Voix Royale.

Dimanche 27 novembre 2011 // Le Monde

Il n’est pas rare, aujourd’hui encore, de voir en Inde une mère et ses enfants s’asseoir par terre autour du paterfamilias, mains jointes et jambes croisées, afin de l’écouter « réciter, presque chanter des passages du Ramayana », selon le propre témoignage du professeur Goswany, qui préface l’étonnante et monumentale édition de ce « premier poème » qu’est l’épopée de Rama.

De Rama, l’ascète Valmiki, à qui nous devons ce texte fondateur rédigé en sanscrit peu avant l’ère chrétienne, dit : « Il prenait le chemin du plus haut devoir. Illuminant la’ voie royale... » Car Ramayana signifie « la longue marche de Rama », ce prince qui parvint, au terme de sa quête, à faire de toutes ses potentialités des qualités, puis des vertus.

En lui, en effet, s’est incarné le dieu Visnu, de qui il est le septième avatar. Charge à lui de triompher du démon Ravana qui, par l’excellence de son ascèse, suprême ruse, s’est rendu invulnérable aux arrêts des dieux. Réussissant à bander l’arc de Siva, Rama obtient d’épouser Sita, fille du roi Janaka. Par malheur, le roi son père, circonvenu par une de ses épouses, le bannit. Homme de devoir, Rama s’exile dans la forêt durant quatorze ans, en compagnie de son frère Laksmann et de Sita.

Las ! Ravana enlève Sita et l’entraîne sur l’île de Lanka. Rama et Laksmann s’élancent à leur recherche, aidés en cela par le peuple des singes. S’engage alors une guerre titanesque entre l’armée des singes et des ours, dirigée par Rama, et l’armée des maléfiques, conduite par Ravana.

Ayant tué Ravana, Rama délivre Sita qui, pour preuve de sa fidélité, se soumet à l’ordalie du feu, dont elle ressort vivante. Cela ne suffit pas, hélas ! Rama, écoutant des malveillants porter des accusations contre Sita, la répudie. C’est dans la forêt qu’elle met au monde les jumeaux Lava et Kusa, fils de Rama. Des années plus tard, elle refuse de rejoindre son époux et meurt. Quant à Rama, ayant régné dix mille ans, il monte au ciel sous la forme divine de Vishnu...

UN IDÉAL HUMAIN

Telle est la geste de celui qui respecte à la perfection le « Dharma », cet ensemble de lois qui assurent l’ordre cosmique, social et moral. De lui, il est dit, dès le premier chant, qu’ « il est profond comme l’océan, ferme comme l’Himalaya, héroïque comme Visnu, beau comme la lune, terrible dans sa colère comme le brasier de la fin des temps, patient comme la Terre, généreux comme le dispensateur des richesses, juste comme un autre Dharma ».

Toute ressemblance avec Héraclès, le héros grec aux douze travaux, ou avec Jésus, le Dieu fait homme, ne serait que fortuite, même si Rama réunit en sa personne, par sa vaillance comme par sa sagesse, cet idéal humain à quoi aspire toute âme assoiffée. Bref, ce qui nous est donné à lire ici est un texte sacré de quarante-huit mille vers distribués en sept chants, où flamboient tous les genres littéraires, dans une exaltation constante de la douceur, de la fraternité, de la paix. Rama représente la figure parfaite du Surhomme selon l’amour - le ,seul Surhomme qui vaille. On comprend qu’il continue de nourrir les grands rêves que l’Inde poursuit depuis deux mille ans.

À ce texte sacré, il fallait un écrin digne de lui. Que Diane de Selliers s’en fût emparée laissait présager une merveille. C’est peu de le dire ainsi. Plus qu’une merveille, ce Ramayana fait honneur et gloire à l’édition française. Qu’on en juge plutôt : présenté dans un coffret illustré, le Ramayana de Valmiki, illustré par 660 miniatures indiennes qui s’étendent du xvie au xixe siècle, se déploie en sept volumes recouverts d’une toile floquée dessinée par le créateur Franz Patisek à partir de motifs moghols extraits des illustrations de l’ouvrage.

Mais ce n’est pas tout. Si Amina Taha-HusseinOkada, conservateur en chef au musée Guimet et chargée des arts de l’Inde, commente chaque miniature et signe l’introduction « Le Ramayana dans la peinture indienne (XVI-XIX° siècle) », c’est à Madeleine Biardeau et Marie-Claude Porcher que revient la traduction de cette oeuvre immense, parue en 1999 à la Pléiade. Sans compter qu’elle se complète d’un livret d’accompagnement à la lecture de 144 pages, réalisé par Madeleine Biardeau.

Je m’avise que j’aurais dû intituler cet article : « Vive Diane de Selliers ! tant elle nous ravit, chaque année, par sa collection « Les grands textes de la littérature illustrés par les grands peintres ». Hommage donc, et respect à cette éditrice qui nous invite à lire le Ramayana et à nous pénétrer de la haute civilisation indienne, tel l’empereur moghol Akbar, qui, en 1588, le fit traduire du sanscrit en persan, afin de favoriser compréhension et tolérance entre hindous et musulmans. Est-il meilleure politique dans son acception la plus élevée ?

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