Travail - La colère gronde.

Mardi 19 juillet 2011, par Benoît DOLLE // La France

Les dossiers spéciaux qu’y consacrent plusieurs revues viennent nous rappeler que la question des conflits sur le lieu de travail, non seulement continue d’attirer l’attention des observateurs, mais pourrait tout aussi bien revenir sous les feux de l’actualité plus vite qu’on ne l’imagine.

Au passage, cela permettra de mesurer les qualités de visionnaire du supposé président, lequel déclarait que « désormais, quand il y’a une grève, personne ne s’en aperçoit. » Et la prospérité au coin de la rue, c’était qui déjà ?

S’efforçant de recenser les formes nouvelles de conflit dans le monde du travail qui viennent s’ajouter - et, dans une certaine mesure se substituer aux formes plus traditionnelles, notamment la grève - les deux revues mettent en exergue leur caractère à la fois plus diffus, plus individuel, plus dramatique parfois avec le développement des vagues de suicides. Ces formes nouvelles sont mises en relation avec la métamorphose des modes de management au cours des décennies passées. Plus exactement, avec la transformation du management en une véritable idéologie et des managers en expérimentateurs à grande échelle des pratiques ultra-libérales.

Parmi elles, la responsabilisation par la religion des projets et des objectifs personnalisés tient une place de choix, sans que d’ailleurs les moyens de les atteindre soient précisés, le tout dans un contexte d’omniprésence du contrôle managérial. Renforcée par le mouvement de tertiarisation de l’économie, l’idéologie managériale et sa culture de la performance pousse à la dissolution des solidarités professionnelles et aumépris pour les métiers. Faut-il dès lors s’étonner de la tendance à la baisse des conflits traditionnels ?

La question est bien plutôt de savoir si ces formes nouvelles de conflictualité (débrayage, absentéisme, pétition, contentieux prud’homal, attitudes absolues de retrait comme le suicide...) sont en mesure de compenser la tendance à la baisse des formes réputées plus anciennes, d’avoir la même efficacité opérationnelle qu’elles, de permettre d’aboutir à des résultats pratiques aussi tangibles. Qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, il semble que la réponse soit négative. Les conflits d’aujourd’hui se développent surtout sur un mode défensif. Capacité à se mobiliser collectivement et résistance individuelle aux difficultés personnelles, notamment psychiques, entraînées par le travail, traduisent certes toutes deux des difficultés relationnelles, mais sont deux choses bien différentes lorsqu’elles sont considérées du point de vue de la mesure de la conflictualité.

Le système d’aliénation mis en évidence par Christophe Dejours (2) qui s’est mis en place à la faveur de l’avancée de l’idéologie managériale dans une grande partie du monde du travail, celui de la soumission librement consentie, porteuse d’aveuglement sur sa propre situation, engendre de la souffrance psychique et annihile pratiquement le conflit et sa possibilité.

Il est difficile, comme le font les auteurs de La Lutte continue ? (3), de déduire de la seule augmentation des formes alternatives de conflit, qu’ils seraient à la hausse. Aujourd’hui comme hier, une approche de la conflictualité doit d’abord prendre en considération deux éléments : une action avec une visée transformatrice, au bénéfice du groupe.

Peut-on déduire de ce tableau pessimiste que, système d’aliénation et individualisation des enjeux aidant, l’ultra-libéralisme aurait définitivement imposé ses vues et ses pratiques à un corps social qui, volens nolens, n’aurait plus la volonté ou ne serait plus en mesure de lui résister ? Ce pas a été franchi par certains commentateurs, notamment après le mouvement de 2010 contre la réforme des retraites. Ceux-là ont voulu y voir le champ du cygne des conflits traditionnels et leur défaite définitive. L’erreur d’approche est patente, pour la raison très simple que la métamorphose qu’a subie le monde du travail sous la pression idéologique au cours des dernières décennies, si elle a rendu les conflits beaucoup plus difficiles, en en réduisant les possibilités et en en bouleversant les cadres, les a également rendus beaucoup plus certains.

Ce que la difficulté des conflits à s’exprimer selon un mode traditionnel cache de plus en plus mal, c’est l’immense désarroi qui s’est emparé du monde du travail de façon désormais massive et à tous les niveaux.

Ce qui est palpable partout, c’est un lancinant sentiment d’injustice, favorisé par l’humiliation pour les compétences professionnelles, par le mépris des métiers, par les objectifs sans lien avec les moyens qui leur sont consacrés, par la désagrégatien des équipes de travail (par le biais de l’évaluation individuelle de l’atteinte des objectifs et désormais de la performance) et par le contrôle à tous les niveaux d’un management éloigné des questions du terrain, capable à l’occasion de favoriser le travail mal fait et qui n’en est pas à une injonction paradoxale près.

Ce qui est visible partout c’est que ce système générateur de mépris a également engendré une colère sourde, irrationnelle parfois, non exempte de contradictions quand elle cherche à définir ses buts, sans adversaire clairement identifié, qui échappe à des organisations syndicales désormais bien éloignées des préoccupations du monde du travail (4) et qui, parce qu’elle ne trouve plus le cadre dans lequel s’exprimer, explosera, n’en doutons pas, plus tôt que tard.

Cette explosion sera aussi inéluctable que légitime. Il faut l’appeler de nos voeux parce que, dans ce domaine comme dans d’autres, elle signera le démarrage de la révolution nécessaire entrevue par Bernanos et sera un immense appel au rétablissement de la fonction d’arbitrage res publicaine à la tête de l’Etat.

Benoît DOLLE

(1) Sciences humaines, juin 2011 et Liaisons sociales magazine, mai 2011.
(2) Christophe Dejours - « Souffrance en France », Seuil, 1998, réédition en collection Points essai en 2009 - prix franco : 9 €.
(3) Sophie Béroud et al. - « La lutte continue ? », Le Croquant, 2008, prix franco : 15 E.
(4) Dominique Andolfatto & Dominique Labbé - « Retraites, les faux semblants d’un mouvement social », Le Débat, n° 163, prix franco : 21 E.

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