des
troupes ; il calcule les risques à prendre, tente de commander les luttes.
Il joue un rôle non négligeable dans le retrait de D’Alembert de
l’Encyclopédie, et s’efforce d’organiser un contre-feu face à l’athéisme
militant de D’Holbach, avant de souhaiter que « les deux partis se
réunissent ». On n’en finirait pas de citer tous ceux qui se réclament de
son patronage : Palissot et La Harpe qui passeront dans les troupes de
l’antiphilosophie, Condorcet, Suard, Morellet qui lui seront fidèles, et
nombre d’admirateurs moins connus qui lui rendent visite à Ferney. Mais
Diderot l’a fui, au point de ne jamais le rencontrer ; avec Jean-Jacques la
rupture fut consommée dès la publication de l’Essai sur l’inégalité. Car
Voltaire, s’il eut des ennemis sans nombre parmi les antiphilosophes
(Bergier, Chaudon, Desfontaines, Fréron, Lefranc de Pompignan, Nonnotte,
Patouillet...), Ne ménagèrent guère certains de ses anciens alliés en
philosophie comme Maupertuis ou La Condamine. C’était peut-être le prix à
payer pour son ironie, ses calculs stratégiques, son activisme, ses
susceptibilités aussi.

L’engagement de Voltaire dans son temps le conduisit à prendre position sur
les prétentions législatives des parlementaires (Histoire du parlement de
Paris, 1769), et sur la révolte des colonies anglaises d’Amérique qu’il
approuva, anglomanie oblige, très tardivement. Le partage de la Pologne
entre la Russie, la Prusse et l’Autriche en 1772 ne l’indignèrent pas. Il
crut que l’intervention armée des rois-philosophes visait à rétablir la
liberté de conscience. Victime de ses préjugés philosophiques, Voltaire
tarda longtemps à déchanter et eut bien du mal à admettre que les Polonais
luttaient pour leur liberté. Il n’est guère d’événement - qu’on soit
d’accord ou non avec ses positions - qui ait laissé Voltaire indifférent, et
l’on retiendra avant tout sa sensibilité extrême à son temps, sa curiosité
toujours en éveil face à la lente dérive de l’histoire ou à ses éclats. Pour
revenir à des préoccupations plus immédiates, ajoutons que le seigneur de
Ferney et de Tourney ouvra au bien-être de ses sujets en se faisant
manufacturier, agronome, urbaniste. Il milita avec succès pour que le pays
de Gex fût délivré de la gabelle. Il lutta pour que les paysans de
Saint-Claude fussent libérés du servage. En vain. C’est dire l’ampleur et la
variété de ce militantisme actif.

Une philosophie.

Assez fréquemment Voltaire a mêlé littérature d’intervention et réflexion
philosophique. À cet égard le Traité sur la tolérance à l’occasion de la
mort de Jean Calas de 1763 est exemplaire. Il unit l’historique de l’affaire
à des exemples de fanatisme tirés de l’Histoire, pour proposer ensuite une
réflexion plus politique sur la tolérance, où il se demande si elle est
fauteuse de guerre civile et dangereuse pour le pouvoir. L’ouvrage se
poursuit par deux fictions le « Dialogue entre un mourant et un homme qui se
porte bien » et une « Lettre écrite au jésuite Tellier par un bénéficier »,
qui permettent une analyse des limites possibles à la tolérance. L’ouvrage
s’achève enfin sur une « Prière à Dieu ». Rien qui ressemble là à un traité
de philosophie, à l’image de ceux de Locke ou de Leibniz. Mais un tel traité
existe-t-il chez les écrivains des Lumières ? La démarche de Voltaire prouve
que pour lui, la philosophie renvoie toujours au réel, à l’histoire dont
elle permet, en même temps, la compréhension.

Loin de constituer un système, la philosophie de Voltaire est faite de
quelques idées simples, facilement traduisibles en règles de vie et
d’organisation sociale. On pourrait la résumer à trois temps :
compréhension, critique, action, et la qualifier de strictement pragmatique.
Sa religion, dont René Pomeau eut l’immense mérite de rappeler l’existence,
est par définition utilitaire et pratique. Dieu est nécessaire pour rendre
compte de l’ordre de l’univers et maintenir comme un gendarme le respect des
biens et des rangs. L’homme possède donc une âme. Inutile de se demander son
lieu ou sa forme, car il faut éviter tout ce qui peu conduire au fanatisme,
à l’enthousiasme militant. Pas d’église ni de prêtres. Pas de Révélation non
plus. Une religion sans autre église que celle des cours. Voilà bien
l’essentiel de la métaphysique voltairienne, selon le Traité de métaphysique
(1734-1737).

S’il existe une anthropologie de Voltaire (article « Homme » des Questions
sur l’Encyclopédie), elle ne se perd pas en conjectures complexes. L’homme
est d’abord un corps fragile, ce qui l’oblige à se lier par intérêt à ses
semblables et à s’adapter à son environnement. « De la raison, des mains
industrieuses, une tête capable de généraliser des idées, une langue assez
souple pour les exprimer : ce sont là de grands bienfaits accordés par
l’Être suprême à l’homme, à l’exclusion des autres animaux. » La définition
est simple. L’histoire, la géographie imposent l’idée d’un relativisme des
mours et des croyances, sans que Voltaire finisse par nier toute hiérarchie.
Le Mondain (1736) fait l’apologie du luxe et refuse tout primitivisme. Si la
Chine par son empereur, père de son peuple, et ses mandarins, est pour lui
un modèle, c’est encore l’Europe et la civilisation raffinée du siècle de
Louis XIV qu’il préfère. Tout n’y est pourtant pas parfait : la justice est
arbitraire, la guerre toujours présente, le fanatisme actif, la barbarie au
cour de l’homme. L’être humain porte en lui, sous des dehors aimables et
mondains, un « arlequin anthropophage », toujours prêt à recommencer sa
danse de mort. Les convulsionnaires jansénistes, que son propre frère Armand
Arouet approuve, sont là pour rappeler les dangers du fanatisme. L’homme est
parfois le plus grand ennemi de l’homme. Voltaire est obsédé par les
régressions possibles, la crédulité toujours vivace, la montée de
l’intolérance, le rôle pervers des églises, les excès auxquels portent les
religions révélées, la barbarie à nos portes. Il appelle à la vigilance. Les
massacres à venir l’angoissent autant que ceux du passé.

C’est de ce Voltaire, sentinelle inquiète, que notre temps doit se sentir
le plus proche. Que sa philosophie n’ait pas la profondeur de celle d’un
Rousseau, d’un Montesquieu ou d’un Diderot peut sembler dès lors sans
importance pour qui retient cette image de guetteur, usant de l’ironie et
des virtuosités de l’écriture pour maintenir la conscience critique de son
lecteur en éveil.

Jean Marie GOULEMOT

Répondre à cet article