Toujours revenir aux « fondamentaux »…

Jeudi 9 décembre 2010 // L’Histoire

Se détourner des agitations stériles. Comprendre notre monde ?

Qui, mieux que notre Maître d’Ecole, peut nous y aider ?

Le général Pierre Marie Gallois dans « Le consentement fatal ».

Ensemble, abordons la fin de cette grande analyse…

« Le Consentement fatal ». Un entretien « magistral », conduit avec pertinence et sensibilité par Philippe Petit et Simon Kruk en 2001 : au cœur de nos temps difficiles qui n’a pas pris une ride !

Un entretien de « grande revue » qui ne laisse rien dans l’ombre : de l’Europe, de l’Allemagne, des jeux américains, du Moyen-Orient, de la Russie...

De la France qui paye et payera plus encore le prix de ses abandons...

A lire et à faire lire pour comprendre nos temps difficiles. Saurons-nous en retirer la substantifique moelle ?

« La superpuissance américaine : vers le choc des hégémonies »

« Abordons, in fine, le point d’orgue, la superpuissance américaine, déjà souvent évoquée, mais guère explicitée. La superpuissance et son éventuel déclin. Il faut d’abord situer cette notion d’hégémonie dans le spectacle que nous offre le monde aujourd’hui. À l’opposition des deux blocs, économie de marché d’un côté, économie planifiée de l’autre, qui a divisé le monde pendant quarante ans, s’est substituée aujourd’hui une nouvelle division qui oppose une minorité de pays riches à une majorité de pays pauvres, ou sinon pauvres, du moins, moins riches. Aujourd’hui, la question numérique prend toute son importance : une minorité dispose des principales ressources du monde face à une grande majorité qui en est dépourvue. Quelle est l’origine de cette situation, selon vous »

« Le point de départ est d’abord la dislocation des grands empires au cours des deux siècles précédents : l’Empire austro-hongrois, l’Empire allemand, l’Empire russe et, plus récemment, l’Empire soviétique.

Cette première dislocation conduit à l’émergence d’États-nations d’envergure beaucoup plus modeste. La deuxième décomposition est celle des empires coloniaux. Les empires britannique, français, espagnol, portugais, italien, hollandais et même allemand - ont disparu au cours de la première moitié du XXe siècle.

Nous renvoyons nos lecteurs à la lecture du « dossier » de Philippe Lamarque : « Le British empire : une étrange tentative de conquête du monde ».

Après ces deux dislocations, il en a été quasiment fini de la prépondérance des pays européens. Jusqu’alors, c’étaient les pays européens qui dictaient leurs lois au monde, déjà du temps des empires et a fortiori à l’époque des empires coloniaux, puisqu’ils intervenaient pratiquement sur toutes les parties du monde pour y imposer leur mode de vie, leur culture, leur civilisation, leurs techniques et leurs commerces. La prépondérance de l’Europe s’est donc peu à peu estompée, laissant la voie ouverte à la prédominance des États-Unis.

Pour situer cette question de l’hégémonie, il faut donc considérer la fin du rayonnement politique des pays européens, l’émergence de nouveaux pôles de puissance hors de l’Europe et le nouveau fractionnement géopolitique du monde avec l’éveil d’entités nouvelles, soit pour des raisons de nationalité ou d’ethnicité, soit pour des questions tribales, soit pour des motifs confessionnels, soit encore par le mélange de plusieurs de ces facteurs.
En plus, dans cette inversion des rapports de force, il faut prendre en considération deux dates importantes. La première, c’est 1954 : Diên Biên Phû.


Diên Biên Phû…

Cette fois, la puissance colonisatrice est battue par les colonisés avec des répercussions considérables. La seconde est 1975 : l’échec des États-Unis au Vietnam, le rembarquement précipité à Saigon et la preuve qu’un peuple modestement armé peut l’emporter sur une puissance qui était déjà une superpuissance militaire.


Evacuation de Saigon…

Ces deux événements contribuent à l’émergence d’un monde qu’il ne faut pas définir comme étant le tiers-monde mais comme le monde non occidental.

En Occident, après le désastre européen de 1940-1945, suivi de la perte des colonies, une voie royale est ouverte aux États-Unis, qui sont le seul pays capable de pratiquer une politique d’hégémonie mondiale. Cela grâce à leurs propres efforts mais aussi grâce aux guerres civiles intestines européennes qui ont permis aux Américains de venir au secours de l’Europe et, ainsi, à la fois de se distinguer, de découvrir un autre monde et d’y jouer un rôle capital- qui n’est pas terminé, loin de là. Le deuxième élément favorable aux États-Unis est l’implosion de la Russie soviétique transformée en Russie avec l’élimination du système de l’économie planifiée et par conséquent le triomphe de l’économie de marché dont les Américains sont les champions.

« Vous le datez de quand, plus précisément, ce déclin européen ? »

« Je le date de la destruction des empires coloniaux. »

C’est-à-dire, pratiquement, les années cinquante.

Mais en fait il a débuté plus tôt. Il a commencé dans le passé, même si les Européens ne s’en rendaient pas compte à ce moment-là, par une hémorragie migratoire. Au XX e siècle ainsi qu’on l’a dit, 60 millions d’Européens sont partis en Amérique, parmi les plus actifs, les plus industrieux, les plus désireux de travailler et de se développer.

On a enrichi ainsi le potentiel américain, qui était faible, et affaibli le potentiel européen. Cette hémorragie s’est poursuivie avec les guerres intestines européennes, les guerres déclenchées par l’Allemagne, la Première et la Seconde Guerre mondiale qui, à elles deux, ont fait un nombre considérable de victimes et ont nécessité l’intervention américaine. »

« Mais le développement du monde non occidental tout en étant très inégal, est davantage redevable à des régimes autoritaires qu’à la pratique de la démocratie, comme si la forme intermédiaire dans laquelle se trouvent ces États nécessitait encore un autoritarisme qui justement a fait le succès du développement de l’Europe. Ils passent par la même phase que nous au XVIIe, XVIIIe et au début du XIXe siècle. Quant aux États-Unis, champions de la démocratie, ils ont tout simplement repris le flambeau de la Grande-Bretagne qui passait, à l’époque, pour être le modèle de la démocratie. »

« À cette différence près que le système américain repose sur une démocratie étrange qui est surtout un paravent. C’est une démocratie élitiste, cette élite étant constituée par ses succès matériels et financiers.

Au fond, ce serait plutôt une ploutocratie, qui voudrait pratiquer la démocratie dans ce qu’elle a de mieux, de manière à avoir bonne conscience, mais qui le fait avec des méthodes qui relèvent de la logique commerciale et industrielle, soit la primauté de l’argent et de la réussite matérielle. »

« Comment les Américains cherchent-ils à pérenniser leur pouvoir hégémonique ? »

« Ils agissent à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des États-Unis. Il s’agit d’abord pour eux de dominer le monde scientifiquement : être à la tête de tous les secteurs de la science de manière à devancer les différents rivaux engagés dans la même voie.


« Massachusetts Institute of Technology »

Deuxièmement, il leur faut contrôler économiquement : par un marché interne florissant, une industrie prospère, qui permettent, toujours par l’intermédiaire de l’argent, d’exercer une influence sur les grands organismes internationaux, par exemple, lorsque le secrétaire général de l’Onu, Boutros-Ghali, leur déplaît, on le change au profit de Koffi Annam en pensant qu’il sera plus souple.

Et ils se servent à leur profit de leur influence sur le Fonds monétaire international, l’Organisation mondiale du commerce, la Banque mondiale...

Tous les organismes internationaux, donc supranationaux, soient contrôlés indirectement par les États-Unis.

Troisièmement, il leur faut dominer le monde culturellement en répandant le plus possible leur mode de vie, leur « way of life ».

Les Américains estiment en effet que, tout compte fait, c’est celle qui convient le mieux à l’humanité dans son ensemble. Ils la répandent par le cinéma, par la mode, par l’argent, par toutes sortes de moyens, cette culture étant complémentaire de leur rayonnement économique.

Enfin, ils veulent aussi le dominer par le biais de l’informatique.

Or le réseau informatique leur offre deux possibilités d’action : d’une part, il permet d’être mieux informé que quiconque et à tout moment sur le monde entier ; d’autre part, le contrôle des moyens informatiques à la disposition du reste du monde empêche l’émergence de puissances rivales qui tenteraient d’être plus performantes. »


« Mais comment vont-ils maintenir face au reste du monde, ces diverses dominations ? Il commence à y avoir des résistances… »

« Point par point, il leur faut d’abord conserver la maîtrise du projet scientifique par un financement généreux de la recherche. Diffuser par des moyens techniques appropriés leur modèle socioéconomique dans le monde.

Disposer d’un réseau de moyens d’information dominant. Occuper l’espace, le cosmos, et en exploiter les possibilités pour être en mesure, en cas de besoin, d’interdire à quelqu’un d’autre d’occuper ce même espace, en ayant par exemple des satellites tueurs, des satellites antisatellites.

Ce contrôle de l’espace est une donnée importante et je m’y arrête un instant pour ouvrir une parenthèse.

Au cours des années 1983-1985 j’ai été amené à travailler sur le système de défense stratégique.


James A. Abrahamson

Mes camarades américains attachaient une grande importance à cette initiative, non parce qu’elle leur assurait un avantage militaire immédiat mais parce que, comme le disait le général Abrahamson, ils estimaient qu’un jour à partir de la verticale de New York ou de Miami, ils seraient capables à l’aide d’un faisceau laser, à la vitesse de la lumière et silencieusement, de détruire tel ou tel terroriste dans son repère à Beyrouth. Imaginez donc, me disait-il en substance, la puissance que nous aurons obtenue quand nous serons les seuls à détenir les points hauts du monde, c’est-à-dire à dépasser la rotondité de la Terre. Pour contrôler l’espace, il faut se porter en altitude afin de couvrir un hémisphère complet. D’où l’initiative de défense stratégique lancée par Reagan et, maintenant, le système de défense plus modeste dont la première phase est à l’étude et dont la seconde phase permettra sans doute, un jour, de réaliser ce que Reagan n’a pas pu faire en 1985.

« Le bouclier antimissile de Bush ne fait pas l’unanimité ? »

« Il faut faire le constat suivant : le bouclier antimissile en question ne vise plus à occuper des points hauts dans 1’espace pour détruire des fusées soviétiques au moment de leur départ, là où elles étaient le plus vulnérable, mais simplement au moment de la retombée - c’est ce que l’on désigne par « défense terminale ». Il n’est plus question de se situer dans l’espace, mais d’installer à terre des armes capables d’intercepter le projectile qui en arrive. Mais l’idée de base, c’est de préparer une deuxième option qui, elle, sera déterminative pour assurer l’hégémonie américaine. Le prétexte pour entamer cette première phase a été la menace créée par les « roque-states », soit des « États-voyous », à qui il prendrait un jour la fantaisie d’atomiser l’Amérique.

En réalité, il s’agit de mettre sur pied un système capable de neutraliser au moins partiellement la panique atomique chinoise évitant à Taiwan d’être sous la menace chinoise continentale et gardant le japon des éventuels desseins agressifs, à la fois de la Chine et surtout d’une Corée unifiée.

Il s’agit de se ménager un rôle dans cette zone d’Asie Pacifique qui est en train de se développer (et dont, les États-Unis risquent d’être éliminés), en proposant aux alliés de la région un système qu’eux seuls peuvent déployer.

Naturellement, c’est gênant pour les petites puissances nucléaires qui avaient la sagesse de se contenter d’un arsenal modeste, la France, la Grande-Bretagne, la Chine, Israël, puisque cet armement pourrait être justiciable du système américain et par conséquent, ne pourrait être utilisé pour assurer la défense de l’État qui détient cette panoplie raisonnable que si les Américains le veulent bien. »

« Mais parallèlement, le réarmement continue, avec les armes chimiques... »

« Oui, mais cela ne change rien. Il s’agit de neutraliser les fusées chinoises en prenant en compte ce qui sera au bout de ces fusées : ou bien une charge bactériologique, ou bien une charge chimique, ce qui est plus probable, ou bien une charge nucléaire. Encore une fois, on peut commettre des actes de terrorisme beaucoup plus facilement sans les fusées, sans avoir à maîtriser une technique compliquée. Le milliardaire saoudien Oussama Ben Laden impressionne beaucoup les Américains parce qu’un jour il a fait exploser une charge contre un croiseur américain dans le port d’Aden au Yémen.


« USS Cole »

Il n’avait pas besoin pour cela de tout un arsenal compliqué. L’argument du « roque state », n’est donc qu’un prétexte et l’objectif visé reste be1 et bien la neutralisation d’un armement balistique chinois qui pourrait menacer le Japon et Taiwan et, sous le poids de cette menace, conduire ces pays à composer avec la Chine. Les Américains n’y trouveraient pas leur compte. C’est une façon, pour eux, de demeurer en Asie Pacifique comme une puissance utile. »

« Y a-t-il dans ces circonstances une connivence entre les Russes et les Américains ? »

« Non. Les réactions de Vladimir Poutine sont éloquentes à ce sujet. Les Russes sont contre ce procédé parce qu’ils savent qu’il amorce la seconde phase.

C’est pour cela que Vladimir Poutine a fait une contre-proposition qui est celle d’un système antimissile européen.

Fermons donc cette parenthèse sur l’occupation de l’espace comme démarche hégémonique. Et ajoutons-lui une autre préoccupation américaine capitale qui est le contrôle des sources d’énergie où qu’elles se trouvent dans le monde pour les détourner vers les États-Unis et empêcher qu’elles profitent aux puissances rivales.

Enfin, il leur faut être en mesure d’intervenir militairement et avec succès - pour ne plus renouveler l’épisode du Vietnam -, dans n’importe quel coin du globe, et, donc, se doter du matériel nécessaire. Dernier point stratégique : il leur faut contrôler les économies des pays étrangers par l’extension des entreprises transnationales américaines qui, installées dans ces pays, par la présence de leurs capitaux et par l’intermédiaire des fonds de pension, exercent une mainmise indirecte. Il s’agit, par ces moyens, de vassaliser les pays alliés afin qu’ils contribuent à la réalisation des desseins américains. Comme ce fut le cas, par exemple, pendant la guerre du Golfe où les Américains ont réussi à s’assurer l’appui des pays qui n’avaient aucun intérêt à détruire l’Irak, telle la France. Il s’agit par ailleurs de retarder par tous les moyens possibles le développement des pays qui pourraient devenir de dangereux rivaux, plus précisément d’une Russie réhabilitée, d’une Chine dont ils reconnaissent depuis longtemps qu’elle pourrait en 2020-2025 devenir une superpuissance dépassant de beaucoup l’ex-puissance soviétique, enfin de l’Inde, avec 1,6 milliard d’habitants prévu pour 2050, ce qui en fera un pays extrêmement important dans le monde -très avancée dans les domaines de l’informatique, de l’armement et de l’énergie nucléaire, l’Inde a tous les atouts pour devenir une très grande puissance. »

« Comment voyez-vous l’avenir des relations américano-russes aujourd’hui ? »

« L’Amérique a eu peur pendant quarante ans de la Russie et elle la redoute toujours.

Aujourd’hui, elle utilise l’Allemagne comme une sorte d’observateur-contrôleur de l’évolution de la Russie, l’encourageant à y investir, faisant ainsi dépendre l’économie russe des crédits allemands.

Par ailleurs, en soutenant la Turquie et en étant présent dans le Caucase, au Kazakhstan et en Ouzbékistan, les Américains ont repris la vieille stratégie de l’encerclement, celle que Georges Kennan appelait le « containment ».

Le « containment », que Kennan avait envisagé pendant la guerre froide, se trouve réalisé aujourd’hui en période de paix par cette double démarche, qui enserre la Russie par le nord et par le sud. Au nord, par l’Allemagne, la Suède et la Finlande, et au sud, en empêchant que les républiques ex-soviétiques musulmanes ne rejoignent la Russie. Et puis, leur grande politique énergétique consiste à détourner vers l’ouest l’énergie fossile, à la fois de l’Irak, de l’Arabie Saoudite et du Caucase. C’est si vrai que Madeleine Albright avait même envisagé d’envoyer des troupes de l’Otan pour défendre le pétrole du Caucase contre d’éventuels intérêts russes, en oubliant que le Caucase a toujours été une zone de développement russe. C’est la cause de la deuxième guerre de Tchétchénie. »

Les précédentes présentations…

Le prix de nos abandons et de nos lâchetés...

Il fut un des symboles de notre vieille nation, le coq...Il s’est mué en autruche. Mesurons-nous les conséquences de ces abandons, de ces lâchetés ? Un homme, le général Pierre Marie Gallois, notre « Maître d’Ecole », est toujours là pour nous les rappeler ! Des conséquences terribles... « Le Consentement fatal ». Un entretien « magistral », conduit avec pertinence et sensibilité par Philippe Petit et Simon Kruk en 2001 : au cœur de nos temps difficiles qui n’ont pas pris une ride !

« A vouloir se faire, l’Europe se défait. »

Avec notre « Maître d’Ecole » poursuivons la lecture du « Consentement fatal ».

Quelques « paramètres » ont-ils changés ? Bien peu...

Du « Consentement fatal »... suite…

Politique France - Le 4 avril 2010

Poursuite de l’entretien « magistral », conduit par Philippe Petit et Simon Kruk en 2001.

Comme toujours notre « Maître d’Ecole » ne laisse rien dans l’ombre : de l’Europe, de l’Allemagne, des jeux américains, du Moyen-Orient, de la Russie...

De la France qui paye et payera plus encore le prix de ses abandons...

Le général Pierre Marie Gallois, dès 2001- pour ne pas dire plus avant encore prévoyait bien des désenchantements.

Toujours une grande leçon d’histoire pour comprendre les dérives de nos temps difficiles.

Quand la France, icône de l’Etat-nation, tourne le dos à ses racines et à son histoire…

Notre « Maître d’Ecole », le général Pierre Marie Gallois débusque tous les pièges.

Dans l’ombre d’une certaine « Europe », le spectre du Saint-Empire, germanique comme il se doit… Et de ses « alliés »…

 

De l’ « Empire », du dessein inavoué de l’Allemagne...

En un mot, de l’ « Union Européenne » !

Comprendre nos temps difficiles ?

Toujours les grandes leçons de notre « Maître d’Ecole », le général Pierre Marie Gallois.

Et si une leçon est incontournable sur cette « Union Européenne », c’est bien celle qui nous offerte dans « Le consentement fatal »…

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