URGENCE : Sortir de l’euro.

Dimanche 8 janvier 2012 // L’Europe

D’abord ouvrier soudeur et syndicaliste puis élève de l’ENA, Jacques Nikonoff a été Attaché financier à New York. Ancien président d’ATTAC et maintenant porte-parole du Mouvement politique d’éducation populaire, il mène campagne contre l’ultra-libéralisme et plus particulièrement contre la prétendue « monnaie unique ». Au moment où chacun peut constater le caractère illusoire de la « forteresse euro », Jacques Nikonoff explique pourquoi et comment il faut sortir de ce piège.

Pourquoi faut-il sortir de l’euro ?

Jacques Nikonoff  : L’euro en tant que tel est une arme de destruction massive de l’emploi. L’euro est en effet une monnaie chère et cette surévaluation pénalise les exportations d’un certain nombre de pays - celles de la France en particulier. Les chiffres montrent que la situation s’est partout dégradée depuis vingt ans.

L’euro a fonctionné comme une machine à écraser les salaires : la zone euro est dans une situation dégradée par rapport aux pays qui sont hors zone.

Les prix ont augmenté comme l’établissent les organisations indépendantes. Les différentes mesures des prix montrent qu’il y a hausse très ,nette des prix à la consommation, surtout des produits de base.

L’euro attire la spéculation, qui ne joue plus sur les monnaies nationales, bien entendu, mais sur l’euro lui-même.

On ne peut même pas dire, comme s’en félicite la Commission européenne que l’euro a fait disparaître les frais de change pour les touristes : il est vrai que le coût des transactions de change a disparu mais le coût des commissions sur cartes de crédit a augmenté de manière extravagante.

Peut-on soutenir que l’euro était condamné dès le début ?

Jacques Nikonoff : Oui. Pour qu’une monnaie unique puisse fonctionner, il fallait réunir les cinq conditions nécessaires au fonctionnement d’une zone monétaire optimale :

  1. Il faut un accord politique - sur la politique de défense, sur la politique économique - et nous savons bien que cet accord n’existait pas.
  2. Il faut des structures économiques relativement homogènes en termes d’inflation, de commerce international, etc. Tel n’était pas le cas.
  3. Il faut une diversification de la production afin que les chocs conjoncturels puissent être absorbés.
  4. Il faut une mobilité géographique des facteurs de production : le capital et le travail doivent pouvoir circuler. Nous savons qu’on a décidé la libre circulation des capitaux mais il ne peut y avoir mobilité complète des travailleurs.
  5. Il faut un budget central et des mécanismes de répartition afm que les pays en développement puissent orienter des ressources vers les pays en difficultés. Ainsi, l’État central aux États-Unis aide les différents États.

Pourquoi la monnaie unique a-t-elle été lancée malgré tout ?

Jacques Nikonoff : L’idée était de contraindre les États à réaliser l’union politique à partir de l’union monétaire. On a donc fait les choses à l’envers. L’euro a été conçu pour forcer les États au fédéralisme.

La politique allemande fait aujourd’hui débat. Comment l’analysez vous ?

Jacques Nikonoff : Avant la réunification, le couple franco-allemand permettait à l’Allemagne de retrouver l’existence politique et diplomatique d’un État souverain et la France utilisait l’Allemagne pour ne pas rester trop isolée pendant la phase anti-américaine du gaullisme. Après la réunification, l’Allemagne est redevenue un sujet politique. Aujourd’hui, l’Allemagne n’a plus besoin de la France. Angela Merkel a pris la direction des affaires de l’Union européenne et Nicolas Sarkozy s’est aligné sur la chancelière.

En fait, l’Allemagne exerce sa puissance souveraine, mais elle veut aller au-delà : elle veut parvenir à une position hégémonique. Les dirigeants allemands n’ont plus besoin d’une Europe politique, ils veulent reconstituer un empire allemand en étendant leur zone d’influence. Certains intellectuels allemands s’en inquiètent.

Je pense que le moment est venu de se séparer de l’Allemagne en restant bons amis car le couple franco-allemand n’a plus de raison d’être.

Par quels moyens l’Allemagne est-elle parvenue à affirmer sa puissance en Europe ?

Jacques Nikonoff : Les instruments de la domination allemande sont doubles. D’abord, il y a la déflation salariale. Les dirigeants allemands - je pense à Gerhard. Schroder - ont considéré il y a dix ans que la cause des difficultés allemandes (faible croissance, chômage) tenait à la trop grande générosité du système de protection sociale. Les travailleurs allemands ont été les premières victimes de cette politique : les salaires ont baissé, et l’industrie allemande a gagné en compétitivité. On vérifie là que l’euro pousse à la déflation salariale.

Le deuxième aspect, c’est la délocalisation à l’Est d’une partie de la production allemande. Je cite dans mon livre des notes de la Banque de France qui montrent la réalité de cette délocalisation, surtout en Slovaquie et en République tchèque où existait à l’époque soviétique une main d’oeuvre bien formée. Ces deux pays ont une monnaie faible et une partie de la production des entreprises allemandes délocalisées est réexpédiée à l’intérieur de la zone euro. Notez que 43 % des exportations allemandes sont faites dans la zone euro, et 75 % dans l’Union européenne.

Quand on produit dans les pays à monnaie faible et qu’on vend dans les pays à monnaie forte, on a un avantage compétitif tout à fait considérable qui résulte non pas du modèle allemand selon le mythe savamment entretenu, mais de manipulations qui sont le contraire de comportements coopératifs. Où est la solidarité européenne dans cette politique qui consiste à créer des déficits commerciaux chez ses partenaires ? Le système allemand est un antimodèle. Il est l’une des causes de la crise que nous subissons.

Ce point est complètement ignoré par les partenaires de l’Allemagne...

Jacques Nikonoff : En effet. Il y a un consensus implicite de la classe politique française et des dirigeants européens pour ne pas sortir de l’euro. Malgré le chaos vers lequel on se dirige, ils ne veulent pas reconnaître que l’euro est un échec. J’examine dans mon livre les positions des formations politiques et mon inventaire est à cet égard consternant. Les grandes organisations font preuve d’une ignorance étonnante, d’un irréalisme total assorti de voeux pieux - par exemple le pacte européen pour l’emploi des Verts, le pacte européen de solidarité sociale des communistes qui, comme le Front de Gauche, ne disent rien sur la question de l’euro. Quant au Parti socialiste, nous voyons à ses propositions qu’il rjènera la même politique que les socialistes grecs, portugais et espagnols.

On ne veut pas constater que la voie collective est bouchée à court et moyen terme : pour changer les statuts de la BCE, il faut changer le Traité de Lisbonne et obtenir l’accord des 27 pays européens ce qui est irréaliste. Il faut donc envisager des mesures nationales unilatérales, mais dans un cadre internationaliste - ce qui fait toute la différence avec l’extrême droite nationaliste qui s’affirme en opposition avec les autres nations. Ma perspective est internationaliste : il faut bâtir avec d’autres pays une coopération pour sortir de l’ordre néo-libéral mondial.

Quelles mesures concrètes faudrait-il prendre ?

Jacques Nikonoff : Il faut annuler les plans d’austérité et décider le défaut de paiement. Cela signifie le retour au franc, la nationalisation des banques et des compagnies financières, la reprise en main de la Banque de France, le démantèlement des marchés financiers car la régulation ne suffit pas, le contrôle des mouvements de change et de capitaux, la fermeture du marché obligataire, tant primaire que secondaire. Il faut mener une politique de démondialisation, qui consiste à mettre en oeuvre des mesures protectionnistes dans un cadre internationaliste. Ce cadre, c’est celui de l’Organisation internationale du Commerce, institution prévue par les accords de Bretton Woods mais à laquelle le Sénat américain s’est opposé : la charte de l’OIC (de La Havane) prévoyait que le commerce international devait se faire sur la base de l’équilibre de la balance des paiements.

Comment l’État pourra-t-il se financer ?

Jacques Nikonoff : Il y a trois moyens. Il faut faire appel à l’épargne nationale, supprimer toutes les niches fiscales et se concentrer sur quatre ou cinq produits d’épargne. Cette épargne sera orientée vers l’industrie, l’agriculture, le logement et les investissements publics. Il faut imposer aux banques et compagnies d’assurance un quota obligatoire d’achats de bons du Trésor. Il faut monétiser la dette en abrogeant la loi de 1973 qui a interdit à la Banque de France de faire des avances au Trésor. C’est là une des causes de la croissance de la dette et des intérêts à rembourser : le service de la dette - 45 milliards d’euros - est le deuxième poste du budget de l’État. Avant même que l’abrogation de cette loi soit votée, il faut utiliser l’article 16 afin de réquisitionner la Banque de France et lui ordonner de faire des avances, remboursables ou non-remboursables, au Trésor public. Il faut fixer un plafond : les États-Unis sont à 30 %, ce qui est beaucoup.

Le défaut n’exclut pas le remboursement des ménages modestes et des catégories moyennes qui détiennent des obligations d’État. On ne remboursera pas ceux qui ont bénéficié du bouclier fiscal, ni les spéculateurs, ni les banques.

J’ajoute que, pour prendre toute sa valeur, un défaut doit s’accompagner d’une politique systémique, dont l’objectif est de détruire le système néo-libéral en agissant sur tous les fronts à la fois puisque nous avons affaire à une crise du système. Il faut agir sur le plan national puisque les conditions politiques d’un accord européen ne sont pas réunies.

Selon vous, comment la France devrait-elle traiter la question allemande ?

Jacques Nikonoff : Il faudra que la France propose à tous les pays des accords bilatéraux de coopération prévoyant que l’on parviendra en cinq, dix ou vingt ans à l’équilibre de la balance des paiements. Le commerce international doit être traité sur le plan politique, et retiré aux firmes multinationales. C’est avec les pays qui signeront de tels accords qu’on peut bâtir une nouvelle coopération internationale. Quant aux pays excédentaires, comme l’Allemagne, qui ne voudront probablement pas signer, il faudra prendre à leur égard des mesures protectionnistes.

Tout cette politique doit être conçue dans le souci d’assurer un emploi pour chacun : il faut un droit opposable à l’emploi. L’emploi est une question politique, telle qu’elle a été définie par la Constitution de 1958 et le Préambule de 1946.

Propos recueillis par B. LA RICHARDAIS
Jacques Nikonoff « Sortons de l’euro ! », Mille et une nuits, 2011 : pris franco : 20 €

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