Une autre façon de voir les Roms.

Jeudi 30 septembre 2010, par Adelheid WSHM // La France

Leur histoire est sombre et l’actualité récente, pesante. Comment, alors, parler autrement des Roms ? En allant voir ce qui se passait au XVIIe siècle en Autriche-Hongrie. En découvrant Olga Mariano, une grand-mère portugaise qui en veut. Ou en s’invitant en Serbie dans une colonie très internationale.

Jadis, un Sarközi assurait sécurité et liberté à son peuple dans l’Empire d’Autriche-Hongrie.

Figure tutélaire du XVII° siècle, le voïvode Martin Sarkôzi reste gravé dans les mémoires comme le symbole de la protection et de la liberté de mouvement des Roms.

Au XVIIe siècle vivait au Burgenland [région d’Autriche, aujourd’hui limitrophe de la Hongrie] un certain Sarkôzi, homonyme de l’actuel président français. Martin Sarkôzi fut en quelque sorte le grand-duc des Tsiganes. Le comte Christof Batthyàny écrivit en effet le 15 février 1674 dans sa lettre de protection rédigée à Rechnitz [petite ville du Burgenland] que les Roms de la région ne devaient avoir d’autre voïvode [gouverneur militaire] que Martin Sarkôzi, seul Tsigane habilité à les diriger ». En contrepartie, les Roms devaient chaque année, au printemps, le mercredi de la semaine sainte, verser au comte un impôt d’un montant de 25 thalers, soit en espèces, soit sous la forme d’un cheval d’une valeur égale.

Trois cent trente-six ans plus tard, c’est un autre Sarkôzi qui règne en Europe. Difficile d’établir une parenté idéologique entre ces deux personnages. La politique sécuritaire menée par le président français pour asseoir son pouvoir est on ne peut plus intransigeante : démantèlement de 300 campements illégaux, renvoi des Roms en Roumanie et critique en bloc du comportement des gens du voyage et autres Roms. Au XVII° siècle, les Roms commandés par Martin Sarkôzi étaient traités de façon beaucoup plus humaine et libérale.

Batthyany écrivait en son temps : « Nous informons tous les représentants des autorités de l’administration, de la justice et des douanes, ainsi que tous les autres fonctionnaires, maires et juges des villes et villages que le voïvode Martin Sarkäzi, porteur de la présente lettre, et les Tsiganes soumis à son autorité, ne possèdent nulle part de foyer sédentaire et se voient de ce fait dans l’obligation de se déplacer avec leurs tentes pour pouvoir vivre, subvenir à leurs besoins et exercer leur métier. Afin que ces malheureux ne souffrent aucune vexation, que ce soit sur la route ou dans tout autre lieu, nous prions instamment les personnes susmentionnées et toutes celles qui seraient concernées de ne porter atteinte d’aucune façon au voïvode Martin Särkäzy et à son peuple nomade, de ne leur infliger ni souffrances ni dommages matériels et de ne les attacher en aucun cas à leur service. Personne ne doit exercer de contraintes à leur encontre. Au contraire, partout, ils doivent être libres d’exercer leur métier. »

Ce document est à présent conservé aux archives de l’Eglise réformée d’Oberwart [petite ville du Burgenland].

Tandis qu’aujourd’hui Sarkozy expulse les Roms, au XVII° siècle, on rédigeait en Europe centrale des lettres de protection dans le but, justement, d’éviter de tels agissements. Toutefois, la noblesse régnante se réservait le droit de retirer ces lettres à tout moment. À cette époque aussi, les Roms étaient exposés aux persécutions. Mais certains nobles appréciaient leurs qualités de forgerons et entretenaient de bons rapports avec leurs voïvodes.

À CETTE ÉPOQUE, ON ANOBLISSAIT LES ROMS.

Les voïvodes étaient des chefs d’armée dont le titre de noblesse était équivalent à celui d’un duc. Chez les Roms, ils assumaient par ailleurs le rôle de juge et portaient boutons et bijoux d’argent. Encore aujourd’hui, Rudolf Sarkäzi, président de l’Association culturelle des Roms d’Autriche, est appelé en maint endroit « Vajda » (terme hongrois pour désigner le voïvode). À l’époque, on anoblissait les Roms pour un mérite particulier, explique-t-il. Par exemple, lorsqu’ils avaient fait des prouesses au combat comme mercenaires ou encore du fait de leur connaissance sans pareille des chevaux.

Selon Rudolf Sârkôzi, il n’est pas exclu que le président français - dont le nom entier est Nicolas Paul Stéphane Sarkozy de Nagy bôcsa - ait des racines tsiganes. « Tout est possible, dit-il. Sarkozy est en tout cas à l’origine un nom rom. Il s’est transmis par alliance, mais, aujourd’hui encore, ce sont surtout des Roms qui portent ce nom. Beaucoup ont cependant changé de patronyme afin de ne pas subir de discrimination.

Pal Sarkozy, le père du président français, est issu d’une famille hongroise qui fut anoblie à Vienne en 1628 par l’empereur Ferdinand II. Le patronyme Sarkozy dérive du nom d’une région, Sârköz, située dans la partie sud du Danube hongrois. Lorsque Sarkozy a été élu à la présidence de la République, Rudolf Sârkozi lui a envoyé le livre qu’il avait écrit sur les conditions de vie des Roms d’Autriche. Le cabinet de Sarkozy a répondu par un mot de remerciement. Un geste de gratitude, tout de même.

Adelheid WSHM

Un peuple, des noms.

Le terme "rom", qui signifie "homme" en langue romani, renvoie à une population originaire du Rajasthan (Inde) arrivée en Europe au Moyen Age. Cette population connaît de nombreuses subdivisions et sa langue, dérivée du sanskrit, a donné lieu à de multiples dialectes.

"Rom" désigne à la fois une branche spécifique originaire d’Europe orientale et balkanique et l’ensemble des Tsiganes, Gitans et Manouches. Mais les ethnographes eux-mêmes ont du mal à établir les différences et les similitudes entre les divers groupes, note The Economist. Le terme "Roms" s’est néanmoins imposé pour les désigner tous, promu par les mouvements d’émancipation des peuples roms eux-mêmes. Le vocable "Tsiganes" est peu employé du fait de sa connotation péjorative, surtout en Europe orientale et balkanique. Mais certains estiment que ce terme, bien que parfois péjoratif, est en réalité plus générique. En France, l’appellation "Gitans" désigne les Tsiganes d’Espagne, du Portugal et du sud de la France.

L’expression "gens du voyage" est une catégorie juridique instaurée en France par deux décrets de 1972, qui se référaient à la loi de 1969 sur l’exercice des activités économiques ambulantes. On définit ainsi une catégorie de personnes par le critère de l’habitat pour ne pas la définir en fonction d’une identité culturelle, la France ne reconnaissant pas le concept même de minorité culturelle, nationale ou "ethnique" en vertu de l’indivisibilité et de la laïcité de la République. Les "gens du voyage" sont, d’après cette loi, tenus de posséder un carnet de circulation qui doit être visé tous les trois mois au commissariat ou à la gendarmerie.

C’est à tort que les Roms sont parfois assimilés aux gens du voyage, car seule une minorité d’entre eux mène une vie nomade. Seulement 2 % des Roms en Europe seraient des "gens du voyage".

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