Idéologie

Vladimir Poutine Président de toutes les Russie.

Samedi 15 décembre 2007 // Le Monde

Plus populaire que jamais, Vladimir Poutine doit – s’il respecte la Constitution – passer le flambeau en mars 2008. Alors, partira, ne partira pas ? Partira pour revenir en 2012 ? À Moscou, les paris sont ouverts. En attendant, cet ancien du KGB aura transformé le pays et affirmé une nouvelle idéologie nationale. De nouveau, la Russie incarne une autre Europe.

L’opération « dauphin » ou la politique du secret

Malgré une relative liberté d’expression et un certain pluralisme, jamais les visées du régime n’ont semblé aussi impénétrables.

NEZAVISSIMAIA GAZETA (extraits)
Moscou

La Russie est devenu un pays où règnent le secret et l’incertitude. La question cruciale de notre vie politique, le nom du successeur de Poutine, celui qui sera dépositaire du pouvoir après 2008, constitue le plus impénétrable des secrets. Plus globalement, les projets du président sont une énigme, et toutes les nominations importantes constituent des surprises et prennent de court même son propre entourage. Toute démarche du pouvoir peut dissimuler un sens caché. Si le fisc inspecte une entreprise, ses dirigeants se demandent d’abord si quelqu’un, quelque part, n’aurait pas pris la décisions (en secret, bien sûr) de s’emparer de cette entreprise. Si un nouveau parti apparaît, les journalistes et les politologues échafaudent aussitôt des hypothèses sur l’utilité qu’il revêt pour le Kremlin.

Mais pourquoi tant de mystère ? Cela vient avant tout du formidable pouvoir que nos présidents concentrent entre leurs mains. Toute personnalité est déjà une énigme, y compris, dans une large mesure, pour elle – même. Les décisions des dirigeants dépendent d’un nombre incalculable de facteurs qui échappent à tout contrôle et qui vont de leurs sautes d’humeur aux phobies qu’ils refusent de s’avouer, en passant par l’influence que peut exercer n’importe qui – coach ou garde du corps, maîtresse ou confesseur. Difficile de dire si le pouvoir concentré entre les mains de nos présidents est plus grand que celui des tsars et des secrétaires généraux du Parti. Mais le secret et l’imprévisibilité sont incontestablement plus importants qu’autrefois. Dans la Russie tsariste, après l’adoption de la loi sur l’héritier du trône, la question de la succession ne se posait même pas : tout le monde savait qu’après le souverain du moment ce serait son fils, le tsarévitch, qui prendrait sa place. En URSS, si on ne pouvait pas prévoir exactement qui serait le prochain secrétaire général, il était néanmoins clair que ce ne pourrait être qu’un des membres du Politburo, dont les manifestations officielles. Aujourd’hui, la composition même du « Politburo » est un mystère. Mikhaïl Fraedkov [l’actuel Premier ministre] savait – il, à la minute qui a précédé sa nomination, qu’il faisait partie du « Politburo » ?

Qu’est ce qui explique que, dans la Russie actuelle, avec ses médias relativement libres, ses nombreux partis, y compris d’opposition, et tout le reste, les questions politiques vitales soient entourées de plus de secret que dans la Russie autocratique ou soviétique ? Je pense que cela vient justement du fait que la façade de notre vie politique est transparente et démocratique.

Le Tsar était un autocrate et ne s’en cachait pas, mais il avait le vouloir de Démocratiser la Russie : La forme correspondait au fond. En URSS, c’était déjà moins vrai, mais au Politburo comme au Comité central du Parti la face apparente du pouvoir n’était pas très éloignée de sa face cachée. Aujourd’hui, les deux n’ont plus rien à voir : la réalité, c’est un président sans alternative, doté d’un pouvoir presque illimité, qui a même toute latitude pour nommer son successeur ; en façade, nous avons la démocratie, la séparation des pouvoirs et l’élection libre au suffrage universel du président. Donc, si la réalité du pouvoir ne correspond plus du tout à son apparence, c’est que le pouvoir s’exerce « dans la clandestinité ». Le secret touche non seulement les raisons qui motivent les décisions présidentielles, mais aussi ses décisions les plus importantes, celles qui, avec l’obligatoire façade démocratique, ne peuvent être annoncées et appliquées au grand jour. Des décisions du genre « Assurer une majorité constitutionnelle à Russie unie [le parti au pouvoir] » ou « Créer ‘Russie juste’, un parti dévoué au président mais en concurrence avec Russie unie, et voir ce que cela va donner », ou encore « Offrir telle société ou tel média à des personnes de confiance » ne peuvent être que secrètes. Et leur mise en œuvre également.

Si l’opération « dauphin » doit relever du secret le plus strict, c’est parce qu’elle met cruellement en évidence la contradiction entre le fond et la forme. Il ne saurait être question de laisser entrer e moindre grain de sable, le successeur ne peut être que l’homme désigné par le président, mais il faut sauver les apparences. Le dauphin doit effectivement être élu par un vote secret au cours d’une élection pluraliste. En fait, la « démocratie dirigée » est une « opération spéciale » permanente, et la transmission du pouvoir suprême est la plus délicate et la plus secrète des manœuvres de cette opération.

L’IMPREVISIBILITE DU LENDEMAIN ENGENDRE LA PEUR ET LE STESS

Le fait que Poutine soit un ancien du KGB ne me semble pas déterminant. Dans d’autres pays où le pouvoir présidentiel est également considérable, le système est à peu près semblable, quel que soit le passé du président. Les « mystères de la cour d’Astana », entourant l’ancien fonctionnaire du parti qu’était Nazarbaev (le président du Kazakhstan], sont tout aussi grands que le mystères de la cour de Poutine. Il est toutefois certain que son expérience des services secrets, le fait de pouvoir compter sur la loyauté de ses anciens collègues et utiliser leurs méthodes se prête idéalement à la fonction de directeur qu’il exerce dans notre système. Personne n’est plus à même de présider dans le secret qu’un professionnel des services secrets.

Le domaine ainsi protégé est très large, mais le secret et l’imprévisibilité engendrent la peur, le manque de confiance dans le lendemain. Quand elle sait que le tsarévitch succédera à son père, la cour peut se préparer et s’adapter en conséquence. Actuellement, en haut fonctionnaire ou un magnat ne sait pas, même dans les grandes lignes, ce qui va se passer l’année prochaine, et il se sent horriblement stressé.
La peur qui en découle gagne l’ensemble de la société. L’immense popularité de Poutine a avant tout été due au fait qu’on savait enfin qui était le chef. La société était soulagée. Maintenant, tout est à nouveau flou, encore plus flou qu’en 2000. La société est atomisée, elle n’a pas d’avis, reste amorphe, totalement incapable de s’organiser. Elle n’a pas beaucoup progressé par rapport aux dernières années de l’Union soviétique, et les « marches du désaccord » actuelles ne sont pas sans rappeler les manifestations de dissidents de l’époque. Cela n’a rien à voir avec les défilés de protestation que l’on voit en Occident, ni avec la « révolution orange » ukrainienne.

Dans l’URSS des dernières années, chaque manifestant représentait plusieurs dizaines de millions de mécontents, qui était partout, aussi bien au Comité central qu’au KGB. Parce qu’il percevait vaguement cela, le pouvoir n’hésitait pas à coller une centaine d’agents sur le dos de chaque dissident. Aujourd’hui, le pouvoir perçoit qu’à tout moment il pourrait se trouver face à des centaines de milliers de mécontents, et c’est pour cela qu’il envoie en masse les OMON disperser une poignée de « fous de la rue ».

Il ne faudrait pas grand – chose pour dissiper la léthargie actuelle : un doute sur celui qui détient réellement le pouvoir, l’exposition publique des différentes positions dans la bagarre pour le pouvoir, un appel à la société des groupes en concurrence. L’opération « dauphin » comporte des risques non seulement pour ceux qui pourraient devenir les nouveaux Berezovski ou Khodorkovski, mais pour le régime lui – même. Et si cette opération se déroule sans heurts, il est certain qu’une des suivantes va échouer. C’est ce qui arrive forcément un jour aux « opérations spéciales ».
Dmitri Fourman

L’ascension d’un chef

1999 août : Vladimir Poutine, nommé Premier ministre par Boris Eltsine, lance la deuxième campagne de Tchétchénie.
Décembre : Eltsine démissionne et désigne Poutine comme son « dauphin »
2000 Mars : Poutine est élu président au premier tour
Mai : Mise en place de la « verticale du pouvoir ».
Décembre : Législatives, les partis libéraux disparaissent de la Douma.
2004 Mars : Poutine est réélu avec 71,2% des voix.
2005 septembre : Gazprom et BASF signent un accord pour la construction d’un gazoduc.
2006 Septembre : adoption de la « démocratie souveraine ».
2007 Février : Lors de son discours à Munich, Vladimir Poutine affirme son hostilité à un monde unipolaire.
Mars : Nomination de Ramzan Kadyrov à la présidence de la Tchétchénie ; fin de la guerre.
Décembre : élections législatives.
2008 Mars : présidentielle. 

Il l’a dit, il l’a pensé

  • « Le sexe, la violence et le terrorisme devraient être interdits. » (Février 200.)
  • « L’initiative américaine n’est rien d’autre qu’une proposition du brûler la maison pour faire une omelette. » (A propos de la création du système de défense antimissile, juin 200.)
  • « Le sang des Russes qui ont péri à Moscou est de la même couleur que celui des victimes du World Trade Center. Dès lors, nous sommes en droit d’avoir recours à tous les moyens en Tchétchénie. » (Janvier 2002.)
  • « Si vous voulez devenir un islamiste radical et être prêt à vous faire circoncire, je vous invite à Moscou. Notre pays est multiconfessionnel, nous avons des spécialistes de cette question. Et je recommanderais de pratiquer cette opération de façon à ce que rien ne repousse. » (A un journaliste du Monde, sommet UE – Russie, novembre 2002.)
  • « Les services secrets ne doivent pas fourrer leur nez dans la société civile. » (New York, université Columbia, septembre 2003.)
  • « On m’a proposé d’envoyer des soldats russes participer à l’opération irakienne. J’ai envie de répondre : les soldats russes sont des crétins tout trouvés. » (Rencontre avec Silvio Berlusconi à Rome, novembre 2003.)
  • Au Premier ministre israélien Ehud Olmert en visite au Kremlin : « Saluez votre président de notre part. Quel homme ! Violer dix femmes ! Je ne me serais pas attendu à cela de sa part ! Il nous a tous surpris ! » (Le président israélien Moshé Katzav a été accusé de viols et harcèlement sexuel, octobre 2006.)
  • « Mafia est un mot italien, pas russe. » (A Romano Prodi, sommet de l’Union européenne, octobre 2006.)
  • « Aucun des pays dit « à problèmes » ne possède de missiles ayant une portée de l’ordre de 5 000 à 8000 kilomètres susceptibles de menacer l’Europe. Je dirais même plus : une tentative de lancer un missile nord – coréen, par exemple, vers les Etats – Unis via l’Europe serait contraire aux lois de la balistique. » (Conférence de Munich, 10 février 2007.)
  • « Les « purs démocrates » sont tout aussi difficiles à trouver dans le monde que les Russes pure souche en Russie. Grattez un Russe comme il faut, le Tatar a tôt fait d’apparaître. » (Conférence de presse au sommet Russie – Union européenne de Samara, mai 2007.)
  • « La situation des droits de l’homme en Amérique ? C’est une horreur ! « (Préambule au sommet du G8, juin 2007.)
  • « Depuis la mort du Mahatma Gandhi, je n’ai plus personne à qui parler. »(Préambule au sommet du G8, juin 2007.)

Les concepts du régime

  • « Verticale du pouvoir » Les 89 entités fédérées sont regroupées en sept districts administratifs, à la tête desquels Poutine nomme ses représentants, les dotant de prérogatives étendues. Par ailleurs, les gouverneurs de régions et présidents des républiques sont désormais nommés, et non plus élus.
  • « Etat fort » La superpuissance de l’Etat (très centralisé et qui contrôle les secteurs stratégiques de l’économie) est justifiée par la situation de « transition historique » qui doit amener la Russie à retrouver sa place parmi les grandes puissances.
  • « Sécurité de l’information » Surveillance et canalisation des flux d’information dans le cadre de la sécurité nationale.
  • « Démocratie souveraine » Seule la nation russe dirige chez elle. Le modèle démocratique qu’elle souhaite adopter ne peut lui être imposé de l’extérieur. Moscou revendique la légitimité de lutter contre un monde « unipolaire ».
  • « Mo,de multipolaire » La Russie doit retrouver son statut de « pôle » pour contrebalancer la puissance américaine ».
  • « Dauphin » Malgré l’intangibilité du suffrage universel, Vladimir Poutine, dépositaire en cela de la tradition eltsinienne (il a été lui – même le dauphin de Boris Eltsine), désigné son successeur. En l’occurrence, son goût du mystère l’a poussé à en désigner deux, Dmitri Medvedev et Sergueï Ivanov.

 

La démocratie « made in Russia »

Plus question de « démocratie d’importation » et d’ingérence occidentale … Sous l’influence du conseiller Vladislav Sourkov, le Kremlin promeut désormais la « démocratie souveraine ». Explications.

IZVESTIA (extraits)
Moscou

La « démocratie souveraine » n’est plus une simple théorie politique. C’est désormais une doctrine entrée en application. Les discussions qu’elle suscite témoignent de sa popularité et montrent que la classe dirigeante russe n’est pas une caste figée. En septembre 2006, Russie unie, le principal parti politique, énonçait dans son programme une « stratégie de renouvellement qualitatif du pays dans une optique de démocratie souveraine ». Lors du G8 de juillet 2006 à Saint – Pétersbourg, la Russie avait imposé son ordre du jour. On peut discuter les détails, mais ce sommet a marqué la reconnaissance internationale de la nouvelle identité de notre pays, sous la formule « démocratie souveraine ». Comme l’a écrit le Los Angeles Times, « Washington doit accepter que le Kremlin soit désormais prêt à défendre énergiquement les intérêts nationaux de la Russie et ne fuie plus la concurrence avec l’Occident pour la suprématie politique et économique ».

LA SOUVERAINETE, C’EST LA CAPACITE À ETRE CONCURRENTIEL ET À SE DEFENDRE

« Notre modèle russe de démocratie s’appelle » démocratie souveraine », a ainsi expliqué Vladislav Sourkov [promoteur de la doctrine]. « Il se situe aux antipodes de la ‘démocratie dirigée’, un terme que cherchent à imposer certains centres d’influences mondiaux et qui désigne un modèle caricatural de régimes économiques et politiques si inefficaces qu’ils doivent être dirigés de l’extérieur. » Ainsi, la « démocratie souveraine » version Kremlin est totalement différente de la « sovereign democracy » élaborée au comité du parti de Washington (et qui signifiait « indépendante de l’URSS »).

Le concept de démocratie souveraine découle de la logique de notre Constitution, qui définit la Russie comme un « Etat démocratique souverain ».Le développement harmonieux des institutions démocratique garantis au peuple souverain la liberté dans l’adoption de décisions globales. Les attributs contemporains de la souveraineté (en premier lieu la capacité à être concurrentiel et à se défendre) assurent à leur tour aux institutions démocratiques un développement sans intervention extérieure destinée à les corriger.

Rares sont actuellement les pays qui jouissent d’une complète souveraineté. La Russie en est un. Les modèles universels de démocratie (surtout importé) n’attirent personne : les rires de journalistes qui ont salué la déclaration de Vladimir Poutine sur le caractère inacceptable de la démocratie « à l’irakienne » ont été très révélateurs. Aujourd’hui, notre pays ne reconnaît aucun ordre mondial dans lequel il ne pourrait pas prendre part aux décisions stratégiques, où il ne ferait pas partie du conseil d’administration.

La souveraineté est politiquement synonyme de la capacité à être concurrentiel. L’URSS fut, parmi d’autres pays, à l’origine de la mondialisation, mais de nos jours, les retombées de ce processus sont très inégalitaires et ne bénéficient guère à la Russie. Nous devons absolument devenirs concurrentiels, mais cela va prendre des décennies. En misant dur les grosses entreprises du secteur des matières premières et de la métallurgie, en affirmant un contrôle souverain sur l’énergie et les communications stratégiques, l’Etat se donne les moyens de créer un cadre politique afin de rendre la Russie concurrentielle.

Notre souveraineté passe par une sécurité énergétique mondiale. La Russie n’aspire aucunement à dominer, à la façon d’un empire, les marchés mondiaux des matières premières. Nos intérêts nationaux, ce sont d’abord des relations stables avec nos clients et des prix équilibrés. Mais il faut être clair : notre objectifs n’est pas de transformer la population en brigade de protection des gazoducs et oléoducs. Mais d’attirer des investissements dans le secteur de la transformation, du développent des hautes technologies et de l’innovation. Dans vingt ans, notre modèle économique devra être radicalement différent.

Limiter les souverainetés nationales par une administration en réseau et l’implantation d’entreprise transnationales va à l’encontre de la logique issue des traités de Westphalie de 1648 [mettant fin à la guerre de Trente Ans et affirmant les droits des Etats – nations] et détruit le système actuel émanant de Yalta, Potsdan et Helsinki. Qui donc a fondé le rapport des souverainetés et défini la signification politique de la souveraineté ? Les grandes puissances, du XVIIe au XXe siècle. L’establishment russe ne veut pas renoncer au principe de non – ingérence dans les affaires intérieures des pays, même sous le prétexte de répandre la démocratie ou de faire respecter les droits de l’homme. D’autant que ces formules universelles mais assez vagues recouvrent souvent des intérêts économiques très concrets des grandes puissances.

La démocratie souveraine permet de continuer à intégrer l’opposition parlementaire dans le système politique, tout en isolant l’opposition hors système. Cette dernière considère d’ores et déjà qu’elle n’a aucune chance pour le cycle électoral 2007 – 2008. En revanche, aucun responsable sérieux de l’opposition ne conteste les bases de la démocratie souveraine, même Ivan Melnikov, l’idéologue du Parti Communiste.

Il est indispensable d’apporter des réponses aux dangers qui menacent notre modèle national de démocratie. Notre pratique politique doit s’appuyer sur notre tradition historique et utiliser, entre autres, l’expérience de l’URSS – pas celle des camps, bien sûr, mais son projet de modernisation. Pour résister à la concurrence, nous devons maintenir le contrôle souverain du secteur de l’énergie et des communications stratégiques. Nous devons maintenir en alerte permanente nos forces nucléaires stratégiques et moderniser nos forces de déploiement rapide. Enfin, nous ne devons pas sous – estimer le désir de revanche des oligarques et de la dictature nationaliste. Pour cela, il nous faut poursuivre notre démocratisation et améliorer les mécanismes de renouvellement permanent de l’élite nationale.

La Russie a bel et bien changé. Elle est souveraine, elle prend elle – même ses décisions politiques et économiques Elle est démocratique, et développe donc ses propres institutions démocratique. Et elle ne reviendra pas en arrière.

Dmitri Orlov*
*Directeur général de l’Agence de communication politique et économique, historien.

 

Il partira pour mieux revenir

A l’issue des législatives, on connaîtra les intentions de Poutine. Les Izvestia, proches du Kremlin, parient sur son retour au pouvoir …. en 2012.

IZVESTIA (extraits)
Moscou

Le lancement officiel de la campagne pour les législatives de décembre 2007 ouvre le cycle électoral au terme duquel nous aurons à la fois un nouveau Parlement et un nouveau président. Les sondages donnent déjà une idée assez précise des chances de plusieurs partis. Mais, quelles seront les conséquences à plus long terme du marathon électoral à venir, qui pourrait modifier de manière très significative le paysage politique russe.

Je tiens avant tout à dire que, malgré les mises en garde incessantes sur un durcissement du régime, voire un quasi – retour à l’époque soviétique, le pluralisme de la Douma va se développer, de façon presque inévitable. Et c’est même au détriment de Russie unie [le parti du pouvoir] que cela se fera. En effet, cette formation ne disposera plus de la majorité des deux tiers qu’elle détient actuellement, quand bien même elle recueillerait plus de voix que lors des législatives précédentes : en 2003, le parti avait séduit 34% des électeurs, et les sondages le créditent aujourd’hui de 45% des suffrages. Il se trouve que l’écrasante majorité des députés de Russie unie ont été élus sur mandat uninominal [et non grâce au scrutin de listes]. Dans les régions, ces ont d’abord ceux qui défendaient les intérêts locaux qui avaient été élus, et l’on sait que, pour être un lobbyiste efficace, il vaut mieux se ranger du côté du pouvoir. C’est ainsi que la plupart des députés non apparentés avaient rejoint le groupe parlementaire Russie unie. Le parti s’est nettement affirmé depuis 2003, et il remportera certainement plus de la moitié des sièges, mais moins des deux tiers.

A ce jour, les autres partis représentés à l’Assemblée – le Parti communiste, Russie juste, le parti Vladimir Jirinovski (LDPR, droite nationaliste) - gagneront des députés grâce au nouveau système électoral. Ils comptent tous beaucoup moins de députés élus en leur nom propre que Russie unie. La réputation non démocratique du Parlement est presque entièrement due à l’absence des partis libéraux. De fait, l’entrée de ceux – ci à la Douma la changerait avantageusement. La Russie compte 8% à 10% d’électeurs libéraux. Si l’un des partis de cette tendance entre à la Douma, il n’y aura plus rien à reprocher à cette assemblée. Si ce n’est pas le cas, le pluralisme en pâtira, mais les libéraux en seront les seuls responsables : s’ils ne parviennent pas à s’entendre et se présentent à nouveau en ordre dispersé, aucun de leurs différents partis n’obtiendra les 7% nécessaires [il s’agit notamment l’Union des forces de droite dirigée par Nikita Belykh, qui rassemble les ex – « jeunes réformateurs », et de Iabloko, dirigé par Grigori Iavlinski]. Tout ce qu’on peut leur souhaiter, c’est de parvenir à un accord et de faire alliance. Cependant, même sans eux, le pluralisme de la prochaine Douma sera plus grand.

En ce qui concerne l’élection présidentielle, les deux questions récurrentes portent sur le nom du prochain chef de l’Etat et sur les activités de Vladimir Poutine après mars 2008. Il existe un problème tout aussi important : la configuration de l’Etat après les législatives et son influence sur la possibilité de Poutine de revenir au pouvoir après un mandat d’interruption.

Je pense toujours à 90% que le prochain président s’appellera Sergueï Ivanov ou Dmitri Medec, et je me réserve une marge de 10% de probabilité pour une autre éventualité – des candidats différents ou un troisième mandat de Poutine. Il est fort probable que nous n’aurons pas la réponse à cette question avant la fin de la campagne législative, car il semble que Poutine ne veuille pas trop vite apparaître comme un « canard boiteux », ainsi que l’on appelle aux Etats –Unis les présidents sur le départ. Mais, dans ce pays, après deux mandats consécutifs, la Constitution oblige à se retirer à jamais, tandis qu’en Russie la Constitution autorise un retour après un mandat d’intervalle. Et je pense que c’est l’option que choisira Poutine.

Même s’il n’est que provisoire, le départ de ce président hyper populaire entraînera un reformatage temporaire du pouvoir, et cela afin de faciliter son retour en 2012. Après la présidentielle, une décentralisation de la structure fédérale est inévitable. J’imagine que Poutine lui – même souhaitera laisser un système davantage pluraliste, dans lequel aucun centre de pouvoir ne sera apte à exercer une domination absolue. S’il en est ainsi, on peut logiquement prévoir des remaniements destinés à renforcer l’indépendance de toutes les branches du pouvoir. Même s’il ne dirige aucun organisme d’Etat, après la présidentielle, Poutine conservera une forte influence, ne serait-ce que grâce à son exceptionnelle popularité. Il est actuellement soutenu par plus de 80% de la population, et 70% désireraient le voir effectuer dès mars 2008un troisième mandat, en dépit de la Constitution.
Renforcer le pluralisme des institutions de l’Etat est la voie la plus logique permettant à poutine de partir pour mieux revenir. Ce sera un nouveau pas en direction d’un partage accru des pouvoirs, et une nouvelle étape dans la vie politique russe. Mais ce sera une étape de l’ère Poutine, et non de l’après – Poutine.

Viatcheslav Nikonov,
président de la fondation Politika

 

Poutine – Chavez, même combat

Charismatiques et autoritaires, les présidents russe et vénézuélien ont beaucoup en commun, à commencer par leur volonté de contrer Washington.

VREMIA NOVOSTIEÏ (extraits)
Moscou

Si la Russie et le Venezuela sont devenus des alliés politiques, notamment dans la lutte contre un « monde unipolaire », cela est en partie dû à la ressemblance entre leurs présidents, qui usent de leur charisme et de leur popularité pour mener une politique d’ « Etat fort » dans les affaires intérieures de leurs pays respectifs, tout comme dans les relations internationales.

Le Venezuela et la Russie, malgré leurs différences de territoires et de populations, présentent beaucoup d’analogies. Ce sont deux des plus gros producteurs et exportateurs d’hydrocarbures au monde. La conjoncture favorable sur les marchés mondiaux leur assure de hauts revenus. Cela les pousse à coopérer plus étroitement et à vouloir bâtir une politique commune dans ce secteur.

Les deux présidents, de la même génération, presque du même âge (55 ans pour Poutine, 53 pour Chavez), ont beaucoup de points communs. Tous deux ont accédé au pouvoir à la jonction des deux siècles, l’un en février 1999, l’autre en début de l’année 2000. Relativement jeunes, énergiques et dynamiques, ils ont à peu près la même taille et la même silhouette trapue. Tous deux sont nés dans des familles plutôt défavorisées et sont issus des structures militaires : Chavez est un lieutenant – colonel de l’armée, Poutine un colonel du KGB. Tous deux sont des sportifs accomplis : Chavez se passionne pour le Base–ball, Poutine pour le judo et le ski alpin.

Ils nourrissent l’un comme l’autre une inclination pour l’extravagance et la fanfaronnade. Poutine aime sortir en mer à bord d’un croiseur, d’où il assiste aux tirs d’entraînement, ou encore conduire un tracteur dans un champ. Chavez parade volontiers en uniforme de parachutiste, avec béret assorti, soulignant ainsi sa volonté farouche d’affronter l’ennemi et sa détermination à la vaincre. Les Russes n’oublieront pas de sitôt les paroles de Poutine lorsqu’il affirmait que le pouvoir irait « butter les bandits jusque dans les chiottes » ou lorsqu’il invitait à « venir se faire circoncire à Moscou » un journaliste français, lors d’une conférence de presse. A la veille du référendum de 1999, Hugo Chavez, interpellant ses opposants, s’était pour sa part exclamé : « Ils gueulent comme des porcs qu’on traîne vers la bétaillère. »

Poutine et Chavez sont des étatistes sans complexe. C’est une formule d’Hugo Chavez qui traduit le plus fidèlement la spécificité de leur approche sur cette question clé : « Autant d’Etat que nécessaire, autant de marché que possible. » Dans la forme, cela sonne comme la recherche d’une harmonie entre Etat et marché, mais, sur le fond, c’est l’affirmation pure et simple de la prééminence de l’Etat sur l’initiative privée. Les deux présidents tendent à considérer l’Etat non pas comme un ensemble d’institutions au service de la société et dépendants d’elle, mais comme une création autonome, source unique de l’exercice du pouvoir. Les deux pays sont des républiques fédératives où les pouvoirs du président sont très étendus, mais les deux chefs d’Etat considèrent malgré tout ces pouvoirs comme insuffisants pour réaliser leurs projets. Hugo Chavez est arrivé à la présidence en réclamant une nouvelle Constitution et une réorganisation totale de l’état. En un rien de temps, il a fait rédiger et adopter une Constitution. Aujourd’hui, la Chambre haute du Parlement, devenue « inutile », a été liquidée.

Poutine, on s’en souvient, a commencé par construire une solide « vertical du pouvoir », redécoupant la Russie en sept districts administratifs pour y nommer ses représentants. Il s’est ensuite attaqué à la réorganisation du Conseil de la Fédération, réduisant peu à peu les prérogatives des régions au profit du centre.

Tout porte à croire que les deux hommes ont l’intention de rester longtemps au pouvoir. Moins d’un an après l’élection de Chavez à la présidence, en décembre 1999, un référendum approuvait la nouvelle Constitution, qui comportait, entre autres, deux changements de fond : le président obtenait le droit de se présenter dès le terme de son précédent mandat et celui – ci était rallongé d’une année, passant de cinq à six ans. Il a désormais l’intention de rester en place pour une durée indéterminée et met au point pour cela une base théorique. Il a ainsi déclaré : « Je pense que, si le peuple le souhaite, il ne fuit pas le priver du droit de réélire tout compatriote pour la troisième, quatrième, cinquième ou sixième fois, afin qu’il puisse diriger le navire de l’Etat. »

En Russie, de plus en plus de voix s’élèvent pour affirmer que le délai imparti par la Constitution est beaucoup trop bref pour permettre la réalisation du programme présidentiel. A différents niveaux, des ballons d’essai sont lancés afin de tester l’opinion publique. En outre, Vladimir Poutine a récemment déclaré qu’il serait bon que le mandat présidentiel soit porté à cinq ans, voire à sept. Par ailleurs, en s’appuyant dur un arrêté de la Cour constitutionnelle, il a donné le feu vert à la prolongation des pouvoirs des responsables de plusieurs régions. Dans les cercles dirigeants des deux pays, on promeut activement l’idée que les présidents actuels sont des leaders d’envergure nationale dont les noms sont associés à des transformations radicales : ces hommes doivent donc rester le plus longtemps possible au sommet de la pyramide du pouvoir.

En Russie, la victoire de la candidature de Sotchi pour l’organisation des JO d’hivers de 2014 a déclenché une nouvelle vague de discussions sur la nécessité de maintenir Poutine à son poste. Plusieurs politiciens ont déjà déclaré qu’ils ne pouvaient imaginer personne d’autre à la tête du Comité d’organisation des Jeux olympiques – et encore moins à la tête du pays. D’autant que, si la Constitution russe interdit au chef de l’Etat de se présenter pour un troisième mandat d’affilée, elle ne l’empêche pas d’être candidat un mandat plus tard.

Les deux présidents ont une tendance prononcée à nommer des militaires à des postes dirigeants, y compris électifs. Ceux – ci pullulent désormais dans les structures du pouvoir. Poutine a lancé une offensive frontale contre les « oligarques » en tentant de les évincer du pouvoir politique mais aussi économique. Chavez intensifie sans relâche sa pression sur les capitaux du monde des affaires. Dans la pratique, les deux présidents procèdent à une déprivatisation du secteur pétrolier. Mais, au Venezuela, contrairement à la Russie, la nationalisation a été annoncée de manière officielle.

« DEUX PAYS QUI ETAIENT A GENOUX, DEUX PAYS QUI SE RELEVENT »

Leur vision de la sécurité nationale est très semblable. La Russie a rendu publique sa doctrine sur la « sécurité de l’information », destinée à surveiller plus étroitement les flux d’informations. Des mesures analogues on tété adoptées au Venezuela. La liberté d’expression et de la presse subsiste en théorie, mais elle est soumise à une forte pression. Les deux pays consacrent d’importants moyens à améliorer leur image à l’étranger, créant à cet effet des chaînes de télévision émettant en langues étrangères.

Les deux présidents s’accordent sur la nécessité de créer un monde multipolaire en créant un contrepoids à la puissance et à l’influence des Etats-Unis dans le monde. Hugo Chávez ne cache pas son admiration pour le discours de Poutine à Munich* et partage pleinement ses positions sur le Kosovo, ainsi que son rejet de l’implantation en Europe de l’Est d’éléments du bouclier antimissile américain. Lors du Forum économique de Saint – Pétersbourg, en juin dernier, Vladimir Poutine a vivement critiqué l’incapacité du FMI et de la Banque mondiale à répondre aux défis de notre temps. Pour sa part, au sommet énergétique de l’Amérique du Sud qui s’est tenu en avril, Chavez avait déclaré que son pays allait rompre avec ces organisations. Dans son intervention au forum économique russo – vénézuélien, qui a eu lieu à Moscou en juin, il a souligné : « Le Venezuela pour l’Amérique, comme la Russie pour l’Europe et l’Asie, est une source d’approvisionnement en gaz et en pétrole. » Autre similitude entre les deux pays soulignée par le leader vénézuélien : « Ce sont deux pays qui renaissent. Ils étaient à genoux, désormais ils se relèvent. »

Emile Dabaguian**
* Premier discours très véhément à l’égard de l’Occident prononcé par Poutine en février 2007.
** Chercheur à l’Institut de l’Amérique latine de l’Académie des sciences de Russie.

 

Un défi existentiel lancé à l’Europe.

Pour le politologue bulgare Ivan Krastev, nous ne vivons pas une nouvelle guerre froide.
Plutôt un débat idéologique entre un Etat moderne et une construction postmoderne.

DNEVNIK
Sofia

Le concept de démocratie souveraine n’est pas, comme l’affirment les détracteurs de Vladimir poutine, contraire à la tradition européenne, mais il incarne les ambitions idéologiques de la Russie de devenir « l’autre Europe », sorte d’alternative à l’Union européenne (UE). Le projet idéologique conçu par le Kremlin n’exerce pas seulement une certaine attraction sur bon nombre de pays dans l’Europe postsoviétique, il lance aussi à l’UE un véritable défi existentiel.

« La Russie, c’est la très vieille Europe », écrit Dmitri Trenine, analyste du centre Carnegie de Moscou. « Elle rappelle un peu l’Allemagne des années 1920, avec son énergie vitale et ses réactions douloureuses face à l’attitude injuste du monde extérieur à son égard. Ou la France des années 1940, essayant de panser ses plaies, ou encore l’Italie des années 1960, pour ce qui concerne les liens entre le pouvoir, l’argent et la criminalité organisée. » Oui, la Russie, c’est la très vieille Europe. Elle incarne la nostalgie pour le vieux concept d’Etat-nations, pour cet ordre européen fondé sur l’équilibre des forces et la non – ingérence dans les affaires intérieures des voisins.

Face à la Russie, les Etats-Unis peuvent se prévaloir du réalisme classique ; l’Union européenne, non. Le conflit entre Moscou et Washington peut aisément être réduit à une épreuve de force typique du XIX° siècle, une confrontation motivée par la lutte pour le contrôle des ressources naturelles et la fierté nationale. Mais il n’en est pas de même pour l’Union européenne. Dans le concept de démocratie souveraine, ce qui désarçonne le plus les Européens, c’est l’idée que l’Union européenne y est perçue comme un phénomène temporaire, une expérimentation intéressante, mais qui n’a pas d’avenir. La stratégie européenne de la Russie part du principe que ce sont les Etats – nations qui détermineront l’avenir du continent.

Pour l’élite politique européenne, la fin de la guerre froide a induit l’avènement d’un ordre nouveau, postmoderne. Ses éléments clés sont : une culture très poussée de l’ingérence mutuelle dans les affaire intérieures et une conception sécuritaire fondée sur l’ouverture et la transparence. Le système politique postmoderne ne repose pas sur l’équilibre des forces et la souveraineté nationale, ni sur la distinction entre affaires intérieures et extérieures. De cette manière, le monopole légalisé du pouvoir, qui est l’essence même de tout Etat, se doit d’obéir à des règles internationales librement acceptées. Le Traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE), qui prévoit des inspections et un contrôle actif des sites militaires par des observateurs étrangers, et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), qui surveille les critères démocratiques des élections, étaient des outils essentiels dans le processus d’intégration de Moscou à l’organisation postmoderne du vieux monde. Ils ont contribué à transformer la Russie en un pays plus moderne, qui a accepté les nouvelles règles d’ouverture et d’interdépendance. La faiblesse russe a créé l’illusion que Moscou partageait cette vision des choses. Mais, en réalité, il n’en était rien. Les Russes ont décidé de bâtir leur Etat en suivant une pratique et une idéologie datant du XIX° siècle, et non pas du XXI°.

L’attitude russe face à l’ordre européen est un mélange de nostalgie pour l’époque de la Communauté européenne et d’envie pour la Chine contemporaine, où les autorités ont réussi à concilier l’ouverture à l’Ouest avec le refus de toute ingérence dans les affaires intérieures du pays. Dans l’ordre mondial désiré par la Russie, certains oligarques qui ont les faveurs du Kremlin peuvent posséder des clubs de football britanniques et la classe moyenne russe voyager librement à l’étranger. Mais les entreprises étrangères ne peuvent pas exploiter les ressources naturelles au Kremlin ne peuvent pas trouver asile dans les capitales européennes.
Le régime de démocratie souveraine est totalement incompatible avec l’hégémonie des temps nouveaux. La décision russe de sortir du Traité sur les FCE ainsi que les entraves posées de façon délibérée au fonctionnement de l’OSCE ont signé à la fin de l’ordre européen actuel, né au sortir de la guerre froide. Ces actions sont les manifestations de la logique d’une démocratie souveraine en marche.

Aujourd’hui, les sources réelles de confrontation entre la Russie et l’Union européenne ne résident pas tant dans la concurrence des intérêts ou la différence de valeurs, mais dans l’incompatibilité politique. Le défi lancé par la Russie à l’Europe ne peut être réduit à la dépendance énergétique ou aux ambitions de Moscou de dicter ses conditions à ses voisins, qui se retrouvent aujourd’hui frontaliers de l’UE. Ce qui est à l’œuvre dans cette crise, ce n’est pas la confrontation entre la démocratie et l’autoritarisme (l’Histoire nous enseigne que les Etats démocratiques et les Etats autoritaires peuvent facilement trouver un terrain d’entente) ; c’est la collision entre un Etat postmoderne, représenté par l’Union européenne, et un Etat traditionnel de l’époque moderne, incarné par la Russie. Il ne faut pas voir dans la polémique sur la Charte énergétique ou la guerre des nerfs russo – britannique autour du « cas Litvinenko » un conflit d’intérêts ou une résurgence de deux logiques opposées. Tout comme l’Union européenne, avec son attachement aux droits de l’homme et à la transparence, menace le projet du Kremlin de démocratie souveraine, la volonté russe de rétablir l’équilibre des forces au cœur de l’ordre européen est une menace pour l’existence de l’UE.

POUR MOSCOU, L’Union Européenne N’EST QU’UNE UTOPIE DONT LES JOURS SONT COMPTES.

La Nature des élites politiques, d’un côté de l’Oural comme de l’autre, constitue une autre source d’inquiétude quant aux relations entre l’Europe et la Russie. A la différence des élites politiques des dernières années de l’URSS – des bureaux – cartes prudents et diplomatiquement compétents -, la nouvelle classe dirigeante russe est composée de rescapés des luttes cruelles de la transition. Arrogants, dotés d’un goût prononcé pour le risque, ils sont, de surcroît, indécemment riches. L’Europe ne sait pas discuter avec des gens pareils.

En clairs, le conflit qui oppose aujourd’hui la Russie à l’Occident est de nature idéologique. A la transparence et au respect des droits de l’homme Moscou oppose aujourd’hui son projet d’Etat souverain. Pour l’UE, la souveraineté se limite uniquement à « avoir sa place à la table des négociations ». Pour la Russie, c’est le droit, pour le pouvoir étatique, de faire ce que bon lui semble sur son territoire et d’éliminer ses opposants jusqu’au centre de Londres. La logique de Moscou se trouve confrontée par la renaissance du nationalisme et par le sentiment exacerbé d’identité nationale parmi les populations de certains pays européens membres de l’Union. Et Moscou s’attend à ce que, tout comme l’URSS au début des années 1990, l’UE s’enfonce dans l’oubli. DU point de vue russe, l’Union européenne n’est qu’une nouvelle utopie dont les jours sont désormais comptés. Bruxelles croit que la démocratie souveraine est une piètre tentative d’arrêter le cours de l’Histoire et que l’ouverture de la Russie au monde n’est qu’une question de temps. La coexistence entre le postmodernisme politique de l’Europe et la démocratie souveraine russe risque d’être beaucoup plus difficile et plus périlleuse que la coexistence entre le communisme soviétique et la démocratie occidentale d’antan. A bon entendeur…

Ivan Krastev

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