Une info exclusive peut promouvoir ou griller un journaliste, mais, dans les deux cas, son nom reste attaché à l’info retentissante qu’il a révélée.

Dimanche 28 juin 2009, par Andrew Anthony // Divers

La campagne sur la thalidomide du Sunday Times en 1972, le journal a révélé que ce sédatif antinauséeux absorbé par des femmes enceintes avait provoqué des malformations chez 8 000 enfants, par exemple, sera toujours inséparable du nom d’Harold Evans, tout comme les fausses photos de tortures publiées par le Daily Mirror resteront désormais synonymes de Piers Morgan. Qu’en est-il de la révélation par The Daily Telegraph des notes de frais des membres du Parlement britannique, qui défraie la chronique depuis plusieurs semaines ? Il s’agit du plus gros scandale politique depuis l’affaire Profumo, en 1963 [John Profumo, ministre de la Défense, aurait fait des confidences à une call-girl qui partageait ses faveurs avec un officier du renseignement militaire soviétique], et ses conséquences seront probablement plus durables et plus profondes encore. Mais cela deviendra-t-il pour autant « le scoop de Will Lewis » ?

A 40 ans, ce journaliste du Daily Telegraph a gardé jusqu’à présent un profil étonnamment bas. Il n’est pas du genre à se placer sous les projecteurs, dit de lui un ami proche. Du fait que la source originale de l’information reste mystérieuse, il est possible que Lewis ne souhaite pas se livrer au microscope d’une interview télévisée. Il ne s’est pas montré plus bavard au sein même du journal, dont les locaux sont situés dans le quartier de la gare Victoria, en plein centre de Londres. D’après des journalistes du Daily Telegraph, il est resté terré durant la plus grande partie de ces dernières semaines à mettre en forme la masse de données dont il disposait, plutôt qu’à se glorifier de son triomphe.

Lorsqu’il a été nommé à son poste, en 2006, Lewis est devenu à 37 ans le plus jeune rédacteur en chef du Daily Telegraph. Il était entré au journal l’année précédente en tant que responsable du service économique. et directeur adjoint de la rédaction. Rares sont les spécialistes des médias qui avaient prévu cette ascension vertigineuse et de nombreux observateurs, y compris parmi ses collègues, se sont demandé qui était exactement ce jeune homme brusquement propulsé à la barre de l’un des derniers journaux grand format de Grande-Bretagne. Les frères Barclay ont racheté le journal en 2004 pour un prix qui s’est ensuite avéré surévalué. Aussi le premier travail de Lewis a-t-il été de procéder à des coupes claires dans les dépenses et de supprimer les postes redondants tout en transférant les locaux du quotidien de CanaryWharf à l’autre bout de la capitale, dans le quartier Victoria, où sa salle de rédaction constitue aujourd’hui le plus grand espace de travail non cloisonné du centre de Londres. Simultanément, il s’est employé à positionner le journal à la pointe de la technologie numérique. Il a donc relevé une série de défis qui auraient pu faire trébucher beaucoup de rédacteurs en chef plus expérimentés. Ses amis disent que c’est son optimisme et son « inépuisable réserve d’énergie » qui lui ont permis de traverser sans dommage cette période. Il était emballé par l’aspect technologique des choses et affectionnait parfois un peu trop le jargon du marketing, raconte un ancien journaliste du Daily Telegraph. Mais il a bienfait comprendre à tous que ne rien faire n’était pas une solution.

Un ancien journaliste a peu à peu acquis la certitude que, pour vraiment connaître Will, il fallait aller au pub avec lui. Il possédait le style de leadership d’un trader de la City, qu’il a démontré un jour en humiliant publiquement un responsable de service qui s’était présenté en retard à la conférence de rédaction. Le site de Private Eye, le bimensuel satirique, a pris l’habitude de le désigner sous le sobriquet de « Thirsty » [l’Assoiffé], alors que personne ne l’a jamais vu ivre, en retard au journal ou dans un autre état que concentré sur son travail. Mais le vaste glissement culturel alors en cours voyait le pays s’éloigner du conservatisme confortable dans lequel il était installé pour aller vers quelque chose de plus dynamique et méritocratique.

Plusieurs journalistes se souviennent d’une certaine fête de Noël organisée au Millennium Club, dans le West End londonien, comme symbolique du ton plus populaire de l’époque. Il semble que Lewis y ait donné à cette occasion une interprétation émouvante de la chanson de Queen Bohemian Rhapsody, en duo avec un autre rédacteur, RhidianWynn Davies, qu’un proche décrit comme étant pour Lewis ce que Robin est pour Batman. Mais des événements plus sérieux ont ébranlé la vieille garde. Plusieurs journalistes d’Associated Press ont fait leur entrée à la rédaction, parmi lesquels Tony Gallagher, du Daily Mail.

Will Lewis a lui-même fait ses classes dans la rude atmosphère de la salle de rédaction d’Associated Press. Il est entré au Mail on Sunday en tant que journaliste économique aussitôt après avoir décroché un diplôme en journalisme périodique à la City University. Il a grandi à Hampstead Garden, une banlieue du nord de Londres, où il a, comme son frère et sa soeur, fréquenté la Whitefield School. Il a étudié les sciences politiques et l’économie à la Bristol University tout en écrivant des articles pour le journal étudiant Epigram, et en assurant le rôle de capitaine de l’équipe de football de l’université. Jeff Randall, rédacteur indépendant pour le Daily Telegraph, se souvient que Will Lewis était un journaliste financier hautement motivé au Mail on Sunday, et qu’il y faisait du bon boulot. Lorsqu’il était rédacteur en chef du Sunday Business, Jeff Randall avait tenté de le recruter, mais Lewis était déjà parti au Financial Times. Avec le rédacteur en chef du FT d’alors Richard Lambert, et le futur rédacteur en chef du Time et du Wall Street, Journal Robert Thompson, il a mis sur pied le bureau new-yorkais du FT et, selon Jeff Ran dall, il a donné des sueurs froides au Wall Street Journal’ . Le truc de Will, ajoute Jeff Randàll, c’est qu’il a toujours compris la valeur d’une info et il n’y a pas beaucoup de journalistes qui peuvent s’en targuer. Il est vraiment bon pour le baratin. Dans n’importe quelle circonstance, il sait comment parler aux gens, que ce soit à Buckingham Palace ou dans un club ouvrier.

Par la suite, Will Lewis est devenu rédacteur économique au Sunday Times et a participé plusieurs fois à l’émission économique de Jeff Randall sur BBC Radio 5 Live. Il pensait qu’il s’entraînait à devenir animateur, remarque ce dernier. Et je le voyais bien me succéder un jour comme journaliste économique à la BBC. Jeff Randaff compare Lewis à l’ancien patron du Sunday Times Andrew Neil, en raison de son énorme capacité de travail. Ce n’est pourtant pas le labeur acharné qui a permis au Daily Telegraph de dévoiler la plus grosse affaire de son histoire récente, mais le fait que le collecteur d’infos qu’est Lewis ait accepté de courir le risque. Deux autres journaux au moins avaient en effet refusé de dévoiler l’affaire des notes de frais, mais Will Lewis, qui, selon certains, s’était fait au FT la réputation cavalière d’homme prêt à suivre d’abord son instinct avant d’examiner les faits, a reniflé dans cette histoire le parfum unique d’un scoop fracassant. Et, après avoir accepté de le publier, il a veillé à ce que The Daily Telegraph en retire le maximum de profit. Le moral de l’équipe a suivi la courbe ascendante des ventes.

Il y a deux ans, dans un discours prononcé devant les gens de Fleet Street, il avait accusé l’industrie de la presse d’être « paresseuse, arrogante et pleine de suffisance » et d’avoir « considéré ses lecteurs comme définitivement acquis ». A l’époque, la presse écrite semblait devoir inexorablement disparaître sous le rouleau compresseur du multimédia. L’ironie de l’affaire des notes de frais des parlementaires, jusque dans ses extraordinaires détails, est qu’elle a tous les atouts de la parfaite histoire journalistique. En théorie tout au moins, la vision du multimédia non-stop valorise l’accès immédiat au « contenu ». Or, au cours des dernières semaines, The Daily Telegraph a démontré les avantages spécifiques de la publication dans un journal papier, tant pour fixer le rythme quotidien des révélations que pour répondre aux besoins des lecteurs. « Les difficultés des dernières années ont été extrêmement utiles sur plusieurs plans », déclarait Will Lewis dans son discours à Fleet Street. « Nous savons à présent dans quels domaines nous ne sommes pas bons : les technologies de l’information, la diffusion, le service aux clients. En revanche, nous savons avec une extrême clarté à quoi nous sommes bons : à sortir des articles. »

Les révélations du Daily Telegraph ont transformé la politique et pourraient bien contribuer à transformer le journalisme. Mais qui peut dire aujourd’hui si le nom de Will Lewis restera éternellement attaché à cette histoire-là.?

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