Un parfum de guerre froide.

Mercredi 7 novembre 2007 // Le Monde

L’OTAN fêtera ses soixante ans en 2009. En attendant, cette organisation militaire doit adapter son concept stratégique aux nouveaux rapports de force. D’autant que la Russie et la Chine, au sein du Groupe de Shanghai, cherchent une alternative à l a toute-puissance occidentale.

FRANKFURTER ALLEMAGNE ZEITUNG (extraits)
Francfort

Par deux fois, en 1991 et en 1999, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) a défini par écrit la nature de ses missions fondamentales et les grandes lignes de sa politique et de sa stratégie, dans un document intitulé « Concept stratégique ». Les développements de ces dernières années imposent une redéfinition.

En 2006, lors de la conférence de Munich sur la sécurité, la chancelière allemande Angéla Merkel a fait sensation avec un plaidoyer en faveur de l’OTAN – décrite comme prééminente dans la politique de sécurité occidentale – et un appel à l’adoption d’un nouveau Concept. On s’attend à ce que celui-ci soit achevé pour le sommet de l’OTAN qui doit se tenir à Berlin en 2009, pour le soixantième anniversaire de l’Alliance.

Les participants au sommet de Riga, en novembre 2006, n’ont cependant pas décidé de redéfinir le concept de l’organisation. Ils ont publié des « Directives politique globales », mais celles-ci concernent essentiellement les futurs déploiements des forces armées. Le principal argument avancé au sein de l’OTAN contre une révision du Concept stratégique est que le processus risque de diviser l’Alliance. Les alliés divergent sur plusieurs points, mais c’est justement pour cette raison qu’ils doivent s’efforcer de s’accorder. Il y a deux ans déjà, Gerhard Schröder, alors à la tête du gouvernement allemand, déplorait à juste titre que le Conseil de l’OTAN ne fût plus le lieu privilégié des consultations transatlantiques et de la coordination stratégique.

Le premier Concept stratégique, adopté à Rome en novembre 1991, était en opposition avec la stratégie de confrontation militaire qui avait prévalu jusqu’alors. La défense frontale et la « réponse flexible » cédaient la place à un « concept global de sécurité ». Après la disparition de la menace militaire posée par l’Union soviétique à la tête du Pacte de Varsovie, une « stratégie sans adversaire » était désormais définie, le document faisant état de risque diffus pour la paix et la sécurité. Aux piliers de la défense et du dialogue on ajoutait expressément celui de la coopération. Autres nouveautés introduites : la gestion des crises, le contrôle des armements et la diversification des missions des forces armées. Tout en renonçant à une pensée purement militaire, le document préconisait une plus grande flexibilité des forces armées et un renforcement du rôle politique de l’arme nucléaire. Avec ces innovations, l’Alliance pensait avoir assuré pour longtemps sa raison d’être.

Les années suivantes apportèrent, elles aussi des changements décisifs : l’OTAN se chargea de missions de stabilisation dans les Balkans. Elle élargit et concrétisa la coopération internationale avec un Partenariat pour la paix [instauré en 1994 comme antichambre pour les anciens membres du Pacte de Varsovie, il concerne aujourd’hui 23 pays], l’ouverture à d’autres membres et la mise en place de certaines formes de collaboration avec la Russie, l’Ukraine et les pays méditerranéens. Enfin, elle se dota en interne d’une structure de commandement allégée ; le concept d’identité européenne de sécurité et de défense [IESD, soit l’affirmation de l’Union européenne comme pilier européen de l’OTAN] fit son apparition.

Ces mutations furent incorporées dans le nouveau Concept stratégique adopté en 1999, pendant la guerre du Kosovo, lors du sommet de Washington, qui marqua le cinquantième anniversaire de l’Alliance. Le nombre des « missions de sécurité fondamentales » fut étoffé, incluant désormais la sécurité, la consultation, la dissuasion et la défense, la prévention des conflits et la gestion des crises, le partenaire et la coopération. En matière stratégique, le document présentait une liste plus étendue des menaces pour la sécurité. Soulignant l’importance d’une coopération « entre des institutions qui se renforcent mutuellement » au sein de l’architecture européenne de la sécurité, il reconnaissait le rôle croissant de l’UE en la matière. L’OTAN se concentrait sur l’espace transatlantique, l’Europe et sa périphérie, et renonçait à être le « gendarme du monde ». Après être intervenue au Kosovo sans mandat de l’ONU, elle réaffirmait le rôle des Nations unies et les prérogatives du Conseil de sécurité, mais se gardait bien d’exclure à l’avenir toute intervention de son propre chef.

A l’époque, le texte décrivait de façon satisfaisante la stratégie et la politique de l’Alliance. Mais est-il encore valable, six ans après le 11 septembre 2001,qui fut, pour les Américains, un choc aussi important et aussi riche en conséquences pour la sécurité que la chute du Mur le fut pour les Européens ? L’OTAN a depuis connu d’autres changements décisifs : La guerre en Afghanistan et l’engagement à soutenir à long terme la reconstruction afghane ; L’arrivée de sept nouveaux membres en son sein (en 2004) . Slovénie, Slovaquie, Roumanie, Lituanie, Lettonie, Estonie, Bulgarie. La guerre en Irak à laquelle participent certains de ses membres, la naissance de la politique européenne de sécurité et de défense [PESD, lancée en 1999 pour renforcer la capacité de l’UE à intervenir hors de ses (frontières), la multiplication des armes de destruction massive et le développement du terrorisme international. Il est aussi apparu que des questions comme celles des matières premières, de l’énergie, des ressources, de la santé et de l’environnement, jouaient un rôle important dans la sécurité des pays membres. Pour résumer, l’OTAN n’est plus une alliance centrée sur l’Europe.

Un Concept stratégique incapable de prendre en compte ces événements, ces évolutions et ces constatations parce qu’il a été rédigé avant ne peut plus être valable. L’OTAN doit tenir compte des signaux d’alarme : mauvaise application des décisions politiques par les Etats membres – sur les contingents affectés à l’Alliance, par exemple -, baisse des missions de défense, insuffisance de la coopération avec l’UE, dégradation des relations avec la Russie, évolution inquiétante de la situation en Afghanistan, où l’Organisation a engagé une grande partie de sa crédibilité. Quels sont donc les thèmes essentiels qui doivent être clarifiés et sur lesquels il faut trouver un accord ? Où est-il particulièrement urgent de retrouver une unité ?

Les douze points suivants illustrent les questions qu’il faudrait réétudier.

Il faut redéfinir et renforcer la relation transatlantique, en gardant à l’esprit qu’elle sert la sécurité et la stabilité du monde entier. Il faut exprimer ouvertement ce qui pèche : différence dans la perception des menaces, divergences sur la façon d’y faire face, opposition entre multilatéralisme et unilatéralisme, divergences sur le recours (légitime) à la force. L’Alliance doit se trouver des objectifs communs et s’exprimer à nouveau d’une seule voix. La menace de la guerre froide appartient au passé, avec son caractère unificateur. Il faut que les Etats membres s’accordent sur une définition commune des menaces, des risques et des vulnérabilités que font naître des dangers diffus et qui ne connaissent plus de frontière.

Il ne suffit pas d’analyser les menaces, il faut également identifier les causes des conflits et déterminer comment les prévenir. A cet égard, il convient de mettre fin à une confusion des termes : la prévention est un principe global, la préemption est une action militaire (licite et légitime) contre une attaque imminente. C’est en fait la guerre préventive pour contrer une menace vague, potentielle et future qui pose problème. Il faut renforcer le « concept global de sécurité » : reconnaître que la sécurité et la stabilité présentent, outre des aspects militaires, des aspects politiques, économiques, sociaux, culturels et écologiques. Les missions de paix et les opérations de stabilisation actuelles débordent des contingents et des domaines de compétence nationaux. Elles sont multinationales et nécessitent une coopération bien plus étroite avec les institutions internationales et les ONG.

Il faut déclarer haut et fort que la force militaire constitue le dernier recours. Cette solution ultime doit néanmoins être disponible à tout moment, car même la diplomatie préventive a besoin d’une ossature militaire. Dans ce contexte, il faut redéfinir le concept de dissuasion.

La défense antimissile est devenue un thème central. Vis-à-vis de certains acteurs régionaux qui souhaitent se doter d’un potentiel de chantage nucléaire, il faut avoir une protection et une dissuasion adaptées. L’Alliance doit lancer un large débat sur les concepts et les possibilités techniques, auquel participeraient tous ses partenaires, en particulier la Russie.

Il faut réexaminer en profondeur les différents partenariats de l’OTAN sur lesquels repose l’idée de « projection de stabilité » : le Partenariat pour la paix, le Dialogue méditerranéen [lancé en 1994, il s’agit d’un forum de consultations politiques et de coopération pratique], l’Initiative de coopération d’Istanbul [lancée en 2004, elle pose les bases d’une coopération entre les pays du Moyen-Orient élargi et l’OTAN en matière de sécurité], les partenariats avec la Russie et l’Ukraine. ? En recherchant des « partenaires internationaux » comme le Japon, l’Australie et la Corée du Sud, l’OTAN ne doit pas donner l’impression de vouloir s’étendre au monde entier ; elle doit également prendre en compte les intérêts d’autres Etats, ceux de la Chine, par exemple. La coopération avec la Russie demeure d’une importance capitale. Les progrès réalisés dans le domaine de la sécurité coopérative ne doivent pas céder la place à une nouvelle confrontation avec ce pays.

Il convient de repenser la coopération avec les autres institutions internationales. Cela concerne en premier lieu l’Union européenne, dont la PESD doit se développer en complémentarité, et non en concurrence ou en opposition, avec l’Alliance mais avec le soutien des Etats-Unis. Quant aux Nations unies, il faut également instaurer avec elles une coopération concrète sur le théâtre des opérations et renforcer les consultations au niveau politico-stratégique.

Il convient dans ce contexte de renforcer la prééminence du Conseil de sécurité en matière d’actions militaires. Il faut cependant souligner que l’OTAN ne doit pas se laisser paralyser par un éventuel blocage à l’ONU. Après les expériences de la Bosnie-Herzégovine, du Kosovo, de l’Afghanistan et de l’Irak, il faut réexaminer sérieusement les concepts de reconstruction des Etats [nation building] et de promotion de la démocratie. L’OTAN doit clairement distinguer les objectifs et la réalité, et souligner qu’elle n’est qu’un acteur parmi tant d’autres, pas nécessairement le principal.

Comment l’OTAN compte-t-elle poursuivre ses interventions et associer défense de ses membres et capacité d’intervention extérieure ? Ces considérations importantes pour l’organisation des capacités militaires définissent également les orientations à donner pour la transformation des forces de l’Alliance. Il importe également de définir le concept de Force de réaction de l’OTAN et de pouvoir prendre rapidement des décisions politiques en cas de besoin.

On ne saurait négliger la stratégie nucléaire de l’Alliance. Il faut mettre en évidence le rôle politique de l’arme atomique et le principe du risque intolérable et incalculable [pour la puissance dissuadée], et exclure fermement ces options. L’OTAN devrait à cet égard démontrer que les puissances nucléaire remplissent les obligations imposées par les traités de non-prolifération. Dans le même temps, il faut expliquer le rôle de la dissuasion nucléaire dans un monde qui ne peut pas « désinventer » l’arme atomique et qui voit apparaître de nouvelles puissances nucléaires.

Comme en 1990, on entend souvent certains dire qu’il ne faut pas ouvrir la boîte de Pandore. Il y a cependant longtemps que celle-ci est ouverte. Même s’il ne faut pas s’attendre à une unité rapide sur tous les points évoqués ci-dessus, débattre intensivement de ces question serait déjà précieux. Même si l’Alliance fonctionne par consensus, elle ne saurait faire l’impasse sur une polémique constructive, comme le reconnaît depuis longtemps son secrétaire général, Jaap de Hoop Scheffer.

Dr KLAUS WITTMANN*
Général de brigade, membre du Collège de défense à Rome.

 

Un club qui échappe à l’Oncle Sam.

L’Organisation de coopération de Shanghai, créée par Pékin et Moscou, entend étendre son influence. L’analyse d’un expert russe.

ROSSIA V GLOBALNOÏ (extraits)
Moscou

  1. Afin que la politique étrangère russe et le développement de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) puissent atteindre leurs objectifs, plusieurs mesures paraissent aujourd’hui nécessaires :
    Inciter l’Inde, le Pakistan, la Mongolie [qui ont pour l’instant le statut d’observateurs] et la Turquie à s’intéresser plus nettement à l’Organisation. Ces derniers temps, le flou qui entoure son avenir lui a fait perdre de son attrait auprès des Etats voisins. Il est donc indispensable de faire en sorte que l’Inde, la Mongolie et sans doute aussi le Pakistan deviennent membres à part entière de l’OCS, et que la Turquie accède au statut d’observateur. C’est surtout l’adhésion de l’Inde qui irait dans le sens des intérêts russe. L’arrivée d’un membre aussi important, disposant d’une telle autorité, ferait de l’OCS l’une des organisations internationales les plus influentes. Il semble difficile d’intégrer l’Inde si on ne fait pas de même pour le Pakistan. Evidemment, la présence d’Islamabad au sein de l’OCS créerait toute une série de problèmes, mais il faut prendre en compte le caractère laïc du régime pakistanais et sa lutte résolue contre le terrorisme et l’extrémisme religieux, c’est-à-dire la convergence des intérêts du Pakistan et des objectifs politique de l’Organisation. L’adhésion de la Mongolie, qui comblerait la « brèche territoriale » existante, stimulerait en outre la coopération économique grâce au potentiel (et, en premier lieu, grâce aux ressources naturelles) de ce pays et aurait une évidente valeur d’exemple. Car, depuis quelque temps, Oulan-Bator préfère se tourner vers l’Occident pour sa coopération économique. Pour Washington, la Mongolie représente un cas de démocratie postcommuniste en Asie, pour laquelle il est tout naturel de s’aligner exclusivement sur les Etats-Unis, en matière de politique étrangère comme pour le reste. Le statut d’observateur qui serait accordé à la Turquie, membre de l’OTAN, aurait lui aussi valeur d’exemple, sans conséquences réelles sur l’OCS elle-même. On s’apercevrait lors que les plus proches alliés des Etats-Unis peuvent eux aussi être attirés par des projets qui échappent au contrôle de Washington, et Ankara pourrait devenir partie prenante d’un partenariat stratégique et économique dans le cadre de l’OCS. L’Afghanistan pourrait lui aussi être impliqué dans le travail de l’Organisation s’il se voyait proposer un statut d’observateur. Cela accroîtrait le rôle de l’OCS dans la lutte contre le trafic de drogue et dans les efforts de stabilisation du pays. Il serait également judicieux de tâter le terrain du côté du Turkménistan, qui dispose désormais d’un nouveau président, afin de lui proposer, là aussi, le statut d’observateur.
  2. Il faudrait se montrer plus circonspect face au désir iranien de développer sa coopération avec l’OCS, désir qui va jusqu’à la demande d’invitation de certains de ses représentants (qui assisteraient, par exemple, aux sessions du conseil des chefs d’Etat). Cela nous éviterait les craintes de l’Occident, qui redoute de voir l’OCS se transformer en un bloc antioccidental, et aiderait au développement, indispensable pour tous les Etats membres, d’une coopération avec l’Occident dans la lutte contre le terrorisme international, le trafic de drogue, sans parler des relations économiques. Par la même occasion, cela montrerait à Téhéran que l’OCS vise une coopération véritable et n’approuve pas les tentatives iraniennes d’utiliser l’Organisation comme instrument de pression dur l’Occident dans le but de servir ses propres intérêts.
  3. Il conviendrait de développer réellement la coopération économique dans le cadre de l’OCS, sur la base d’un financement de projets multilatéraux par les Etats. Le meilleur moyen serait de mettre en place un programme ou un fonds de développement calqué sur le Programme des Nations unies pour le développement ou sur d’autres programme analogues dont disposent plusieurs organisations internationales et qui sont financés par les Etats membres. Le succès de quelques gros projets d’infrastructures montrerait ainsi au monde entier, et d’abord aux populations des Etats membres, que l’ OCS n’est pas un simple club de discussion, mais une organisation qui a une utilité concrète.
  4. Il faudrait absolument orienter l’activité économique de la Chine dans le cadre de l’OCS vers une voie plus constructive, en exposant les avantages d’une approche large et multiforme d’une vraie coopération économique, qui répondrait dans une large mesure aux intérêts de tous.
  5. Il serait souhaitable de créer une université de l’OCS afin de former des spécialistes dans de nombreux domaines. Le budget viendrait en partie de l’OCS elle-même. Des experts du Conseil des affaires de l’Organisation sont déjà en train de mettre au point un projet de centre de formation.
  6. Un institut international pourrait être fondé sur la base du Forum d’experts de l4OCS, créé en 2006. Cet institut se consacrerait à l’étude du développement politique et économique de la zone de l’OCS.
  7. Tous les ans pourraient être organisés des compétitions sportives et des festivals d’art ; ces manifestations se tiendraient à tour de rôle dans chacun des Etats membres.

A. Loukine* : Directeur du Centre de recherches sur l’Asie orientale et l’Organisation de coopération de Shanghai à l’Institut des relations internationales de Moscou et au ministère des Affaires étrangères russe.

 

VU DE CHINE 

Une coopération militaire, pas une alliance

Durant ce mois d’août ont lieu des manœuvres militaires des six pays du groupe de Shanghai, dont la Chine. Le Quotidien de l’Armée populaire de libération en précise les limites.

En tant que spécialiste de la Russie, le général Wang Haiyun a participé à la préparation des manœuvres sino-russes de 2005 comme attaché militaire à Moscou. « Si l’on veut comprendre la signification des manœuvres conjointes de 2007, il faut d’abord se pencher sur la nature de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), que l’on peut définir en quatre points : paix, coopération, antiterrorisme et engagement de ne pas prendre pour cible un autre pays [de l’Organisation]. La protection et la garantie de la paix, la sécurité et la stabilité de la région sont les principaux objectifs de l’OCS. Le renforcement de la coopération dans tous les domaines en est le principal moyen.  » 

Après l’effondrement de l’URSS, la Chine d’un côté, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan de l’autre ont entrepris une série de pourparlers pour améliorer la confiance de part et d’autre des frontières et réduire les troupes. Un premier accord, en 1996, devait être suivi de pourparlers annuels à cinq, qui préfiguraient la formation de l’OCS. Ce qui eut lieu en juin 2001, principalement parce que « chacun de ces pays était confronté à la même menace traditionnelle ou non traditionnelle contre sa sécurité, et que seul le renforcement de la coopération dans le domaine militaire pouvait la garantir », explique le général Wang. Avant même le 11 septembre 2001, le pays de l’OCS rendaient publique une « déclaration commune de Shanghai pour la lutte contre le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme  », rappelle le général. Cette déclaration prouve la clairvoyance de ces pays, étant donné que certains ont une position sensible du fait de la proximité de l’Afghanistan. Dès 2002, le Kirghizistan et la Chine menaient des exercices antiterroristes conjoints, « les premiers que la Chine ait menés avec une armée étrangère ». Peu à peu, l’armée chinoise a inscrit dans ses missions celle de la diplomatie militaire, et en 2005 eurent lieu les premières manœuvres sino-russes « symbole d’un véritable approfondissement de la confiance politique et de la coopération stratégique entre les deux pays », souligne Wang Haiyun.

Les manœuvres de 2007, appelées « Mission de paix 2007 », doivent avoir lieu du 9 au 17 août et impliqueront les six pays membres [les cinq fondateurs rejoints par l’Ouzbékistan]. Elles prolongent les objectifs de départ de l’OCS touchant la sécurité régionale et montrent au monde la détermination de ces pays à contribuer à la lutte contre le terrorisme. La surface totale de la zone couverte par les pays membres de l’OCS est de plus de 30 millions de kilomètres carrés, soit un tiers du continent eurasiatique. Ces manœuvres seront ouvertes, transparentes, et les médias de nombreux pays pourront en rendre compte.

« Pour autant, effectuer des manœuvres militaires conjointes n’implique pas que l’OCS veuille constituer une alliance militaire, insiste le général Wang. La Chine a déjà pratiqué des manœuvres avec dix-sept pays étrangers. Forme-t-elle une alliance militaire avec ses pays ? Pas du tout. La nature de l’OCS est claire : une coopération régionale politique, économique, culturelle et de sécurité. De bout en bout, une coopération fondée sur la confiance, l’intérêt mutuel, l’égalité, la négociation, le respect des cultures, forgeant ainsi un ‘esprit de Shanghai’. Une telle coopération n’est pas une alliance ».

Wei Wei, Jiefangjum Bao (extraits), Pékin

 

STRATEGIE Des manœuvres pour la galerie

Depuis la fin de la guerre froide, on assiste à une multiplication des manœuvres et exercices militaires internationaux. Il est tentant d’y lire la preuve de quelque mutation géostratégique. Un exercice des forces de l’OTAN annoncé en Géorgie ? Message clair adressé à Moscou pour les uns, provocation pour les autres. Manœuvres conjointes sino-russes dans le cadre de l’Organisation de coopération de Shanghai ? La Chine s’affirme en tant que puissance planétaire en s’appuyant sur les forces déclinantes de la Russie. Exercice indo-américain ? C’est la preuve que l’Inde se détache de son alliance avec le Kremlin pour se rapprocher de la Maison-Blanche. En réalité, les exercices en question restent fort modestes : ils n’impliquent généralement que quelques centaines ou milliers d’hommes, quelques bâtiments de surfaceLes intentions affichées sont toujours liées au concept d’intervention humanitaire, apparu dans les années 1990. On est loin des « grandes manœuvres » de l’OTAN ou du pacte de Varsovie qui, dans les années 1960 à 1980, pouvaient rassembler des dizaines de milliers d’hommes et des centaines de véhicules et d’avions.

Les exercices bilatéraux ou multilatéraux actuels, reflet de décisions politiques, sont plus proches d’une gesticulation diplomatique, chaque pays s’efforçant d’être présent dans différentes zones d’influence. Les grandes manœuvres militaires, elles, se poursuivent, loin de l’attention des médias.
 
Novembre 1983
Opération Able Archer : ces exercices de l’OTAN simulant le déclenchement des procédures nucléaires ont été perçus par les Soviétiques comme le signe d’une attaque imminente. C’est l’épisode le plus sérieux de la guerre froide (après la crise des missiles à Cuba).

Avril 1993
Tiksi-1993 : premiers exercices russo-américain en Russie (mer des Laptev) sur le sauvetage d’un avion (participation de 70 soldats russes et 34 américains).

Juin 1999
Zapad 1999 : exercices terrestres, aériens et navals russo-biélorusses impliquant 50 000 hommes. Le scénario était la défense de Kaliningrad face à l’OTAN. Il s’agit des plus grandes manœuvres russes depuis la fin de la guerre froide.

Août 2000
Grandes manœuvres de la Flotte du Nord russe. Lors de ces exercices, le sous-marin Koursk a sombré en mer de Barents. Des investigations indépendantes ont mis en évidence l’implication dans cet « accident » d’un sous-marin espion américain. Moscou et Washington n’ont jamais reconnu cette thèse, qui signifierait qu’un conflit majeur a été évité, au détriment de la vie des 118 hommes d’équipage du Koursk, qui n’ont pas été secourus.

Mai 2001
Opération Balboa : les forces armées espagnoles simulent une attaque terrestre, aérienne et navale approuvée par les Nations unies contre le Venezuela à partir du Panama et de la Colombie. Caracas accuse les Etats-Unis et l’OTAN d’avoir participé à l’exercice, ce que nie catégoriquement Washington.

Août 2005
Peace Mission 2005 : la Russie et la Chine mènent leurs premières manœuvres militaires conjointes dans la péninsule de Shandong et près de Vladivostok, en Extrême-Orient. Ce sont les plus importantes manœuvres menées dans le cadre de l’OCS.

Juillet 2006
Steadfast Jaguar : l’Otan organise ses premiers exercices sur le sol africain (Cap-Vert) avec la participation de 7 000 hommes. Scénario : l’OTAN intervient dans un conflit entre factions rivales luttant pour le contrôle des ressources énergétiques d’une île et pour sauver des civils d’une éruption volcanique.

Nouveau grand jeu entre Washington et Moscou

Expansion de l’OTAN à l’Est, projet d’installation du bouclier américain en Europe …
Face à ces avancées, la Russie réagit.

NEWSWEEK
New York

Début juillet, le destroyer lance-missiles USS Donald Cook faisait son entrée dans le port d’Odessa, sur la mer Noire, battant fièrement pavillon américain. Les plus haut responsables militaires d’Ukraine étaient là pour l’accueillir, accompagnés de représentants militaires d’Arménie, d’Azerbaïdjan, de Géorgie, de Grèce, de Lettonie, de Macédoine, de Moldavie, de Roumanie et de Turquie _ tous réunis en Ukraine pour des exercices multinationaux de grandes envergures avec l’OTAN, désignés sous le nom de code Sea Breeze 2007.

Rien d’étonnant à ce que la Russie se sente un peu paranoïaque. Vladimir Poutine ne cache certes pas sa volonté de rendre sa puissance à la Russie, mais, dans les faits, l’influence du Kremelin sur ses voisins a beaucoup diminué sous son mandat. Depuis que M. Poutine est arrivé au pouvoir, en l’an 2000, l’OTAN a admis en son sein l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie, et courtise désormais assidûment l’Ukraine, la Géorgie et la Moldavie, trois Etat qui se sont débarrassés de leurs gouvernements favorables à Moscou et s’emploient aujourd’hui à resserrer leurs liens avec l’Occident.

« Nous autres, voisins de la Russie, ne sommes pas la propriété de Moscou mais des organismes vivant qui se développent de façon autonome », rappelait récemment le président géorgien, Mikhaïl Saakachvili. »Nous avons décidé de prendre notre liberté. Le Kremlin pense que nous sommes passés dans le camp de l’Amérique, mais ce n’est pas tout à fait vrai. En réalité, ce qui nous rapproche, ce sont des valeurs démocratiques communes. »

Mais, depuis qu’il a repris du poil de la bête, le Kremlin fait tout ce qu’il peut pour tenter de remettre la main sur le terrain qu’il a perdu. En tête des priorités de Moscou : empêcher les Etats-Unis d’empiéter sur l’espace postsoviétique. Cela passe en premier lieu par la nécessité de tuer dans l’œuf le projet américain visant à installer des batteries de missiles antibalistiques en Pologne et des radars en République Tchèque.

Vladimir Poutine a posé des jalons diplomatiques dans le monde entier afin de forcer les Etats-Unis é reculer. Moscou continue de s »opposer à l’indépendance du Kosovo, espérant faire de cette question, à un moment ou à un autre, une arme de négociation contre l’expansion de l’OTAN ou le bouclier antimissile du président Bush. La Russie joue également sur deux tableaux avec l’Iran, approuvant d’un côté les sanctions prônées par les Etats-Unis pour isoler le régime de Téhéran et le dissuader de poursuivre ses activités nucléaires, mais invitant, dans le m^me temps , l’Iran à rejoindre l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS).

Pour ne laisser planer aucune ambiguïté sur ses intentions, Moscou n’hésite pas à recourir aux bons vieux bruits de bottes. Début juillet, le vice-Premier ministre russe Sergueï Ivanov menaçait de déployer des missiles de croisière dans l’enclave de Kaliningrad, petit bout de terre coincé entre la Pologne et la Lituanie, si Washington ne renonçait pas à son projet de bouclier antimissile. [Le 14 juillet, Vladimir Poutine a également annoncé que la Russie suspendait sa participation au traité sur les forces conventionnelles en Europe].

Mais l’arme stratégique la plus puissante de la Russie n’est pas le nucléaire, c’est l’énergie. « Il est difficile de tenir la dragée haute à la Russie lorsqu’on sait qu’elle peut fermer les vannes du jour au lendemain », confie à titre privé un diplomate européen en poste à Kiev.

Les voisins de la Russie, qui bénéficient d’un soutien américain sporadique, ont commencé à se rebiffer. De nouvelles infrastructures permettent à l’Azerbaïdjan (et bientôt au Kazakhstan) d’exporter son pétrole directement vers la Méditerranée et son gaz vers la Turquie, mais pas encore de livrer directement à l’Europe. Le GUAM, alliance réunissant la Géorgie, l’Ukraine, l’Azerbaïdjan et la Moldavie, a accepté l’an dernier d’utiliser le pipeline reliant Odessa à la frontière polonaise pour acheminer le pétrole azéri et kazakh vers l’Europe de l’Est. L’OTAN a également multiplié les exercices conjoints avec d’anciens pays satellites du bloc soviétique et s’efforce de convaincre la Suède et la Finlande de sortir de leur neutralité pour la rejoindre.

Cette recrudescence de manœuvres stratégiques risque-t-elle de faire tomber un rideau de fer entre la Russie et ses voisins ? Le président géorgien Mikhaïl Saakachvili est de ceux qui ne veulent pas le croire. « Je suis persuadé que toutes les déclarations américaines que nous entendons aujourd’hui au Kremlin ne sont qu’un phénomène passager. En fait, l’élite russe n’a qu’une envie : faire partie de l’Europe. »Mais, tant que le Kremlin continuera à rêver de reconstituer son empire, les voisins de la Russie préféreront laisser flotter leurs drapeaux aux côtés de la bannière étoilée, par simple précaution.

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