Tout n’était-il pas prévisible ?

Samedi 18 septembre 2010, par Pierre-Marie Gallois // L’Histoire

Remonter aux causes toujours !

Déceler les mutations avant qu’elles ne produisent leurs effets. Jacques Bainville n’avait-il pas mis en garde avec 20 ans d’avance « l’inévitable retour en force d’une Allemagne non seulement humiliée, mais encore galvanisée par une unité demeurée intacte malgré sa défaite » ?

Pierre Marie Gallois avait lu « Les Conséquences politiques de la paix »…

Et notre Maître d’Ecole d’enseigner l’Allemagne à ses camarades…

Portemont, le 6 septembre 2010


Jacques Bainville

L’armée et les pangermanistes n’ont pas un instant, malgré la débâcle, cessé de croire dans la grandeur de leur nation. Ils ont aussitôt tracé la voie à suivre et sont passés à l’action.

Le rôle de l’armée est capital et mérite à double titre qu’on s’y arrête :
parce que je parle à des militaires, parce que l’action de la Reichswehr a permis le nazisme, instrument de la plus grande Allemagne, rêve séculaire des Allemands.

Nous pouvons, en outre, trouver dans ce grandiose exemple une méthode d’action, et aussi une fin dans la lutte que les officiers allemands ont menée contre les ennemis du dedans et du dehors. Tout nous y incite, et la misère présente de notre pays et le souvenir de la honteuse campagne de France.

L’armée allemande actuelle a soigneusement conservé les traditions de l’armée impériale, créant une nouvelle doctrine d’emploi qui a été celle de la victoire, le grand état-major s’est servi de l’instrument humain que lui avait légué Guillaume II. C’est d’abord cet instrument que nous étudierons.

Prenons le futur soldat au sortir de l’enfance. L’éducation qu’il reçoit vise à remplacer dans son âme son jugement et sa conscience par l’impulsion collective issue de l’Etat. (8)

Le premier effort du maître fait appel à l’intelligence de l’enfant et non à son cœur. Il s’agit de lui apprendre qu’il ne peut s’élever dans la cité germanique s’il ne brise les élans de ses instincts, s’il ne les dissimule pas sous une correction, une tenue exemplaire, une politesse absolue. Afin de le préparer à son rôle futur dans l’Etat, l’obéissance à l’autorité incontestée du maître est érigée en dogme. La classe devient vite, à ce régime, une petite nation dont le professeur est le maître. La délation, nécessaire au bien commun, y est d’ailleurs encouragée et Hitler, après Schiller qui en a souffert dans son Académie militaire, s’élèvera contre le procédé et proposera qu’on lui substitue une plus large responsabilité individuelle sous réserve de plus graves sanctions en cas de faute.

L’enfant ainsi dressé moralement, reçoit un enseignement qui vise un seul but : montrer que l’Allemagne est la première des nations.

Pour en faire la preuve, les entorses à la vérité sont nombreuses et l’Histoire est modifiée sans scrupule. En voici des preuves qui nous touchent particulièrement. « Lors de l’affaire des déserteurs de Casablanca, en l907, les différents ministres de 1’Instruction publique allemands, prescrivaient à tous les professeurs d’histoire des gymnases de démontrer à leur élèves que l’existence de la Légion Étrangère était une honte et que les soldats y étaient traités avec une révoltante barbarie” (9)

Il semblerait que cet évènement se soit produit en 1908.

L’affaire des déserteurs sur le port de Casablanca ....

Le samedi 26 septembre 1908 arriva à Paris une brève dépêche du Maroc qui causa quelque émoi : elle annonçait en termes laconiques que six soldats de la légion étrangère du général d’Amade avaient tenté de déserter la veille, à Casablanca, sous la protection du vice-consul d’Allemagne. Reconnus par ( les marins français de service au port, les six déserteurs avaient été arrêtés au moment précis où ils allaient s’embarquer pour gagner le large ; mais une bagarre s’était produite au cours de laquelle les marins, disait-on, avaient été bousculés par le vice-consul d’Allemagne et le vice-consul d’Allemagne avait été menacé par le revolver d’un des marins.

Suite…

http://www.tournemire.net/Casablanca.html

Plus tard, après l’invasion de la Belgique c’est un professeur en droit qui justifie ainsi la théorie du chiffon de papier : « En violant la Belgique, l’Allemagne a exercé son droit de nécessité et a rempli un devoir sacré envers elle-même et, aussi, envers la civilisation. Elle a sauvé son existence. La Belgique est elle-même responsable de sa triste destinée. Toute faute a sa punition sur terre...

Une lourde responsabilité incombe aux hommes d’Etat belges. (10)

Ainsi l’école sert l’État... et l’État le lui rend bien. Guillaume II s’est constamment préoccupé de l’Enseignement, Hitler lui a consacré de longues pages dans « Mein Kampf » et l’a prolongé par les camps de travail remplaçant 1’enseignement dominical postscolaire jugé trop spéculatif.

A l’Université, le jeune Allemand retrouve une discipline morale et intellectuelle plus stricte encore.

Obéissance aux anciens, code du combat au sabre, réglementation sur la façon de boire, tout ce qui est plaisanterie ou distraction chez nous, est Outre-Rhin, organisé en vue de créer un esprit de caste supérieure, élite intellectuelle dans laquelle l’Etat puisera les instruments de sa puissance.

Comme à l’école, la forme de l’enseignement y est particulière.

L’historien allemand Giesebrecht a défini son but : la science ne doit pas être cosmopolite, elle doit être nationale, elle doit être allemande.


Wilhelm von Giesebrecht

Il semble difficile à tous ceux qui ont fréquenté une université française d’avoir un point de contact avec un enseignement aussi subjectif. Aussi, depuis longtemps, l’éducation allemande ne vise-t-elle plus à l’universalisme, mais elle se consacre uniquement à former des serviteurs de l’Etat. Les directives de l’Empereur sont exécutées à la lettre et le corps enseignant est constitué de professeurs fonctionnaires accommodant histoire, géographie, philosophie, sciences même, au goût du IIe Reich. Sur 93 intellectuels qui ont signé le fameux manifeste des 93, il se trouve 59 professeurs qui ont nié :

  • la volonté de guerre de l’Allemagne
  • la violation de la neutralité belge
  • le sac de Louvain
  • les atrocités allemandes

et qui ont affirmé, sur leur honneur, que sans le militarisme allemand, la culture allemande serait extirpée depuis longtemps de la surface du globe pour le plus grand dommage de l’humanité.(11)

Après avoir reçu un enseignement aussi spécial, les Allemands arrivent à la caserne. La tâche des instructeurs vous parait facile... modelés sur un même moule, leurs individualités brisées par l’École et l’Université, l’apprentissage de telles recrues serait chose facile chez nous. Dans l’armée allemande, leur formation morale est jugée insuffisante. On fait table rase du passé et un nouveau dressage commence.

Aux recrues berlinoises de la garde, Guillaume II disait le 16 novembre 1893 : “Sous le ciel libre de Dieu, vous m’avez prêté serment de fidélité et par là vous êtes devenus Mes soldats, Mes camarades. Vous avez un poste d’honneur dans Ma capitale, dans Ma garde et la charge de Me défendre, Moi et Mon Empire, contre les ennemis du dehors et du dedans. J’ai besoin de soldats chrétiens qui disent leur Notre Père.

Le soldat ne doit pas avoir Sa volonté ; vous devez avoir tous Une volonté et c’est la Mienne ; il n’existe qu’un ordre et c’est le Mien.”.(12)

Et les recrues sont rentrées à la caserne, ivres d’orgueil d’avoir un maître aussi affirmatif.


Etendard du Kaiser Guillaume II

En ce qui nous concerne, l’Histoire nous montre que nous n’aurions souscrit à un tel langage que s’il émanait d’un Condé ou d’un Bonaparte... mais d’un Guillaume II...

Les représentants de l’autorité impériale, officiers et sous-officiers jouissent d’un prestige considérable. L’officier est le vivant symbole de l’Empereur. L’Etat prend soin de renforcer son autorité et s’il commet une faute, il lui est publiquement donné raison, sans préjudice des sanctions disciplinaires soigneusement cachées aux subordonnés et aux civils.

Je vous lirai un passage d’un ouvrage allemand sur la guerre, de Bernard von Brentano, qui matérialise avec la force d’un souvenir vécu l’action morale de l’officier allemand.

La scène se passe en septembre 1915, lors de l’offensive de Champagne organisée par Joffre.

Lire : LA BATAILLE DE CHAMPAGNE (sept. 1915) http://chtimiste.com/batailles1418/1915champagne2.htm


Joffre

Le lieutenant Chindler, officier de liaison, pris sous un bombardement, se retrouve dans un groupe de soldats allemands sur lesquels une vague d’assaut française vient de passer : “Le lieutenant Ernest Chindler revint à lui en sentant la pluie lui couler dans la bouche ouverte. Il se leva en toussant et en crachant. Il n’était pas blessé : une masse de terre soulevée par l’éclatement d’un obus l’avait frappé au ventre et pour un instant assommé.

  • Tiens ! lui dit l’agent de liaison, vous êtes vivant !
  • Que s’est-il passé exactement ?
  • Je n’en sais pas plus que vous. Ici ils sont tous morts.
  • Où est l’ennemi ?

Le soldat lui montra du pouce la seconde ligne allemande.

  • Ils ont passé ? Où sont-ils maintenant ?

Le soldat hausse les épaules. Après un moment, il dit : “S’ils continuent à courir comme ils faisaient lorsqu’ils nous ont passé dessus, ils ne tarderont pas à arriver au Rhin”.

  • Où est le capitaine ?
  • A côté de vous mon lieutenant.

Chindler aperçut alors ce qui restait du capitaine : un tronc sans tête. Le bras droit du mort élevait une main gantée de chevreau fin que les doigts raidis tendaient étrangement... La soudaineté de l’image agit brutalement sur Chindler... avant d’avoir pu seulement se relever, il fut pris de vomissements et sentit une sueur froide lui couler sur le front. Il lui fallut cinq bonnes minutes pour se remettre.

Combien sommes-nous ? demanda-t-il enfin aux soldats qui l’avaient observé attentivement pendant tout ce temps.

  • Dix-sept, en vous comptant, mon lieutenant, répondit une voix.

Des détachements ennemis pouvaient apparaître d’un instant à l’autre, tirer sur son petit groupe, ou le faire prisonnier avec ses hommes... Il n’avait aucune idée de ce qu’il pourrait bien faire si des forces adverses, nettement supérieures en nombre, se présentaient tout à coup. Ces hommes feraient vraisemblablement ce qu’on leur commanderait, mais ils se rendraient peut être ? “A mon commandement” cria-t-il, en avant !

Comme dans une cour de quartier, les seize hommes, d’un seul mouvement, se levèrent. Chindler en fut si bouleversé qu’il eut voulu baiser la terre sur laquelle les lourdes bottes boueuses de ses hommes venaient gauchement de se mettre en mouvement”…

Si l’armée allemande a tenu pendant quatre ans contre le monde coalisé, c’est pour une bonne part à son corps d’officiers qu’elle le doit. Mais si la défaite s’est peu à peu transformée en victoire, c’est à l’esprit de la Reichswehr et, uniquement à lui, que l’Allemagne en est redevable. Et la Reichswehr est fonction de ses officiers.

En Allemagne, l’officier a gardé les prérogatives d’ancien régime.

Le “Vergeld” – wergeld -, la loi du sang y est souveraine. Si la noblesse avait ses privilèges, elle les achetait au combat. Elle payait de son sang la défense du territoire national à laquelle le bourgeois ou le paysan ne participaient pas. Avec la nation armée, la conscription, l’ampleur des guerres modernes, la distinction a, chez nous, disparu. En Allemagne elle a survécu jusqu’au nazisme.


Le général von Voights-Rhetz (main sur la hanche) commandant de la place de Versailles pendant l’occupation en 1871 et son état-major.

Avant 1914, il n’y avait aucun officier roturier dans les quarante cinq régiments appartenant à la garde ou à la cavalerie impériale. La roture n’était tolérée que dans l’infanterie, l’artillerie de campagne, les bataillons de pionniers du télégraphe et du train. Frédéric II n’avait-il pas dit que “la nomination d’officiers sortant de la bourgeoisie est le premier pas vers la décadence de l’État” ?

Mais si cet esprit de caste donne aux officiers de singuliers privilèges moraux et matériels, en échange, le sentiment du devoir poussé au sacrifice permanent de la vie y est chose naturelle. Aussi l’officier allemand a-t-il le sentiment qu’il est lui-même une parcelle de l’État.

L’État n’est pas comme chez nous, fondé sur une somme de coutumes peu à peu transformées en constitution et dont la force armée est l’auxiliaire au même titre oserai-je dire, que les chemins de fer ou les Ponts et chaussés .L’Etat allemand est mystiquement lié à son armée.

De là ce mépris du pouvoir civil qui n’a jamais pu commander longtemps en Allemagne.

C’est encore à von Brentano que j’emprunterai ce passage significatif. Le lieutenant Chindler chargé de mission à Berlin est reçu par le Chancelier de Bethman-Hollweg : « Monsieur de Brethman-Hollweg, depuis le début de la guerre portait l’uniforme. Chindler dut faire le salut militaire en entrant. Le chancelier se leva prit l’enveloppe scellée qu’il lui tendit et le pria de s’asseoir. Chindler l’observa tandis qu’il parcourait les documents contenus dans le pli. C’était donc là le chancelier. Cette tête, cette barbe, ces longues mains, ce cou ridé que l’on apercevait sous la vareuse déboutonnée dans le haut. Que fait cet homme au juste se demanda Chindler. Il constata soudain qu’il ignorait totalement quelle tâche avait à remplir ce fonctionnaire, quels étaient ses droits, quel rang lui attribuait la constitution (qu’il n’avait jamais lue) et pourquoi le haut Commandement était obligé de tenir compte de lui.

Il résolut d’acheter le texte de la Constitution et de le lire en détail, avec la plus grande attention”.

Ainsi l’officier allemand, par le pacte de vie et de mort scellé avec l’Etat, se sent très au-dessus de tous les autres organismes de la nation.

Il est pénétré de l’idée qu’il est bien plus intimement lié à sa patrie que tout individu représentant un parti politique, fut-il chancelier.

Un corps d’hommes liés les uns aux autres par un sentiment de cette nature sera nécessairement une école d’héroïsme. Or, tout acte d’héroïsme, même suivi d’échec, a une valeur en soi. Il accroît les forces morales de la nation. Ce sont ces forces morales, c’est l’honneur du pays dont le Reichswehr se sent le dépositaire. C’est à eux, non à une Constitution qu’elle doit sa fidélité.

Dédaigneuse de toute contingence politique, elle n’obéit qu’à l’état-major, cette incarnation du dieu de la nation. (13)

La force de ce sentiment a sauvé l’Allemagne. Il n’existe, plus raisonnablement, rien de semblable chez nous. L’armée, depuis plus d’un siècle, n’est plus intervenue dans le gouvernement du pays.
Formés par une soumission séculaire au pouvoir civil, ses chefs sont devenus des agents d’exécution, heureux ou malheureux suivant leur génie et le potentiel militaire qui tombait entre leur main en période de crise internationale.

Il a fallu la débâcle de juin 1940 pour qu’un gouvernement militaire s’institua, et encore a-t-il pris une forme civile et n’est-il considéré par la masse des Français que comme un pouvoir provisoire devant céder la place lorsqu’une nouvelle Constitution remplacera celle de 1875.

Fin du troisième exposé.

Pierre Marie Gallois

A suivre…

Du « duel » dans les milieux étudiants allemands…

En 1850 les nouvelles règles des combats de la « mensur »r ont été élaborées. La distance a été réduite et d’escrime mobile la « mensur » s’est transformée en escrime statique. Les retraites et les voltes étaient interdites. Il n’y avait que l’arme qui restait pour se protéger. Mais le combat durait toujours jusqu’à "la première goutte de sang" c’est-à-dire avait le caractère du règlement d’un désaccord.

Les règles ont un peu changé depuis. L’essentiel consiste en ce que maintenant la durée d’un combat est fixée. Le combat ne peut être arrêté avant terme que si un des adversaires a une blessure sur le visage. Grâce aux matériaux contemporains, on a renforcé la protection de toute la ceinture scapulaire y compris le cou. Seul le visage qui comme jadis n’était protégé que par les lunettes avec une grille métallique peut être touché. Le caractère du combat a changé, il a perdu son aspect de duel. Actuellement c’est un rite. Depuis ce temps-là la « mensur » a cessé d’être un moyen du règlement des désaccords. Actuellement c’est un rite d’initiation aux « chevaliers d’aujourd’hui », un essai de courage et de résistance. Selon les nouvelles règles il est interdit aux adversaires de fermer les yeux pendant le combat. Les arbitres latéraux ont toujours l’oeil sur cela. Et si un des combattants au moment de la défense ferme les yeux à cause de la peur, l’épreuve du courage n’est pas passée, le combat est arrêté.

L’arme que les combattants utilisent s’appelle « schlager ». Dans ce cas il s’agit d’un sabre, mais si on se permet la traduction libre, il peut être appelé « un truc à frapper », car une raquette de tennis s’appelle en
allemand de la même façon. En langue allemande d’aujourd’hui le mot « sabre » se prononce presque en russe « sabel ». Le schlager représente une arme lourde. Il est trois fois plus lourd qu’un sabre sportif moderne. http://escrime-avenir.org/cntnt/fra/fehtovanie8/fra_history/la_mensur.html

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