Un modèle à suivre pour les Arabes.

Jeudi 10 juin 2010 // Le Monde

Contrôle des naissances, éradication de la pauvreté, croissance économique sans libéralisme politique, discipline et fierté nationale. Autant de vertus chinoises qui séduisent le monde arabe.

Quiconque surfe sur la Toile, regarde la télévision ou lit, les journaux n’auront pas manqué d’être impressionné par les festivités grandioses qui ont marqué le soixantième anniversaire de la République populaire de Chine, le 1er octobre 2009. Dans l’histoire moderne, la naissance d’un État aura rarement été célébrée avec un tel faste, une si grande fierté. « La Chine s’est levée ! » avait déclaré Mao Tse-toung en 1949, après avoir enfin vaincu ses opposants nationalistes. Sa formule triomphante a fait le tour du monde. Aujourd’hui, après soixante ans au pouvoir, les dirigeants du Parti communiste chinois pourraient légitimement surenchérir : « La Chine marche la tête haute ». Le monde arabe a-t-il des enseignements à tirer de ce miracle chinois ?

Doit-il s’en inspirer ?

Le plus extraordinaire succès de la Chine est peut-être d’avoir limité sa population à 1,3 milliard d’habitants par la politique de l’enfant unique. Seul un État fort, capable d’imposer une discipline stricte à ses citoyens, peut mettre en œuvre des mesures si draconiennes. Le contraste avec le monde arabe surpeuplé est frappant. En 1952, quand Gamal Abdel Nasser et son mouvement des officiers libres s’emparèrent du pouvoir, les Égyptiens n’étaient que 18 millions. Aujourd’hui, ils sont 80 millions. Il suffit de visiter Le Caire pour ressentir le poids de la surpopulation. Résultat, l’Égypte doit aujourd’hui importer 50 % des céréales dont elle a besoin. L’Égypte n’est pas le seul pays à souffrir de la surpopulation. C’est le cas aussi de l’Algérie, de la Syrie, du Yémen, et en fait de la quasi-totalité des pays arabes.

Le capitalisme clientélisme étouffe les talents des arabes

La Chine n’est pas une démocratie au sens où l’entend l’Occident. Elle reste dominée par un système de parti unique. Le président Hu Jintao, le plus haut dirigeant du pays, est secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC) et commandant en chef des forces armées. Pour autant, la Chine n’est plus un pays communiste à proprement parler. Elle s’est ralliée à l’économie de marché, il y a trente ans, à la fin des années 1970, autorisant ses citoyens à travailler où bon leur semble, à se rendre à l’étranger, à acheter des biens immobiliers, à créer des entreprises, à faire du commerce, à gagner de l’argent par tous les moyens et à le dépenser comme ils l’entendent. Pour la première fois, en 2009, le marché automobile chinois a dépassé celui des Etats-Unis. On dit souvent que cette nation moderne n’a pas d’idéologie. De fait, si elle a une idéologie, c’est le nationalisme. A cet égard, le monde arabe est-il comparable avec la Chine ? Comme elle, de nombreux pays arabes connaissent un régime de parti unique. Mais les talents et les énergies des Arabes ont-ils été libérés ? Loin de là. Ils sont trop souvent étouffés par des réglementations tatillonnes, par des bureaucrates incompétents ou corrompus et par un capitalisme clientéliste qui permet aux proches du pouvoir de s’enrichir tandis que les autres survivent tant bien que mal. La Chine moderne se targue d’avoir arraché quelque 400 millions de gens à la pauvreté en l’espace d’une génération. Le PCC peut à juste titre s’en prévaloir devant son peuple : c’est sa principale source de légitimité.

Après la mort de Mao, en 1976, Deng Xiaoping a libéré l’extraordinaire potentiel de la Chine en mettant fin à l’économie dirigée. Dans un article publié par l’International Herald Tribune, Zhang Weiwei qui fut l’interprète de Deng Xiaoping au milieu des années 1980 affirme que la priorité donnée par la Chine à l’éradication de la pauvreté explique son extraordinaire succès. De tous les droits de l’homme, fait-il valoir, le droit à la prospérité est le plus important, il doit passer avant les droits civils et politiques sur lesquels l’Occident tend à se focaliser. Comment le monde arabe soutient-il la comparaison dans ce domaine ? Trop souvent, les dirigeants arabes n’ont que mépris pour les droits civils et politiques de leurs concitoyens niais, hélas, ils ne se sont pas pour autant souciés d’éradiquer la pauvreté. Bien qu’autoritaire, voire dictatorial, le Parti communiste a gouverné la Chine de manière compétente, saine et efficace. Un gigantesque plan de relance a été mis en place afin de surmonter l’actuelle crise économique et financière mondiale. Tandis que de nombreux pays s’enfonçaient dans la crise, la Chine affichait une croissance de 8,5 % en 2009 après avoir enregistré une moyenne de 10 % par an au cours des deux dernières décennies.

Une redistribution des cartes au niveau géopolitique

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les réserves de devises étrangères de la Chine sont les plus importantes de la planète. Ses grandes entreprises cherchent à accéder aux matières premières et aux sources d’énergie du monde entier, notamment au Venezuela, au Brésil, en Russie, au Kazakhstan, en Iran, en Irak, en Angola et au Nigeria. En outre, la Chine a depuis longtemps développé son enseignement supérieur et devient un acteur majeur de la révolution des technologies de l’information. À la pointe de la recherche sur les énergies renouvelables, en particulier l’énergie solaire, elle est aujourd’hui le plus grand producteur mondial de panneaux solaires. La Chine devrait prochainement ravir au Japon la place de deuxième économie de la planète derrière les Etats-Unis. Elle est déjà bien partie pour dépasser le Japon en tant que premier producteur automobile. Une société chinoise, BYD, numéro un mondial des véhicules électriques, prévoit de lancer cette année des berlines entièrement électriques aux Etats-Unis. En passant des moteurs à combustion interne aux véhicules à énergies alternatives, la Chine tente un grand coup : sauter une génération technologique. Sur le plan économique, la Chine pourrait bel et bien dépasser les Etats-Unis d’ici dix ans. Avec la crise actuelle, le centre de gravité de la puissance économique s’est d’ores et déjà déplacé de l’Occident vers l’Asie. Du point de vue géopolitique, on assiste à une redistribution des cartes.

Certes, tout n’est pas rose dans cet immense pays. Certains doutent que la croissance chinoise ne s’inscrive dans la durée et craignent qu’avec la contraction des marchés d’exportation, le pays ne se retrouve avec une dangereuse surcapacité de production d’acier, de ciment et de produits chimiques. Des millions d’ouvriers intermittents ont perdu leur emploi et ont dû retourner à la campagne. L’appareil du Parti communiste n’est absolument pas exempt de corruption ni de trafic d’influence. Les émeutes des Ouïgours du Xinjiang, province la plus occidentale du pays, ont terni l’image d’harmonie culturelle que les autorités chinoises voulaient avoir aux yeux du monde.

Les Ouïgours, groupe ethnique turcophone, se plaignent amèrement de ne pas profiter des ressources de leur province et d’avoir été réduits depuis les dernières décennies au rang de citoyens de seconde zone sur leur propre territoire à cause de la forte immigration de Hans. Malgré ces ombres au tableau, le monde arabe a beaucoup à retenir de la remarquable expérience chinoise, et notamment la priorité accordée ’à l’éradication de la pauvreté. Mais ce n’est pas le seul aspect du miracle chinois qui mérite l’admiration. La discipline, l’éducation,le travail, l’unité, la fierté d’appartenir à une vieille civilisation, l’adoption enthousiaste des technologies modernes, la bonne gouvernante et surtout le nationalisme : voilà des vertus et des valeurs que les Arabes feraient bien d’adopter.

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