Une mystique du gouvernement de l’Église et le nouveau livrent du Pape.

Samedi 27 novembre 2010 // La Religion

« La lumière du monde. Le Pape, l’Église et les signes des temps ». Avant même d’être présenté au Vatican, mardi 23 novembre, le troisième « livre entretient » de Benoît XVI avec le journaliste bavarois Peter Seewald fait parler de lui. Le Successeur de Pierre tient le cap sur la Nouvelle évangélisation, avec tout son équipage.

Les 18 chapitres sont regroupés en triptyque : « Les signes des temps », « Le pontificat », « où allons-nous ? ». Des sites allemands et italiens en ont publié des extraits. Les éditions Bayard annonce la sortie le 27 novembre en français.

Presque quinze ans après son premier livre entretien avec le cardinal Joseph Ratzinger « Le sel de la terre. » Le christianisme et l’Église catholique au seuil du IIIe millénaire », 1996) ; Et dix ans après son deuxième livre entretiennent (« voici quel est notre Dieu. Croire et vivre aujourd’hui. Conversations avec Peter Seewald », 2000), Peter Seewald a enregistré six heures de conversation à brûle pourpoint avec Benoît XVI à Castelgandolfo du 26 aux 31 juillet derniers. Après cinq ans de pontificat, un programme.

Trois rencontres au sommet

La publication, dans le contexte immédiat des trois dernières réunions au sommet, met en perspective l’exercice de l’autorité selon la conception du pape.

Il vient de réunir son « conseil des ministres », les chefs des dicastères romains, consultés le 12 novembre sur la coordination entre eux et avec le conseil pontifical pour la Promotion de la Nouvelle évangélisation instituée un mois plus tôt. Le prochain synode des évêques aura pour thème, en 2012, « La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne ». Le gouvernement dans l’Église se concentre sur l’objectif d’une nouvelle annonce.

Benoît XVI a ensuite réuni, pour la troisième fois, un « consistoire extraordinaire » : environ 150 sur 203 cardinaux y ont participé, le 19 novembre. Ce « sénat » de l’Église a planché sur les atteintes à la liberté religieuse, la liturgie, les rapports avec les Anglicans, le dossier des abus sexuels, le bilan des dix ans de publication de « Dominus Jesus » : prière, réflexion, discussion intercontinentale. Un exercice concret de la collégialité. Le gouvernement dans l’Église affronte les obstacles à une nouvelle annonce.

Troisième rendez-vous : le consistoire « ordinaire public », à Saint-Pierre, pour la « création » de 24 cardinaux (15 européens, deux latino-américains, deux nord-américains, quatre africains et un d’Asie) auxquels le pape a remis, samedi 20, la barrette cardinalice et le parchemin attribuant à chacun un « titre », un lien avec une église dans son diocèse de Rome, et l’anneau lors de la messe de dimanche.

Des milliers de personnes du monde entier se sont pressées dans la basilique vaticane – malgré une pluie battante et persistante sur la longue file serpentant place Saint-Pierre - pour entourer « leurs » cardinaux.

Les Africains, particulièrement fêtés, le Guinéen Mgr Robert Sarah, président de Cor Unum, et Mgr Laurent Monswengo Pasinya, archevêque de Kinshasa. Mgr Sarah confie à Radio Vatican : « C’est une bonté du Seigneur que je ne mérite pas, et aussi un appel à aimer le Seigneur davantage et à mourir pour lui, pour l’Évangile, pour le salut du monde (… Le monde a besoin d’hommes de Dieu, d’hommes qui vivent leur vie comme une présence physique de Dieu dans le monde ».

Fêté aussi l’archevêque de Colombo, au Sri Lanka, le cardinal Albert Malcolm Ranjith Patabendige Don. Pour lui, des moines bouddhistes, en toge orange vif, ont voulu participer aux célébrations à Saint-Pierre.

Applaudi, le patriarche copte catholique, S. B. Antonios Naguib, rapporteur au synode pour le Moyen-Orient en octobre dernier et représentant symboliquement les catholiques de la région, communauté de martyrs.

Le pape, non aligné

On ne gouverne pas dans l’Église comme les chefs des Nations, a dit le pape en commentant l’Évangile, samedi 20. Parlant soudain lentement, il a évoqué la tentation du pouvoir sur les nations : « Dominer et opprimer ». Or, la communauté du Christ « suit une autre règle, une autre logique, un autre modèle » : « La diaconie est la loi fondamentale ».

Plus encore, Jésus « synthétise sa mission sous la catégorie du service, entendu non pas dans son sens général, mais concret, de la Croix, du don total de sa vie comme « rançon », comme rédemption pour la multitude, et il l’indique comme une condition pour le suivre ».

La dignité de cardinal, c’est un appel à « un service ecclésial encore plus chargé de responsabilité », avec « une volonté plus grande d’assumer le style du Fils de Dieu », le « suivre dans son don d’amour humble et total à l’Église son épouse, sur la Croix ».

Comme en 2007, le consistoire se tient à l’occasion de la fête de la Royauté du Christ pour « inviter à méditer profondément sur le ministère de l’évêque de Rome et sur celui des cardinaux qui lui est lié, à la lumière de la singulière royauté de Jésus notre Seigneur ».

Au moment où cinq publications françaises évoquent la persécution des chrétiens, le pape redit à ceux qui gouvernent dans l’Église : il faut savoir regarder vers la Croix pour ne pas se sentir « seul » à l’heure de l’épreuve, ne pas avoir « peur », car Jésus promet : « Tu seras avec moi dans le paradis ». À l’angélus, le pape a lancé un nouvel appel pour les chrétiens « qui souffrent des persécutions et des discriminations, spécialement en Irak ». Le collège cardinalice vient de décider une récolte de fonds pour l’Irak, et Haïti.

Avec des accents balthasariens, Benoît XVI évoque « le drame qui se déroule sous la croix de Jésus », « drame universel », qui « concerne tous les hommes face à Dieu qui se révèle pour ce qu’il est, c’est-à-dire Amour » : « Dans Jésus crucifié, la divinité est défigurée, dépouillée de toute gloire visible, mais elle est présente et réelle. Seule la foi sait la reconnaître ». La foi de Marie, celle du Bon larron.

Et la conversion de Pierre suppose de « renoncer à sauver Jésus » et d’« accepter d’être sauvée par lui ». « C’est difficile », on ne « s’aligne pas sur la façon de penser des hommes », pourtant, « cette logique naturelle reste toujours active en nous ».

Une mystique du gouvernement

L’anneau remis aux nouveaux cardinaux porte « le seau du pacte nuptial avec l’Église », le signe de la croix. Le pourpre cardinalice aussi dit le sang, « la vie et l’amour ». La « fécondité » du service de l’Église, « l’Épouse du Christ » dépend « essentiellement de la fidélité à la royauté divine de l’Amour crucifié ».

Benoît XVI élabore comme une mystique du gouvernement dans l’Église : « La primauté de Pierre et de ses Successeurs est totalement au service de la primauté de Jésus Christ, unique Seigneur, au service de son règne, c’est-à-dire de sa Seigneurie d’Amour, afin qu’il arrive et se répande, qu’il renouvelle les hommes et les choses, transforme la terre et fasse germer en elle la paix et la justice ».

Dans son livre, le pape souligne le poids « énorme » de ce ministère universel : « On est plus conscient qu’on ne peut pas le faire seul. On le fait d’une part avec l’aide de Dieu et de l’autre avec une grande collaboration ». Vatican II souligne que « la collégialité est constitutive de la structure de l’Église », que le pape « n’agit pas comme un monarque absolu prenant des décisions dans la solitude et en faisant tout par lui-même ». Mais s’il ne pouvait plus exercer son ministère, il y renoncerait.
Le pape s’attendait à la contradiction : « Si j’avais continué à recevoir seulement des assentiments, j’aurais dû me demander si j’étais vraiment en train d’annoncer tout l’Évangile ».

Il cite les conseils de saint Bernard de Clairvaux : « Souviens-toi toujours que tu n’es pas le successeur de l’empereur Constantin mais d’un pêcheur ». Il ne faut pas « se perdre dans l’activisme ». Le pape consacre du temps « à la réflexion, la lecture » et à la « méditation » de l’Ecriture Sainte. Il prie comme un « mendiant devant Dieu », parlant avec « le Dieu bon », mais aussi avec la Vierge Marie et les saints, ses « amis », Augustin, Bonventure, Thomas.

L’Église n’est pas une « entreprise de production » mais « une communauté d’êtres humains fondée dans la foi », sa tâche n’est pas « de produire un produit » ou « d’avoir du succès dans la distribution de biens », mais l’annonce de la foi. Et si elle a survécu aux cultures, aux nations, aux siècles, c’est qu’elle existe parce qu’elle est « unie au Christ ».

Les chocs et les crises

Puis il y a eu le « choc » des abus. Comme préfet de la Doctrine de la foi auquel Jean-Paul II a confié la gestion des cas à partir de 2001, Joseph Ratzinger avait eu connaissance des dossiers américains. Il avait demandé, dès octobre 2006 aux évêques irlandais « d’établir la vérité », de prévenir à l’avenir de tels drames, de promouvoir la justice, et la guérison des victimes. Le choc est venu des « dimensions » du mal. Quant à la tentative d’utiliser ces drames pour discréditer l’Église, le pape en est conscient, mais affirme : « La vérité unie à l’amour correctement compris est la valeur numéro un ».

À propos de la crise financière et économique, le pape redit son diagnostic : « Un examen de conscience global » est « absolument inévitable », pour une « transformation des consciences ».

La drogue. Le pape, qui a demandé la prière des chrétiens pour cette intention en novembre, épingle la « terrible responsabilité de l’Occident ». Le commerce de la drogue, c’est « comme si un animal monstrueux et méchant étendait sa main sur un pays pour détruire les personnes ».

La sexualité. Benoît XVI plaide pour une « humanisation de la sexualité », la lutte contre sa « banalisation », qu’elle soit considérée « positivement » et qu’elle puisse « exercer son effet positif sur l’être humain dans sa totalité », et non pas être vécue comme une « drogue ». C’est dans ce cadre qu’il reconnaît que l’usage du préservatif peut constituer des cas exceptionnels (où, précise le P. Federico Lombardi, « l’exercice de la sexualité représente un risque pour l’autre ») un « premier pas vers une moralisation, un premier acte de responsabilité pour développer de nouveau la conscience du fait que tout n’est pas permis, qu’on ne peut faire tout ce que l’on veut ».

Autrement dit, au politiquement correct le pape répond par le moralement correct, qui signifie pour lui humainement correct. Il vient d’affirmer que le disciple du Christ « ne s’aligne pas sur la façon de penser des hommes ». Il fait sauter les verrous des conformismes.

Les cardinaux viennent d’examiner l’état de la liberté religieuse, ici et ailleurs. Si un jeune de 17 ans ne peut pas dire qu’il est catholique sans se faire ridiculiser dans son lycée, est-ce vraiment une société libre et tolérante ? demande le cardinal Philippe Barbarin à l’issue du consistoire. Le relativisme pourrait bien se faire dictatorial : « Personne n’est contraint à être chrétien. Mais personne ne doit être contrainte à vivre selon la « nouvelle religion » comme si c’était la seule vraie, incontournable pour l’humanité », écrit le pape.

Pas de tabous, mais le mur du son

Le livre fait aussi découvrir le visage d’un pape sensible et joyeux, dans sa vie quotidienne. Il renoue en cela avec le premier livre entretien avec Seewald. Sans tabou : Burqa - pourquoi pas, si la femme le souhaite, librement ? - relations avec l’islam, discours de Ratisbonne, crise Williamson, rapports avec le judaïsme, temps libre du pape entre piano, télévision, amitiés.

Le Pape confie avoir compris, tout jeune, que « le christianisme donne la joie », qu’il est « vivant », « moderne » : il déploie aujourd’hui une « créativité » spéciale, et, justement, « élargit les horizons ». De fait, les réponses aux « tribulations quotidiennes » ne permettent pas de « pressentir « l’éternité » pour laquelle l’homme est fait. Tenir le gouvernail de la Nouvelle évangélisation, n’est-ce pas finalement pour « permettre à l’homme » de passer de ce que le pape appelle « le mur du son » de sa finitude ?

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