CIVILISATION

Vladimir Fédorovski : Espion mais pas trop ?

Vendredi 7 octobre 2011 // Le Monde

Le front haut, les orbites arrondies, la prunelle bleue, le nez camus, la lèvre supérieure proéminente, le menton régulier, procure à cet écrivain très français à la moitié de vie très russe, des allures d’acteur hollywoodien des années 50. Quelque chose entre Yul Brynner et Glen Ford qui prendrait des poses d’espion sous un noir chapeau mou sans se prendre au sérieux tant l’ironie plisse imperceptiblement les plis de sa bouche.

L’ESPIONNAGE, voilà ce qui justement a provoqué notre rencontre avec cet homme au verbe brillant et au regard pétillant de malice, dans un des meilleurs restaurants russes de la capitale où il nous reçoit, Place de la Madeleine. Vladimir Fédorovski vient en effet de publier aux Éditions du Rocher dans une collection qu’il dirige avec succès, Le roman de l’espionnage, son quelque vingtième livre. Pour autant, lorsque nous demandons à l’écrivain : « Avez-vous été un espion ? », il interrompt la dégustation de ses filets de hareng de la Baltique, sourit sans excès et se lance, non dans une défense, mais dans une argumentation qui, en quelque sorte, résume sa vie. Né en 1950 à Moscou, il est le fils d’un héros de la guerre d’origine ukrainienne et d’une mère économiste, spécialiste de la planification. C’est un enfant de la déstalinisation. Mais le régime est encore solide et son éducation est encadrée par le système. Il avoue donc, parce qu’il est attiré par la culture occidentale et l’oeuvre de Pouchkine, avoir vécu trois vies en URSS. Celle d’un bon élève fils d’apparatchik, celle d’un étudiant brillant à l’Institut d’État des relations internationales, assez doué pour les langues et y apprenant l’anglais, le français et l’arabe, et une autre vie plus secrète : il rêve de devenir écrivain et de noircir des pages à la terrasse des Deux Magots. Étrange aspiration chez ce pur produit du système que le Kremlin nomme, à l’issue de son diplôme, attaché d’ambassade en Mauritanie. Il y rencontre de nombreux diplomates de toutes origines et y tisse son premier réseau d’amitiés. Cette liberté de manoeuvre dut faire frémir les agents du KGB qui, selon lui, étaient en permanence chargés de surveiller le personnel de l’ambassade. En 1970, il est d’ailleurs rappelé à Moscou, mais c’est pour une foudroyante promotion comme interprète au Kremlin. Il entre alors dans le premier cercle et assiste Leonid Brejnev lors de ses rencontres avec les dirigeants arabes. « Vous savez, il n’y a pas de trou dans ma biographie », dit-il en nous resservant un verre d’une délicieuse vodka pas trop frappée...

En 1977, sa carrière prend un nouvel élan. À peine trentenaire, Vladimir Fédorvski est nommé attaché culturel à l’ambassade d’URSS à Paris. Il y reste quatre ans et y est hyper actif. Il rencontre tant de personnalités du monde littéraire et artistique hors les limites des représentations officielles qu’il semble poser un problème au KGB et aux services français. Tous s’interrogent sur ce fonctionnaire qui nage comme un poisson dans l’eau au coeur du marigot culturel parisien. Le trublion est rappelé à Moscou au bout de quatre ans, mais il laisse à Paris un nouveau et solide réseau relationnel qu’il saura réveiller quelques années plus tard. Pour l’heure, Brejnev vient de mourir et c’est la mise sur la touche dans un placard du Ministère des affaires étrangères. « Sans aval du KGB, il n’y aplus de poste pour moi », nous dit-il. Qu’à cela ne tienne ! Sur un simple coup de téléphone du gendre de Gromyko, une très proche relation de longue date, il est nommé chef de cabinet du vice-ministre Vladimir Pétrovski et y écrit quelques discours de Gromyko. C’est là qu’il fait la connaissance d’Alexandre Yakovlev éminence de Gorbatchev et véritable concepteur de la perestroïka. C’est qu’en coulisses les choses commencent à remuer en Russie. Fédorovski se sent de plus en plus à l’aise dans le mouvement qui se dessine et dont il croit voir la probabilité lors d’une conversation dont il est le témoin sur une piste de l’aéroport d’Ottawa. Cela se passe entre Gorbatchev et Yakovlev, alors ambassadeur au Canada. Échappant un instant à la surveillance des hommes du KGB, les deux dignitaires se concertent sur la faillite inéluctable du communisme russe et élaborent une stratégie d’avènement d’un « socialisme démocratique ».

UNE ENTRÉE EN POLIQUE REMARQUÉE

C’est ainsi que débute la deuxième vie de Vladimir Fédorovski. En 1985, il est de retour à Paris, officiellement comme conseiller d’ambassade, mais plus officieusement chargé de faire comprendre au président Mitterrand la doctrine de la perestroïka et ses développements politiques dans un très proche avenir. De plus en plus « français de culture », le futur porte-parole du mouvement des réformateurs en profite pour soutenir un doctorat d’État sur le rôle des cabinets dans l’histoire de la diplomatie française. Mais, de retour à Moscou, en 1990, il saute le pas et entre en politique au sein du Mouvement des réformes démocratiques. En août 1991, il prend une part active dans la résistance au putsch des tenants de la ligne dure du parti communiste encadrés par le KGB. « Le président Mitterrand n’a malheureusement encore rien compris à ce qui est en train de se passer en Russie. Il soutient les putschistes. je parviens alors à convaincre Jacques Chirac de venir à Moscou où je l’interviewe à la télévision.

Cette présence est capitale pour la suite des événements qui évolueront comme vous le savez. je suis resté très liéà celui qui deviendra président de la République et qui m’octroiera en 1997, appuyé par Charles Pasqua et Louis joxe, mon passeport français », se souvient-il. Pour autant, le mouvement des réformes ne tient pas ses promesses. Déçu, l’éphémère homme politique décide de s’installer à Paris où il va enfin pouvoir renouer avec ce qu’il souhaitait par-dessus tout quand il avait 14 ans : devenir écrivain. Et c’est la rencontre avec Jean-Paul Bertrand, présidentdirecteur-général des éditions du Rocher, qui va être décisive. Il commence à publier une série romanesque de l’histoire russe (Le roman de Saint-Pétersbourg, Le roman du Kremlin, Le roman de la Russie insolite). Ainsi entame-t-il une troisième vie, celle qui est encore la sienne aujourd’hui. Volant de succès en succès, récompensé par de nombreux prix, décoré officier des Arts et Lettres, il ne rechigne pas à être « l’écrivain russe de Paris », celui qui, comme Troyat, écrit directement ses livres en français, mais continue d’avoir accès à des archives, soviétiques ou non, réputées secrètes.

Diable d’homme. S’il n’a jamais été l’un de ces espions dont il fait les « héros » invisibles de l’histoire du xx’ siècle, il en a croisé quelques uns d’assez près et s’est suffisamment promené dans les allées du pouvoir entre Kremlin, pays arabes et Occident, pour nous dévoiler les dessous des plus célèbres « affaires » de 1917 à nos jours. D’autant qu’il place ses récits palpitants sous les auspices d’un Graham Greene qu’il admire et avec qui il entretint, jusqu’à sa mort en 1991, une filiale amitié.

Homme de l’ombre qui aime s’exposer aux feux des projecteurs, Vladimir Fédorovski vient d’achever son prochain livre : Le roman de Raspoutine. Célèbre éminence grise dont il nous dit avoir blanchi la silhouette. Personnage qui va aussi tenir le devant de la scène avec deux films qui lui sont consacrés et dont notre écrivain a été le conseiller historique : l’un pour la télévision avec Gérard Depardieu, et l’autre pour le cinéma avec Jean Réno. De quoi passionner un peu plus les esprits sensibles aux charmes de l’âme slave.

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