Tunisie - L’effet domino ?

Mardi 22 mars 2011 // L’Afrique

Tunisie, l'effet domino ?

ARABES, si vous disiez enfin ce que vous avez sur le coeur, si vous ne taisiez plus ce que vous savez sur nos sociétés, nos gouvernants, nos théologiens... la face de notre monde commencerait sans doute à changer ». Cette harangue, qui semble faire écho à l’actualité, n’est pas d’aujourd’hui. On pouvait la lire dès 1987 sous la plume du Tunisien Moncef Marzouki, qui publia, cette année-là, à Paris, Arabes, si vous parliez ... Dans cet essai au style vigoureux, sans complaisance et teinté d’ironie, l’auteur exhortait les peuples arabo-musulmans à oser braver le conformisme et la censure prévalant dans leurs pays et à ne pas se laisser paralyser par la fascination du fondamentalisme religieux.

Professeur de médecine et militant des droits de l’homme, Marzouki résidait alors à Sousse. Cependant, tombé en disgrâce àda suite de la fondation d’un parti d’opposition, le Congrès pour la République (CPR), il dut s’exiler en France en 2001. Sans doute n’imaginait-il pas revenir un jour chez lui. Pourtant, le 18 janvier dernier, il rentrait à Tunis, peut-être satisfait d’avoir enfin été entendu, au moins par ses propres compatriotes dont la parole venait de se libérer dans des circonstances totalement inattendues.

Le 17 décembre 2010, à la surprise générale des observateurs étrangers qui, jusque-là affichaient une certitude inébranlable quant à la stabilité du régime de Zine El-Abidine Ben Ali, la Tunisie est entrée dans un processus révolutionnaire dont l’issue reste pour l’instant incertaine. Tout a commencé à Sidi Bouzid, localité rurale du centre du pays, lorsqu’un jeune bachelier, Mohamed Bouazizi, marchand ambulant malgré lui, s’est immolé par le feu après que la police lui eut interdit de poursuivre l’activité qu’il exerçait sans autorisation. Par son geste, Bouazizi voulait attirer l’attention sur la précarité de sa condition. Des milliers de jeunes et d’adultes en situation économique comparable, ou porteurs d’autres revendications, se sont reconnus dans cet acte « sacrificiel » et c’est ainsi qu’une immense vague de contestation a déferlé sur Tunis et d’autres villes malgré la répression de la police. Fin janvier, le bilan de cette « révolution du jasmin » était de 78 tués, tandis que plusieurs autres Tunisiens avaient aussi tenté de s’immoler par le feu.

Après avoir cherché à calmer la révolte par l’annonce de réformes et de mesures sociales tendant à améliorer la vie quotidienne de ses citoyens, le chef de l’Etat, lâché par le commandement de l’armée et toujours contesté par son peuple, a été contraint d’abandonner le pouvoir. Le 14 janvier, il s’est enfui avec sa femme, Leïla Trabelsi, détestée pour son affairisme ostentatoire. Avec quelques proches, ils ont trouvé refuge en Arabie-Séoudite, pays qui se situe aux antipodes idéologiques de la Tunisie quant à leur conception de l’islam. Mais la solidarité entre sunnites a prévalu. La fuite des Ben Ali a mis fin à un règne de 23 ans qui prenait appui sur le Rassemblement radical que se mobilisent des Tunisiens de tous âges et de toutes conditions sociales dont la maturité politique peut surprendre dans un État policier.

Ils doivent pourtant cette aptitude à Ben Ali, qui a su faire fructifier l’héritage de Bourguiba, le père de l’indépendance, notamment dans les domaines de l’enseignement, de la promotion féminine, de l’ouverture à la modernité et de la lutte contre l’islamisme. En effet, et cela n’échappe à personne, malgré ses faibles ressources naturelles, la Tunisie est le pays le plus évolué et développé d’Afrique du Nord. Sa population jouit d’un niveau d’éducation très supérieur à celle de ses voisins immédiats, Algérie, Maroc, Libye, et même par rapport à celle de ce grand pays qu’est l’Égypte. Dès 1956, la polygamie et la répudiation y furent interdites. Lorsqu’il était ministre de l’Éducation, Mohamed Charfi (1989-1994), partisan d’un renouveau de la pensée islamique et auteur de Islam et liberté, le malentendu historique (Albin Michel, 1998), imposa une instruction religieuse respectueuse des autres cultures. Fait unique dans les pays arabo-musulmans, des intellectuels relevant de l’Université d’État y ont été jusqu’à présent encouragés à promouvoir une interprétation moderne des textes et traditions sacrés. On peut citer L’exception islamique de Hamadi Redissi (Seuil, 2004) ainsi que L’islam, entre le message et l’histoire et La pensée islamique, rupture et fidélité d’Abdelmajid Charfi, (A. Michel, 2004 et 2008). En 1998, une étudiante, Emel Grami, a même soutenu une thèse dans laquelle elle démontrait l’incompatibilité des peines pénales prévues pour le musulman apostat, peines pouvant aller jusqu’à la mort, avec les impératifs de la liberté religieuse qui doivent s’imposer partout. Les travaux de ces penseurs méritent d’être appréciés, même si certaines de leurs orientations vont parfois dans le sens d’une excessive idéalisation des modèles occidentaux actuels et d’une forte sécularisation. Car ce n’est pas forcément la bonne manière de contrer l’idéologie islamiste, surtout à un moment où l’islam retrouve la force d’attraction qu’il avait perdue jusque dans les années 1970. Mais l’important, c’est la liberté dont jouissent ces auteurs dans un pays qui se définit comme musulman car, contrairement à ce qui est trop vite dit dans les médias français, la Tunisie n’est pas un pays laïque, l’islam n’ayant jamais cessé d’y être religion officielle.

QUELLE « AUTO-CRITIQUE » ?

À l’évidence, l’islamisme est étranger au déclenchement de la « révolution du jasmin ». Celle-ci « a un contenu universel, réalisé au nom de la liberté et non pas de l’islam », a janvier 2011). Si les mosquées n’ont joué aucun rôle, c’est à cause du contrôle strict que le pouvoir exerçait sur les sermons des imams. Il n’empêche que les idées islamistes ont survécu dans la clandestinité, même s’il est impossible pour l’instant d’en mesurer l’importance et l’influence. Ainsi, dès la première prière organisée dans la mosquée du campus universitaire de Tunis, rouverte le 15 janvier après une fermeture de dix ans, des militants du mouvement Hezb-ut Tahrir (Parti de l’Indépendance), proche des Frères musulmans, ont distribué des tracts appelant à l’application de la charia (loi islamique).

Quant à Rached Ghannouchi, chef du parti islamiste Ennahda (Renaissance), exilé à Londres, il a annoncé son prochain retour. Pour Redissi, il ne sera pas possible de continuer à bannir ces partis, sauf à instaurer une « démocratie discriminatoire ». On touche là les handicaps du rapport majorité-minorité dans les pays musulmans dès lors que l’appartenance confessionnelle y demeure une dimension essentielle de l’identité des électeurs.

L’audace des Tunisiens a fait des émules dans plusieurs autres pays, notamment l’Algérie et l’Égypte, où des manifestations de colère et des immolations par le feu ont également eu lieu. S’il est impossible de faire un pronostic fiable sur l’avenir de ces secousses, tant les situations socio-politiques sont différentes, il reste qu’elles sont symptomatiques de la gravité de la crise que traverse le monde arabo-islamique. Dans un univers mondialisé dominé par l’Intemet et le développement des échanges, les musulmans peuvent mesurer leur recul par rapport à la créativité des autres cultures. Sauf exception, leurs pays sont riches et pourtant ils n’inventent rien. L’argent du pétrole sert à construire des mosquées sur tous les continents, ce qui donne une impression de puissance ; il sert aussi à l’enrichissement des élites au pouvoir, mais il n’est pas mis au service du progrès, qui vient d’ailleurs. Le monde musulman reçoit des autres ce qui lui est nécessaire. Cela engendre bien des frustrations dont il se contente de rendre responsables ces mêmes « autres », sans s’engager dans une autocritique de fond, quitte à accepter de remettre en cause la supposée supériorité de l’islam. Les Tunisiens, mieux préparés que d’autres, auront-ils le courage d’entreprendre cette démarche, aussi douloureuse soit-elle ?

Docteur d’État en sciences politique, spécialiste du Proche-Orient

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