Un parfum de troisieme guerre mondiale.

Lundi 26 décembre 2011 // Le Monde

Il semble désormais quasi officiel que la principale menace militaire pour la Russie, qui soutient le régime syrien, vienne non pas de Tiran ou de la Corée du Nord, mais bien de l’Otan. Une personnalité très médiatique exulte sur son blog.

Le blocus imposé à la Syrie par une Ligue arabe aux ordres des Américains et la déclaration de Dmitri Medvedev à propos du bouclier antimissile, tels sont les roulements de tonnerre de la troisième guerre mondiale qui se rapproche ! Commençons par l’annonce présidentielle. Enfin, après tout ce temps, il est dit de manière claire et ferme qu’il faut s’armer, qu’il existe une menace directe de guerre contre la Fédération de Russie et qu’elle émane bien de l’Otan, et non comme on voudrait nous le faire croire de l’Iran ou de la Corée du Nord. Rappelons les points essentiels de cette déclaration :

  1. Renforcer la protection des sites abritant nos forces nucléaires stratégiques." Le président envisage que les Etats-Unis puissent porter l’offensive les premiers, en lançant une attaque nucléaire préventive contre les centres où sont rassemblés les points forts de notre force de frappe.
  2. Equiper nos missiles balistiques stratégiques d’outils sophistiqués pour tromper les systèmes antimissiles et de moyens offensifs d’une efficacité accrue. II est évident que cela signifie un passage rapide à l’état d’alerte d’une force de frappe dotée des meilleures capacités. Et cette accélération est provoquée par la somme d’informations accumulée sur de réels projets de guerre contre nous.
  3. Déployer à l’ouest et au sud du pays des systèmes de frappe modernes, capables d’anéantir les installations du bouclier antimissile européen."Cela se passe de commentaires.
  4. Détruire les moyens de détection et de guidage du bouclier antimissile." Super, non ? Cela faisait longtemps que le mot "détruire" n’avait pas été prononcé par nos dirigeants d’une manière aussi catégorique.

La fermeté de toutes ces dispositions montre que le commandant en chef des armées n’a plus de doutes sur le fait que la guerre est quasiment inévitable et que nous devons y être préparés.

Je mettrais en parallèle de ce soudain changement de discours l’ordre donné à trois bâtiments de combat russes d’entrer dans les eaux syriennes [le porte-avions nucléaire américain George H. W. Bush se trouve, quant à lui, au large des eaux syriennes depuis le as novembre]. Même si leur présence ne peut empêcher l’aviation de l’Otan de bombarder le pays, elle en diminue sensiblement l’éventualité. Car attaquer une Syrie désarmée en sachant que des radars de navires russes vont transmettre à terre les coordonnées d’approche des avions et missiles de l’Otan en est une autre. Cela ne jouera évidemment pas un rôle déterminant, puisque la Russie n’a finalement jamais vendu à Damas ni à Téhéran ses systèmes antimissiles dernier cri, mais cela pourrait inciter à attaquer nos navires. Et là, on change de catégorie.

Il est clair que, concernant la Syrie, la Russie a décidé de s’accrocher et ne lâchera ce pays sous aucun prétexte. C’est bien sûr une excellente décision, et il était temps mieux vaut tard que jamais.

Peut-être Medvedev a-t-il été incité à prononcer cette allocution menaçante en prenant connaissance de la réaction de Barack Obama, qui était son ami il y a encore peu, face à la vidéo montrant l’agonie du colonel Kadhafi. Devant les sévices infligés à celui qui récemment encore appelait Obama « mon fils", le président américain a déclaré : "Pareille fin ne peut plaire à personne. Mais je pense que cette mort adresse un message fort aux dictateurs du monde entier, sur la nécessité de respecter les droits de l’homme et les aspirations universelles des peuples." Si Dmitri Medvedev avait jusqu’alors cru au fameux reset [remise à zéro des relations russo-américaines] et autres fariboles américaines, il ne devrait plus avoir le moindre doute : il a affaire à une bête féroce, cynique, impitoyable, prête, pour résoudre ses problèmes financiers domestiques, à commettre n’importe quel crime en n’importe quel point du globe.

Espérons que les illusions qu’avaient nos dirigeants au sujet de l’ouverture et de la volonté de paix de leurs partenaires occidentaux sont maintenant dissipées. Espérons qu’ils ont disparu ou qu’ils ont été relégués à l’arrière-plan, ces conseillers qui leur fredonnaient à l’oreille qu’il faudrait adhérer à l’Otan, coopérer et engager des partenariats avec les Etats-Unis concernant la Libye, la Syrie et l’Iran, toutes ces folies qui diminuaient nos chances de demeurer une nation en vie (pour devenir un pays détruit et morcelé), ou au moins une "démocratie souveraine".

Espérons que vont arriver des temps nouveaux et réalistes, où la Russie retrouvera son leadership militaire stratégique en Asie centrale et dans le Caucase, contribuera à chasser d’Afghanistan ceux qui sont venus s’emparer du pays, établira des alliances militaires stables avec la Chine et l’Iran, prendra part aux projets transcontinentaux, à travers l’Europe et l’Asie, de trains à grande vitesse, d’oléoducs et de gazoducs. Espérons que, au lieu d’aspirer à devenir la "cinquième" économie spéculative du monde, la Russie commencera enfin à rêver à la-manière d’exploiter ses immenses richesses dans les intérêts du développement des peuples du plus grand continent de la planète, dont le XXème siècle nous avait fait le leader historique.

Je reconnais avoir du mal à croire que tout cela se réalisera. Car une trop grande partie de notre "élite" s’accroche aux intérêts personnels qu’elle a en Occident. La plupart de ces gens sont trop matérialistes, détestent et méprisent trop "leur" pays. Mais peut-être que la démence des Américains, qui ont entamé une brutale réorganisation du monde à leur convenance, viendra nous sauver d’une catastrophe qui semble inévitable, après la Libye, et que la Russie s’arrêtera au bord du gouffre ?

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