Une Italie à la dérive.

Vendredi 18 novembre 2011, par Politique Magazine // L’Europe

Silvio Berluscon

Derrière un masque de légèreté, la confusion est à son comble en Italie à la mesure du désarroi qui plombe un pays vieillissant qui croit de moins en moins à la magie d’un Berlusconi jadis fringuant, dynamique, porteur d’une vision d’avenir, mais victime à présent de ses excès.

Avec Silvio Berlusconi, c’est l’histoire d’un mariage prometteur qui n’a pas tenu ses promesses. Pourtant tout avait bien commencé. Battu de peu aux législatives de 2006 par le centre gauche de Romano Prodi, Berlusconi l’emporte deux ans après, suite à l’échec du gouvernement Prodi, avec son nouveau parti le PDL (Peuple de la liberté) constitué de sa propre formation Forza Italia et de l’Alliance nationale de Gianfranco Fini. Le propos était clair. La voie tracée. Il s’agissait de sortir de l’ornière et des errements de la gauche. Avec l’appui de la Ligue du Nord et le renfort des anciens de l’Alliance nationale.

Devenu président de la Chambre des représentants, l’ambitieux Fini n’entend toutefois pas se fondre dans le berlusconisme et n’a cessé de faire entendre sa différence en s’opposant notamment aux tendances séparatistes de la ligue du Nord d’Umberto Bossi et aux manoeuvres du Président du Conseil pour éviter les poursuites judiciaires innombrables qui l’assaillent de tous côtés.

En fait, venu du Mouvement social italien et, après avoir fait son aggiornamento, Fini n’a d’autre ambition que de mettre à terme la main sur cette droite offensive mise en état de marche par Berlusconi sur les décombres de la Démocratie chrétienne. Alors même que la Ligue du Nord, allié indispensable et incontrôlable joue sa propre partition. Ce n’est toujours pas la rupture officielle entre Berlusconi et Fini, même si ce dernier a fait sécession en juillet dernier en créant, avec une trentaine de députés, un groupe à l’Assemblée, tout en lançant, en septembre, son propre parti le FLI, (Futur et Liberté).

UN GRAND GÂCHIS

A l’heure où les scandales politico-financiers se multiplient et où des affaires de moeurs toujours plus écoeurantes éclaboussent le pouvoir, on mesure mieux le formidable gâchis de l’aventure berlusconienne. Alors que le satrape qui tient lieu de Président du Conseil avait incarné à ses débuts l’audace créatrice, la rupture et une révolution conservatrice bienvenue, le bilan après quinze années de pouvoir est pour le moins désolant.

L’Italie est un pays vieillissant dont la jeunesse ne connaît que la précarité. La société italienne a explosé avec le passage d’une société plutôt paysanne, attachée à ses racines, à la famille, aux solidarités claniques et à l’esprit de groupe vers une société individualiste de plus en plus matérialiste et vouée - semblable en cela aux autres nations d’Europe à un consumérisme débridé. Sans compter le traumatisme occasionné par une immigration massive qui ajoute à l’instabilité et au sentiment d’insécurité, ce que ne cesse de dénoncer la Ligue du Nord.

Désorientés, scandalisés du spectacle pitoyable donné par leur classe politique, les Italiens se détournent des partis. Il est symptomatique que les divisions et l’inefficacité de la majorité de centre droit ne dopent en rien la gauche. Le dernier rapport du Centre d’études des investissements sociaux sur les habitants de la Péninsule dresse le portrait d’un pays « fatigué et sans désir ». Au reste 36,4 % des Italiens considèrent que la classe politique, toutes tendances confondues, ne s’occupe que d’elle-même et pas de la crise. Alors même que 20,9 % des 15-34 ans n’étudient pas, ne travaillent pas et ne cherchent pas d’emploi et que 54 % des régions de Sicile, des Pouilles, de Calabre et de Campanie sont infiltrées par la mafia.

UNE CASTE POLITICIENNE PRÉVARICATRICE

Il faut dire que le million de professionnels de la vie publique qui profite de privilèges et d’avantages exorbitants, ruineux pour les finances de l’État, a de quoi scandaliser les Italiens auxquels il est demandé de se serrer la ceinture. Députés et sénateurs de la Botte cumulent une indemnité parmi les plus généreuses d’Europe avec un second métier. Quant aux privilèges, ils sont légion : salaires parmi les plus élevés du Vieux Continent, primes substantielles de fonction, de secrétariat, gratuité dans les théâtres et cinémas, les transports en train et en avion. Sans oublier des retraites ..doubles, et parfois triples de ce que l’on connaît dans le reste de l’Europe. Et ne parlons pas des privilèges des ministres, présidents de région ou de province, des maires et conseillers de milliers de communes, des administrateurs locaux, dirigeants des 7 000 sociétés municipales et autres gérants d’une multitude de fondations publiques.

A titre d’exemple, on notera qu’en dix ans le budget de fonctionnement de la Chambre des députés est passé de 750 millions d’euros à 1,05 milliard et celui du Sénat de 349 à 574 millions.

UNE CROISSANCE À BOUT DE SOUFFLE

Et ce qui ne saurait consoler les Italiens, c’est que, deux semaines après Standard and Poor’s, l’agence de notation Moody’s a abaissé de trois crans la note du pays, en lui infligeant de surcroît une perspective « négative ». Ce qui implique qu’elle envisage un nouveau déclassement dans les six mois.

La croissance italienne est à bout de souffle et aurait besoin d’une thérapie d’urgence qui pourrait prendre la forme d’un plan fiscal baissant les impôts sur les personnes physiques et les entreprises et un volet sérieux de libéralisations et de privatisations. Les plans d’austérité successifs votés par le Parlement ont eu un effet dépressif et ne se sont aucunement attaqués aux carences structurelles de l’Italie : réformes inadaptées ou incomplètes, système fiscal éminemment complexe, faible productivité au travail, secteur public excessif, instances sociales irresponsables.

Certes, les fondamentaux de l’économie restent plutôt bien orientés comparés à d’autres pays : déficit public minime (autour de 4 % du PIB), chômage à 7,9 %, exportations en reprise. Toutefois un pays sans croissance - on parle de 0,7 % en aon et de 0,2 % en 2012, ne saurait affronter sa dette.

Or, la dette souveraine de l’Italie (1900 milliards) atteint 120 % du PIB. Alors même que la Bourse de Milan a dégringolé de quelque 25 % depuis fin juin. Quant au différentiel de taux avec les bunds allemands, il s’est accru de 187 à 377 points de base. Pas rassurant quand on sait que le service de la dette représente déjà 5 % du PIB et que 200 milliards d’euros de titres d’Etat devront être renouvelés en 2012.

LA MORALE EN BERNE

À dire vrai, l’Italie paie cher la crise de confiance des marchés à l’égard de la classe politique et du gouvernement. D’où la demande du président Giorgio Napolitano à la majorité de centre droit de faire savoir si elle était « en mesure d’opérer avec la cohésion nécessaire », et l’interrogation du quotidien d’affaires Il Sole 24 Ore évoquant un « virus de la balkanisation » qui risque de se propager au système industriel. C’est également la positioldu patronat, la présidente de la Confindustria, Emma Marcegaglia, n’hésitant pas à attaquer bille en tête Silvio Berlusconi en déclarant : « Nous en avons assez d’être la risée du monde. Ou le gouvernement est capable de faire immédiatement les réformes indispensables, ou il doit démissionner ».

Et Diego Della Valle, patron de Tod’s de se payer une page dans tous les grands quotidiens pour stigmatiser le « spectacle indécent de la politique ».

Ce n’est plus seulement la gauche et le centre qui réclament la démission du Cavaliere. C’est désormais au sein même du sérail que la révolte gronde. L’incendie a même gagné le Peuple de la Liberté, le parti de Berlusconi. Deux anciens ministres, Beppe Pisanu et Claudio Scajola semblent même avoir convaincu une quarantaine de députés de ce parti que l’heure était venue pour Brutus. Qui osera franchir le Rubicon ?

Des élections législatives anticipées auront-elles lieu au printemps 2012, alors que Berlusconi souhaite rester à son poste jusqu’au terme officiel de soh mandat en 2013 ? Les grandes manoeuvres ont commencé. Berlusconi, une fois encore, s’en est tiré : la censure n’a pas été votée. En attendant le pays s’enfonce dans la crise et la désespérance. Et les Italiens du Sud ont repris le chemin de l’émigration vers le Nord et à l’étranger.

On connaît la passion de cette nationtardive, de ce peuple joyeux, inventif, saturé de civilisation, génial par ses arts et son art de vivre, à se diviser à tout propos. Pour l’heure le mal est profond. Et le discrédit moral se révèle plus menaçant encore que les déficits financiers.

Voir : « Politique Magazine ».

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