Leurre

Tous des Roms ?

Samedi 23 octobre 2010 // La France

Comme dans la filandreuse affaire Woerth-Bettencourt, où pas un jour ne passe sans apporter son lot de démentis, les suites du « Discours de Grenoble » par lequel Nicolas Sarkozy a sonné l’hallali contre les Roms ne cessent de défrayer une chronique où les révélations et les dénégations plongent le pays dans une patouille hargneuse ou dépressive.

Avant que la nausée n’achèvent de réduire au silence ceux qui croient encore à la noblesse du politique, tentons un schématique bilan.

Le fait divers d’où le Chef de l’État a tiré prétexte était dès l’abord inconsistant : les Roms en colère étaient certes des gens du voyage, mais sédentarisés et Français - ce qui ne peut les exposer à l’expulsion. Le prétexte de légitime défense invoqué pour expliquer la mort du délinquant en fuite n’a pas tenu : l’enquête démontre qu’un policier l’a abattu de profil alors qu’il passait devant lui en voiture. Sur un fond de tension sociale indéniable, cette bavure ne peut légitimer le lancement d’une opération politique aussi hasardeuse que de rendre suspecte toute une catégorie de la population.

Catégorie aux contours, à vrai dire, indiscernables. Car enfin, s’agit-il de nomades réguliers comme le sont les forains, ou de gens du voyage ethniquement libellés Roms, voire de Roumains immigrés ou de passage, auxquels des statistiques introuvables ou controuvées imputent un taux de délinquance deux fois et demi supérieur à la moyenne ? Pourquoi pas de tous les étrangers qui rôdent, faute de trouver un lieu d’accueil et du travail ? Pourquoi pas de nous-mêmes, issus d’ancêtres naturalisés il y a longtemps ?

Les ministres lancés sur cette piste hasardeuse, conscients qu’ils géraient le volet sécuritaire de la reprise en main de l’opinion par le Président, ont fait du zèle et assumant leur vocation comptable, du chiffre. En échange d’un mince pactole 300 € par adulte, 100 € par enfant, Eric Besson a été assez persuasif pour obtenir le départ volontaire en Roumanie de quelques centaines de ces citoyens d’Union européenne, dont on ne doute pas qu’ils sauront revenir, si leurs conditions d’existence demeurent ce qu’elles sont.

Pour pallier ce retour, le Gouvernement n’a pas manqué de recevoir des représentants de la Roumanie (sans songer à inciter Renault-Dacia à embaucher dans leur pays quelques-uns des migrants). Et de l’autre main, pour prouver l’importance accordée au sujet, on a créé rien moins qu’une Cellule de Coordination nationale de Lutte contre les Campements illicites tandis que le ministre de l’Intérieur signait une circulaire adressée pour action au ministre de l’immigration Éric Besson, qui l’a piteusement démentie.

Ce document visant en priorité les Roms, en contravention flagrante avec le droit international, a aussitôt produit son effet. Voilà la France en butte aux sarcasmes du Parlement de Strasbourg, semoncée par l’ONU, puis morigénée par la Commission européenne à qui les ministres Lelouche et Besson rétorquèrent avec hauteur que « la patrie des droits de l’homme » n’avait pas de leçons à recevoir... » Elle fait doucement rigoler la « Patrie des droits de l’homme »

Chacun voit midi à sa porte. Nicolas Sarkozy peut bien parler d’une erreur de rédaction, Claude Guéant se réjouir « Notre électorat est satisfait » et le Premier ministre prendre le profil bas qui sied à son ambition rampante, la formule de Dominique de Villepin finit par faire mouche : ces décisions brutales et cette impéritie politique discréditent la France et font, en vérité, une tache sur son drapeau.

Politiquement, le grand gagnant de cette imbécile surenchère est le Front national ; sa dirigeante saura glaner les bénéfices, les cumulant non sans finesse avec les propositions alternatives que la gauche socialiste n’ose pas adopter, eu égard à ses parrains internationaux.

Mais pour revenir sur les effets dans notre pays, toutes les conversations trahissent le désarroi, voire la déprime... L’espace politique est comme saturé d’une bouillie fantasmatique qui semble l’élément d’élection du Président. On dirait que l’agressivité qui l’habite cherche perpétuellement sa cible, voire en lui-même et contre lui-même, dans un syndrome d’échec qui serait pour lui seul triomphal.

Le nom de Sarkozy serait aussi celui d’une lignée de Roms en Hongrie... La curieuse trouvaille du Canard enchaîné ouvre un gouffre psychanalytique. Qui le Président de la République française veut-il expulser après tous les autres ?

Un simple vote pourrait en 2012, lui faciliter l’opération.

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