Un printemps méditerranéen ?

Mercredi 21 décembre 2011 // Le Monde

Papandréou, Berlusconi, Zapatéro, sur une rive, Ben Ali, Moubarak et Kadhafi sur l’autre rive : l’année 2011 restera l’année du changement en Méditerranée.

Démocratiques au nord ou autoritaires au sud, ce sont des régimes politiques arrivés à épuisement qui sont sanctionnés par les populations du pourtour méditerranéen. Ailleurs, les régimes tiennent bon : dans l’Europe du nord, germanique, dans la péninsule arabe, émirale, où les vertus d’ordre et de discipline passent mieux. Pourquoi cette particularité méditerranéenne (qui s’étend aussi à la côte syrienne, la résistance et la dangerosité du régime syrien pouvant s’expliquer par la dualité de cultures, levantine et bédouine) ? On peut l’expliquer par des caractères communs aux deux bords que sont la force des sociétés civiles, l’importance des classes moyennes (on disait hier bourgeoisie), l’ancienne urbanisation, les structures familiales, et pourquoi pas la prégnance de la civilisation gréco-latine, même sous l’arabisme, qui leur confèrent un esprit de plus grande autonomie, sinon d’indépendance, au nord comme au sud.

On pourrait donc imaginer à partir de ces prémisses un avenir plus partagé. Hélas, ce ne semble pas être le sens de l’évolution. Les changements au nord comme au sud tendent en effet à aligner au contraire les nouveaux régimes ou les successeurs sur les centres de pouvoir éloignés, qui sont, comme on l’a dit et pour faire court, germanique et arabique. Athènes, Rome et Madrid ont été rappelés à l’ordre et doivent rentrer dans la discipline définie à Francfort (et à Berlin). Tunis, Le Caire et Tripoli donnent tout naturellement la meilleure place aux influences téléguidées depuis Doha et Riyad, ces deux étant rivaux quoique sur une ligne traditionaliste, la première se voulant plus moderne (Al Jazirah et tous ses relais) que la seconde. Les uns et les autres sont donc conduits à devenir moins méditerranéens de tempérament, de comportement, d’alignement.

Pour la France, ce n’est pas une bonne nouvelle. Une Europe méridionale, selon toute vraisemblance entièrement gouvernée à droite, après les élections espagnoles puis celles du prochain printemps en Italie et en Grèce, soit directement soit par le biais d’unions nationales, la priverait de contrepoids, même en cas de succès de Sarkozy, a fortiori en cas de victoire de la gauche. Elle laisserait Paris seul à seul face aux Allemands, donc en position de nette infériorité.

Pour une fois, le débat n’est pas entre des plus ou des moins affidés de Washington. Papandréou, Berlusconi et Zapatero furent bushistes lors de la guerre contre l’Irak. Leurs successeurs ne le seraient peut-être pas moins, mais, en toute occurrence, ce n’est plus le problème. Même si un Mario Monti par exemple peut se réclamer de Goldman Sachs, comme une Christine Lagarde de Baker&Mackenzie, ce sont des parcours individuels. Les enjeux ne tournent pas autour de la banque américaine et du dollar mais de la banque allemande et de l’euro.

Pour la gestion des crises en Méditerranée, les États-Unis ont clairement fait comprendre aux Européens qu’elle ne les concernait pas au premier chef. Washington se réserve de garantir les centres situés plus à l’est, commanditaires, donneurs d’ordres, mais de gérer les périphéries (ou les satellites) au jour le jour. Or c’est paradoxalement le moment où les Européens ont tendance à se replier sur leurs propres problèmes et à prendre des positions plus défensives par rapport au nouvel islamisme qui irradiera au sud, avec ses conséquences encore incertaines parmi les musulmans européens.

Seuls deux pays échappent pour le moment à cette évolution, situés aux deux extrémités du lac méditerranéen : l’Algérie et la Turquie, qui apparaissent tout à coup plus européens que tous leurs voisins, plus laïques, plus divers, avec le poids particulier de l’armée. Ils sont appelés à jouer un rôle pivot tandis que la Méditerranée va basculer sur ses deux axes nord et sud. Dans ce mouvement délicat, il est essentiel que les pivots aux extrémités ne cèdent pas. La logique serait qu’Alger et Ankara deviennent, contrairement à la situation présente, des partenaires privilégiés de Paris et si possible de l’ensemble de l’Europe.

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