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Vâclav Havel, ni ange ni Dieu.

Mardi 10 janvier 2012 // L’Europe

L’ancien président tchécoslovaque, puis tchèque, ne cherchait pas le pouvoir pour le pouvoir. Mais il a été indispensable à son pays. L’hommage d’un grand quotidien tchèque après sa mort, le 18 décembre.

Hospodârské Noviny (extraits) Prague

L’interview "Je ne m’aventurerai jamais sur ce terrain" est parue dans la revue samizdat [clandestine] Sport, le prédécesseur de l’hebdomadaire Respekt. On était alors en septembre 1989. La Pologne venait d’organiser ses premières élections quasi libres et les Allemands de l’Est, à bord de leurs Trabant, se frayaient par des chemins tortueux la route d’un nouvel avenir.

Dans une Prague grise et couverte d’échafaudages, un homme de 53 ans, sorti quelques mois auparavant d’un nouveau séjour en prison, se faisait lentement à l’idée qu’il allait passer les prochaines années de sa vie un peu différemment de ce qu’il aurait probablement souhaité.

Dans cette interview du journaliste Ivan Lamper, Vâclav Havel, le leader de l’opposition tchécoslovaque, insistait avec force sur le fait qu’il n’entendait absolument pas devenir un homme politique professionnel. Nous n’avons pas choisi la politique, c’est la politique qui nous a choisis. Et tout ce que nous faisons, nous le faisons pour mettre en place des conditions qui nous permettent de ne pas être obligés de nous consacrer à la politique, disait-il en citant son ami le Polonais Adam Michnik. Je ne suis ni un ange ni Dieu, et je n’ai pas de forces surhumaines ou herculéennes. Je ne peux pas changer cette nation... Mais je la servirai tant que je le pourrai. Havel est devenu président trois mois plus tard et il a servi la chose publique les vingt-deux années suivantes, jusqu’à son décès, hier matin. Nous pouvons être certains qu’il continuera à la servir.

L’amour et la vérité

A la fin de l’année 1989, personne ne pouvait imaginer ce qui allait arriver. Un pays en déclin, où stationnaient encore plus de 70 000 soldats soviétiques, se trouvait alors à l’aube d’un changement de civilisation qui concernerait chacun d’entre nous. L’amour et la vérité doivent triompher du mensonge et de la haine : c’est par cette formule célèbre que Vâclav Havel a résumé l’esprit euphorique de cette époque. Pour une très grande partie de la population, il est apparu comme le garant de cette victoire tant attendue. Il convient de rappeler ici une autre déclaration de Havel, liée a la première : sa promesse de conduire le pays jusqu’aux premières élections libre, en juin 1990, puis de retourner à l’écriture.

Pour les contempteurs de Vaclav Havel, ce fut une preuve de son hypocrisie, car il a finalement présidé le pays avec un court intermède dans la seconde moitié de l’année 1992, au moment de la partition de la Tchécoslovaquie pendant treize longues années, au cours desquelles le match entre la vérité et l’amour d’un côté et le mensonge et la haine de l’autre n’a pas pris la tournure qu’il avait espérée.

Mais nous ne pouvons absolument pas savoir quel aurait été le cours des événements si Havel n’avait pas assumé cette responsabilité et si, à l’été 1990 ou après la naissance de la République tchèque [le 1er janvier 1993], il avait pleinement profité de ce rôle, pour lui, plus naturel, de star intellectuelle mondiale. Havel a décidé de s’engager et de se mettre au service non seulement de son pays, mais de toute l’Europe post-communiste. C’est lui qui, aux yeux du monde entier, a ramené toute la région dans le giron de la civilisation.

Besoin de lui

Bien sûr, il y avait au début une certaine fascination pour l’exotisme de ce président rock’n’roll qui, dans ce nouveau rôle qu’il avait endossé, refusait de changer d’habitudes et d’amis. Mais, s’il n’y avait eu que cela, l’effet Havel se serait épuisé juste après 1990, quand George Bush, le dalaï-lama, Margaret Thatcher, les Rolling Stones, le pape ou François Mitterrand lui rendaient visite à tour de rôle. Ce ne fut pas le cas. Havel est devenu comme une caution pour cette partie du monde, méritant d’être prise au sérieux et d’être aidée.

Lorsque, au Printemps 1997, Havel s’est demandé s’il devait pour la dernière fois se lancer dans la course à la présidence, il venait de sortir, six mois seulement auparavant, d’une lourde opération d’un cancer du poumon. Il avait alors parfaitement le droit de se retirer de cette atmosphère de plus en plus tendue qui régnait dans le pays, au moment où le "miracle économique" prenait fin en même temps qu’une époque dont Havel était le symbole. Mais il a accepté ce nouveau défi. Et, au cours de son dernier mandat, il a fait entrer son pays dans l’Otan et l’a conduit aux portes de l’Union européenne.

Les Tchèques avaient besoin de lui, et cela même si sa cote de popularité dans le pays contrairement à celle dont il bénéficiait à l’étranger - s’était peu à peu émoussée, jusqu’à 40 % à la fin de son dernier mandat, il y a neuf ans. Il en est ainsi. Vâclav Havel n’était, comme il l’a dit de lui-même dans Sport, ni un ange ni Dieu et il savait qu’il ne changerait pas la nation. Mais il a toujours servi son pays comme le lui avait toujours dicté sa conscience. Cette confrontation d’une autorité morale avec la politique réelle ne peut, semble-t-il, se terminer autrement que par une certaine désillusion de toutes les parties.

Certes, la vérité et l’amour ne triomphent pas du mensonge et de la haine, mais on ne peut douter que ce sont ses plus profondes convictions qui ont toujours guidé les discours et les actes de Havel, et que c’est là le chemin qui mène à cette victoire.

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