Un entretien avec Bruno Beschizza.

Vive le Syndicat de Police Synergie-Officiers.

« On a voulu faire jouer aux policiers les rôles de ceux qui avaient déserté »

Samedi 9 mai 2009 // La France

Vous êtes le Secrétaire général de Synergie-Officiers. Pourquoi avoir créé ce syndicat et dans quel but. ?

Synergie-Officiers est né, il y a une dizaine d’années, de la fusion de deux syndicats représentant les ex-Inspecteurs de Police et les ex-Officiers de Paix. Mes prédécesseurs ainsi que toute l’équipe actuelle n’ont toujours eu qu’un seul but : assurer la défense des officiers de Police et travailler sans relâche pour qu’ils soient reconnus à la hauteur de leurs missions et de leurs responsabilités.

Le coeur de métier de Synergie-Officiers reste la défense au quotidien des lieutenants, capitaines et commandants de Police dans les combats auxquels ils sont confrontés continuellement. Malheureusement, ce combat se mène parfois contre notre propre institution qui, loin de défendre ses collaborateurs, oublie trop souvent quels sont ses propres devoirs envers les siens quand elle n’oublie jamais d’exiger d’eux un niveau d’excellence.

Enfin, et ce n’est pas la moindre des causes de la création de Synergie-Officiers, il y a toujours la volonté farouche de sortir de plusieurs décennies de co-gestion où l’ex-syndicat hégémonique (l’actuel UNSASNOP) a « suicidé » le corps des officiers au profit de celui des commissaires, en permettant une cogestion clientéliste et sans aucune ambition pour le corps des Officiers. Cet état de fait a été progressivement pris en compte par mes collègues qui n’ont cessé, au gré de chaque échéance électorale, de faire progresser Synergie-Officiers pour atteindre successivement depuis 1995 19, 26, 34, 42 et 45 % des suffrages.

Aujourd’hui, Synergie-Officiers représente la moitié des 11 700 officiers de la Police Nationale et se bat pour que la totalité de ces cadres de la Police Nationale obtienne la reconnaissance qui leur est due. Nous sommes un contre-pouvoir et une force de proposition. Avez-vous des revendications particulières ?

Dans la droite ligne de ce qui précède, Synergie-Officiers oeuvre pour que la Police Nationale soit articulée en deux corps, avec d’un côté, le Corps d’Encadrement et d’Application (gardiens de la paix et gradés) et de l’autre, le Corps de Commandement et de Direction, regroupant les actuels officiers et commissaires de Police. Cette rationalisation, visant la modernité et le pragmatisme, permettrait également un profilage adéquat, prélude à une nécessaire parité avec l’intégration de la Gendarmerie Nationale au sein du Ministère de la Sécurité Intérieure. Surtout elle mettrait en adéquation le statut des officiers avec les responsabilités croissantes qu’ils exercent au quotidien. Enfin, elle substituera une promotion sociale basée sur la compétence et la maturité professionnelle à la culture stérile du bachotage qui produit des hauts responsables sans aucune expérience autre qu’universitaire.

D’autres combats nous mènent inlassablement à exiger une modernisation de la procédure pénale en France. La bavure judiciaire d’Outreau, loin de produire les effets escomptés n’a engendré que manipulation médiatique et malhonnêteté politique. Malgré les audits négatifs réalisés suite aux propositions de la commission d’Outreau, on a préféré adopter des réformes ineptes (vidéo-garde-à-vue notamment...) qui n’ont fait qu’alourdir le formalisme des procédures judiciaires, noyant un peu plus enquêteurs et magistrats sous un fatras procédural proprement ingérable.

Synergie-Officiers milite sans relâche, et dans un silence assourdissant, pour que l’on n’oublie pas les victimes et qu’on ne sabote pas les outils des enquêteurs dans de pseudo-réformes empreintes du parfum entêtant du lobby catégoriel et commercial des avocats.

À votre avis, quel est aujourd’hui le rôle de la Police ? Comment se définit sa mission ?

Policier républicain, je me reconnais parfaitement dans la définition des missions de Police prévues par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et son article 12. Outre son rôle constitutionnel, la Police présente aujourd’hui la particularité de n’avoir jamais cessé la poursuite de ses missions de défense des institutions et du citoyen, y compris dans les zones mises en quarantaine par les autres administrations. Au nom de la polyvalence et d’une idéologie hypocrite, on a ainsi, pendant trente ans, voulu faire jouer aux policiers, seuls fonctionnaires encore présents, les rôles de tous ceux qui avaient déserté.

Face à des générations sacrifiées, pour lesquelles l’État ne pourra jamais réparer les erreurs commises par le passé, on demande à présent aux policiers d’assurer le rôle répressif qui est le leur, mais sans s’assurer que l’ensemble des administrations joue bien sa partition et permette ainsi d’assurer la cohérence de l’ensemble.

Historiquement, la Police a toujours exercé en zone urbaine et a donc toujours été au contact de toutes les formes les plus violentes de la désagrégation de la société civile. Aujourd’hui, elle a le plus grand mal à faire tenir ce socle républicain qui aurait pourtant du permettre à tous de vivre en bonne intelligence, dans le respect du bien commun et des valeurs de chacun.
Si l’on en croit certains, il semblerait que l’image de la Police soit plutôt médiocre dans l’opinion. Est-ce votre sentiment ? Pourquoi ? Inlassablement, il faudra répéter que « l’opinion », ça ne veut pas dire grand chose sur un sujet pareil... De quelle opinion, parle-t-on ? De ceux, dont nous faisons tous partie, qui râlent continuellement parce qu’ils ont eu à subir une contravention au code de la route pour un stationnement, un excès de vitesse de 2 km/h,... ?

Soyons honnêtes, dans notre for intérieur, nous souhaiterions tous que les Forces de l’Ordre soient à notre entière disposition pour réprimer férocement le plus léger manquement du voisin mais qu’elles soient très tolérantes pour nos propres petits écarts... Alors, quelle autre « opinion » ? Celle des bobos ? Comme ces parents des étudiants mis en examen pour le sabotage des TGV et qui, devant les caméras de télévision, ne semblaient offusqués que par une chose : le déploiement des forces de Police pour interpeller leurs enfants ! Pas une seconde, on ne les a vu ne serait-ce qu’envisager la possibilité que l’un de ces sabotages ait pu entraîner le déraillement d’un TGV lancé à pleine vitesse et donc provoquer un massacre. Je ne parlerai même pas des commentaires entendus ici et là dans la bouche d’agitateurs de tout poil trop enclins à s’occuper d’eux même avant de penser à la chose publique. La seule opinion qui intéresse les policiers, est celle des « vrais » gens. Quelle que soit leur origine, leur religion ou leurs conditions de vie, ces « gens-là » sont confrontés à la violence quotidienne et méritent notre protection. Surtout pour les plus vulnérables. La sécurité est le fondement du pacte social. Et mes collègues, lorsqu’ils sont au contact de ces « gens-là », sont très bien accueillis ! Seuls les profiteurs de la voyoucratie accueillent mal la Police. C’est la moindre des choses puisque nous les empêchons de prospérer en paix ! Il est paradoxal de constater que la Police est la plus respectée par les honnêtes gens dans les pays démocratiques où elle est la plus ferme avec les délinquants !

Cette opinion-là, n’est pas celle que l’on entend le plus souvent... Comment qualifieriez-vous les rapports Police-Justice ?

« Je t’aime, moi non plus... » Avec certains magistrats, nous partageons le même fardeau de l’ahurissante lourdeur de la procédure pénale qui ne cesse de s’aggraver d’année en année. Le désastre d’Outreau, en toute hypocrisie, n’a fait que ralentir un peu plus l’efficacité des enquêtes policières et de la Justice. On diagnostique un mal et on prescrit un placebo ! C’est la beauté de la logique française ou, plus sûrement, la puissance du lobby des avocats sur un système qui est de moins en moins juste et de plus en plus mercantile. La même passion qui anime policiers et magistrats au service de nos concitoyens nous rendra toujours solidaires quand l’intérêt collectif est en jeu.

En revanche, cette lutte sans merci que certains magistrats mènent pour qu’au XXI° siècle, seule leur « caste » échappe à tout contrôle réglementaire, administratif, politique, déontologique, voire judiciaire... est un sujet qui nous opposera toujours. Il est aujourd’hui impensable qu’une telle institution n’ait pas encore su faire sa révolution culturelle ! Il faut que les magistrats acceptent de s’ouvrir au monde. Ils ont tout à y gagner. Il n’est plus acceptable aujourd’hui que certains magistrats continuent de clamer sur la place publique qu’ils sont les seuls garants de la démocratie ! L’aveuglement en conduit certains à l’exact opposé de ce qu’ils prônent. En s’érigeant en dernier rempart des « Lumières » contre la barbarie des « autres », ils ne font que constituer le limes d’une « principauté » judiciaire d’où le peuple sera à jamais banni. Les officiers que je représente ont toujours assumé avec fierté leur rôle de force publique au service d’un pouvoir législatif et exécutif qui tire sa légitimité du suffrage populaire. J’ai toujours considéré qu’il y avait un grand danger pour une corporation à s’autoproclamer d’essence supérieure aux serviteurs de la nation soumis eux aux contingences démocratiques. La justice n’est-elle pas rendue au nom du peuple ?

Que pensez-vous du passage de la Gendarmerie, de la Défense à l’Intérieur ? Comment appréciez-vous la future collaboration entre les deux corps ?

Historiquement, Synergie-Officiers a toujours défendu la notion de sécurité globale au sein d’un grand ministère de la Sécurité Intérieure. Ce rapprochement imminent suscite aujourd’hui bien des inquiétudes dans les deux maisons. Mais une fois les peurs-réflexes passées, je considère qu’il est surtout une chance pour la sécurité de nos concitoyens. Synergie-Officiers y voit en effet une formidable opportunité pour la sécurité de tous. La complémentarité et les synergies plutôt que la concurrence stérile. Et ce rapprochement n’a de sens que s’il s’effectue dans le cadre d’une parité parfaite de grade à grade.

C’est en ce sens, que contrairement à ce que beaucoup feignent de croire, Synergie-Officiers souhaite que la future Force de Sécurité Intérieure ainsi créée soit fortement inspirée de la Gendarmerie Nationale.

Pour les gendarmes, il n’est pas question qu’un officier supérieur accède directement aux hautes fonctions de l’institution sans être passé par le grade de lieutenant où il peut (et doit) s’aguerrir aux fondamentaux du métier. Il n’y a que dans la police Française, où le commissaire de Police accède directement à des emplois de direction sans rien connaître du métier des femmes et des hommes qu’il sera chargé de diriger. Et c’est pour cette raison que Synergie-Officiers milite pour que le concours externe de commissaire de police soit supprimé afin d’aller le plus rapidement possible vers un corps unique de cadres allant du grade de lieutenant de police à celui d’inspecteur général de la Police Nationale, à l’identique de nos homologues de la Gendarmerie Nationale. Quant à la capacité des deux institutions à travailler ensemble pour le bien de tous, je n’ai aucune inquiétude à ce sujet, puisque c’est la volonté de servir la nation en maintenant coûte que coûte le pacte républicain qui anime les hommes et les femmes qui composent ces deux grandes maisons au service de tous nos concitoyens.

Répondre à cet article