Un Héros tragique.

Mercredi 11 janvier 2012 // L’Histoire

Les sociétés installées dans la mollesse, les délices frelatés d’un matérialisme plat et le refus de toute transcendance engendrent inévitablement la médiocrité, le vide et l’ennui. Elles ne sont jamais le terreau fertile d’où sortent les héros (et les saints). C’est ainsi que les « grands hommes » de nos démocraties repues d’Europe occidentale sont à l’image peu reluisante de celles-ci, sectateurs de Mammon, sans élan, sans vigueur ni noblesse, adeptes du toujours plus, constructeurs de machines devenues folles et sans repères ni fondements éthiques véritables.

Quel étonnant contraste, au regard de cette société si affligeante, que la figure héroïque d’un tchèque, Vaclav Havel qui vient de rendre son âme à Dieu ! Homme de théâtre, dissident, chef d’État, cette haute figure qui s’est élevée contre le règne de la peur, du mensonge et de la corruption, au sein d’un régime communiste, totalitaire par essence mais si rigide et normalisé qu’on avait fini par le qualifier de « pays où il ne se passe rien », mérite le respect et toute notre considération.

Dénonciateur de la mécanique d’un pouvoir, « machine monstrueuse, délabrée et puante » et d’une bureaucratie froide et inhumaine broyeuse des personnes, porte-parole de la fameuse Charte 77 propulsé à la tête du Forum civique, il devint vite l’une des bêtes noires d’un régime particulièrement abominable contre lequel il fallait beaucoup de courage pour décider de déclencher une contestation.

Et, du courage, il en fallait beaucoup pour oser s’en prendre à quarante années de congélation communiste dans un pays muselé et corseté.

Dans une nation soumise au règne des apparences, Vaclav Havel n’a-t-il pas dénoncé la « bouffonnerie dégradante » du régime et la « dissimulation à laquelle sont contraints les citoyens » ? Chantre d’une politique « morale », basée sur « la conscience et la vérité », il n’en garda pas moins toujours une perception aigüe de ce que la politique peut avoir d théâtral et de vain souvent.

Homme de combat, écrivain à l’humour fin et corrosif, d’une lucidité sans faiblesse, Vaclav Havel est un héros tragique. Penseur noble, plein d’empathie pour son prochain, il n’en demeure pas moins sans illusion. Influencé aussi bien par Kafka, Beckett et Stoppard que par Ionesco, il a tenté de répondre à l’idéologie totalitaire, fondée sur la perversion des mots, par une dramaturgie de l’absurde, sur le mode de l’angoisse et du rire libérateur, entraînant ses personnages dans les abysses d’un irrationnel engendré par une logique devenue folle.

Mais Vaclav Havel savait qu’il y a des valeurs plus importantes que le profit, et que l’économie n’est pas la seule mesure de l’homme. Inquiet de voir que le retour de la liberté dans un pays -le sien - avait engendré, en pleine déliquescence morale, des comportements humains condamnables, il n’en a pas moins souvent regretté dans ses discours la tiédeur des Européens qui, après avoir combattu le communisme pendant des décennies, « donnent l’impression de ne pas savoir quoi faire de leur victoire ».
Partisan de l’intégration rapide de son pays dans les structures euro-atlantiques et de la réconciliation avec l’Allemagne, Vaclav Havel croyait à l’Europe des valeurs, à la civilisation européenne et notamment à son héritage chrétien.

Vingt ans après la dislocation du bloc soviétique, le puissant message laissé par le héros tchèque, celui de la résistance morale face au totalitarisme, prend tout son relief en cette année 20H où les contestations populaires ont fait florès sans que l’on perçoive encore leurs trajectoires.

Alors que l’Europe traverse une crise sérieuse, il n’est pas inutile de tourner nos regards vers un sage dont le témoignage reste plus actuel que jamais.

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