Une libération ne fait pas le printemps.

Vendredi 26 novembre 2010 // Le Monde

Aung San Suu Kyi

L’opposante Aung San Suu Kyi a recouvré la liberté le 13 novembre. Un événement qui montre, selon te webzine The Diplomat, que la dictature militaire se sent confortée par les résultats des élections du 7 novembre.

Connus pour recourir à la magie noire et pour consulter des astrologues avant toute décision importante, les généraux au pouvoir ont sans aucun doute considéré le 13 novembre comme une date suffisamment propice pour libérer leur principale ennemie, Daw Aung San Suu Kyi, icône de la lutte pour la démocratie. La villa de la figure historique de l’opposition birmane, qui se dégrade lentement sur les bords du lac Inya, dans le nord de Rangoon, est restée barricadée pendant sept ans, avec sa célèbre prisonnière à l’intérieur. Au total, Aung San Suu Kyi aura passé 15 des 21 dernières années assignée à résidence. Mais, le 13 novembre, la foule a commencé à se rassembler devant les barricades érigées par l’armée sur l’avenue de l’Université. En fin d’après-midi, des fidèles de la "Dame" -dont beaucoup vêtus d’un tee-shirt à son effigie - ont scandé son nom et se sont rapprochés des barricades.

D’une prison à l’autre

Les militaires montraient des signes de fébrilité. Des renforts de la police antiémeute ont menacé de disperser la foule si elle ne reculait pas. Des cameramen de l’armée et des agents des MI Military Intelligence - services de renseignements, filmaient toutes les personnes présentes, en particulier la dizaine de journalistes venus couvrir l’événement à visage découvert. À ce moment-là, nul ne savait si la Dame de Rangoon serait libérée ou si le pays allait connaître une autre répression sanglante. Puis, à 17 heures, les forces de l’ordre ont commencé à retirer les barricades sous les acclamations de la foule.

Quand leur idole est apparue aux grilles, sa voix a été couverte par les cris de la foule en liesse. Une dame âgée qui se trouvait près de moi s’est exclamée, en larmes : Qu’elle est belle. Maintenant qu’elle est libre, mon bonheur n’a plus de limites. S’adressant à la foule, l’opposante a lancé un appel à l’unité et à la persévérance avant d’annoncer un rassemblement pour le lendemain.

Ce jour-là, une foule bien plus grande encore a convergé dans la touffeur vers le siège de la Ligue nationale pour la démocratie (LND). Même si son parti s’est vu refuser l’autorisation de prendre part aux élections du 7 novembre dernier ; en réalité, la LND a boycotté le scrutin et, de ce fait, elle a été dissoute, les 10 000 personnes rassemblées là sont la preuve que, pour elles, il est plus vivant que jamais. Je crois aux droits de l’homme et en l’Etat de droit, a lancé la Prix Nobel de la paix à la foule. "Je suis pour la réconciliation nationale et le dialogue." Insistant sur le long chemin qui reste à parcourir, elle a demandé un entretien en tête-à-tête avec le numéro un de la junte, le général Than Shwe. Si mon peuple n’est pas libre, comment pourrais-je dire que je le suis ? Cette phrase faisait écho au sentiment d’un militant birman qui, la veille, observait : S’ils la remettent en liberté, elle passera simplement d’une petite prison à une prison plus grande : l’ensemble de notre pays est une prison.

Pourquoi Aung San Suu Kyi a-t-elle été libérée maintenant. Tout en continuant à diriger le pays d’une main de fer, les généraux au pouvoir, confortés par leur victoire écrasante aux élections ( ils revendiquent plus de 80% des suffrages, même si le scrutin a été dénoncé par la communauté internationale comme étant truqué), semblent plus confiants à l’idée de laisser à nouveau sortir le "génie". Se sachant en outre soutenus par la Chine, par une ASEAN [Association des Nations de l’Asie du Sud-Est] passive et par des voisins qui, à l’image de l’Inde et de la Thaïlande, sont plus intéressés par les abondantes ressources naturelles birmanes que par le respect des droits de l’homme, les généraux ne tiennent compte des pressions internationales que lorsque cela les arrange.

Ces dernières semaines, la junte a introduit quelques changements spectaculaires, dont un nouveau drapeau national et la transformation du régime en République de l’Union du Myanmar. Des groupes ethniques ont dénoncé ces initiatives, dans lesquelles ils voient une nouvelle tentative de marginaliser ceux qui, depuis de longues années, mènent une insurrection contre le gouvernement central. Ils se sont notamment opposés à la tentative de la junte de transformer les armées ethniques, en unités de gardes-frontières, une junte qui les a menacés d’un recours à la force en cas de refus. La plupart ont refusé et, au lendemain des élections, un groupe dissident de l’Armée bouddhiste démocratique karen (DKBA) a pris le contrôle d’une partie de la ville frontalière de Myawaddy. Les combats ont poussé plus de 10 000 Birmans à se réfugier en Thaïlande, et la situation reste tendue avec d’autres groupes ethniques comme les Kachins, les Shans et les Was.

Un pays gouverné par la peur

Il ne fait aucun doute que les généraux gardent le contrôle du pays. Néanmoins, ils ne sont pas invulnérables. Quelques semaines avant les élections, le général Than Shwe a été victime d’une tentative d’assassinat, le site de la dissidence The Irrawaddy a pour sa part fait état de rumeurs d’attentats à l’encontre du chef de la junte. En outre, au sein de la hiérarchie militaire, certains seraient, dit-on, mécontents de la lenteur des réformes, de l’alignement inconditionnel sur la Chine ou encore de la répression infligée aux moines dans un pays profondément bouddhiste. De plus prévaut l’incertitude que ferait naître un soudain changement de pouvoir. Un tel événement entraînerait très certainement des rivalités au sein de la nouvelle équipe, où chacun souhaiterait imposer sa vision des choses.

Les généraux ont pris un risque en libérant Aung San Suu Kyi au lendemain d’élections discréditées. Elle jouit de facto du statut de dirigeante élue du pays, et sa popularité reste intacte : elle continue d’incarner la défiance au régime et de demeurer pour lui une menace constante. De ce fait, sa vulnérabilité s’est accrue. Dans l’immense euphorie entourant sa libération, nombre de Birmans refusent de penser au risque très réel qu’on puisse attenter à ses jours. Pourtant, en 2003, la dernière fois que son assignation à résidence avait été levée, des hommes de main du régime avaient attaqué son convoi. Plus d’une centaine de ses partisans avaient perdu la vie, et elle n’avait dû sa survie qu’à la réactivité de son chauffeur.

Le Myanmar reste un pays gouverné par la peur et un membre embarrassant pour ses pairs de l’ASEAN. Les panneaux en anglais arborant des slogans orwelliens du type. Nous devons nous unir pour écraser tous les éléments destructeurs, qu’ils soient apparents ou cachés ont été retirés à cause de la présence de touristes étrangers, mais ceux rédigés en birman sont toujours là. Le soulèvement mené par les étudiants en 1988 a été écrasé, la révolution safran de 2007 a elle aussi été réprimée, et aujourd’hui les gens ont peur de redescendre dans la rue. Seul un clivage au sein de l’armée, provoqué par un événement imprévisible pourrait entraîner un véritable changement. D’ici là, les Birmans vont devoir se satisfaire d’un mouvement progressant à pas de tortue vers la démocratie. Pour l’heure, ils goûtent à la joie de partager leur prison ouverte avec la prisonnière préférée du pays.

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