Tunisie.

Top départ pour un scrutin historique.

Vendredi 28 octobre 2011, par Choukri Hmed et Hla Yousfi // L’Afrique

Des affiches électorales, des tracts distribués dans les rues, des meetings de lancement de campagne... Les Tunisiens découvrent le multipartisme.

Wided Hakiri, une informaticienne de 27 ans, se prépare avec enthousiasme à "s’exprimer pour la première fois par les urnes". "J’hésite encore un peu", confie-t-elle en parcourant du regard les affiches des partis sur un mur de la circonscription de Tunis. "On n’est pas habitué à choisir." Le choix est d’autant plus difficile que l’offre est pléthorique. Mais toutes les formations politiques n’ont pas la même visibilité. Chaque liste candidate a enregistré un message électoral de trois minutes, diffusé dans les médias nationaux. Pour le reste, elles sont tributaires de leurs moyens financiers et humains, une aide publique est octroyée à chaque liste candidate, mais elles peuvent dépenser jusqu’au triple. Les ressources sont parfois proches de zéro pour certaines formations, notamment les indépendantes, qui représentent plus de 40% des listes. Au premier jour de la campagne, près d’un quart des indemnités publiques n’avaient pas encore été distribuées aux formations.

Quelque 42 affiches occupent l’espace mural consacré aux 80 listes candidates dans la circonscription de Tunis. Le manque de moyens réduit à néant les actions de terrain de certains candidats. Slim Naouar, un étudiant en droit de 27 ans, reste dubitatif face à la profusion des fantaisistes, dit-il. Ils sont hors-jeu par rapport aux réalités du pays." Il cite des candidats qui promettent "une aide financière aux jeunes mariés", ou encore le paiement par l’Etat des factures d’électricité trop lourdes. Sur l’affiche de campagne d’une liste indépendante, il montre deux personnes qu’il "connaît personnellement" "Ils n’ont ni le bagage culturel ni le niveau intellectuel nécessaires pour entrer à la Constituante’ ; dit-il. Les quelques `footballeurs candidats" lui inspirent encore moins confiance. "On se fiche de nous" ; conclut-il.

Les grands partis - cinq ou six formations politiques qui existaient avant le 14 janvier - ont organisé des meetings de lancement de campagne, les 1er et 2 octobre. Le Parti démocrate progressiste (PDP) - centre - a choisi la ville côtière de Sfax pour un rassemblement à la mise et scène savamment orchestrée. Les leaders du parti sont montés sur l’estrade illuminée de rouge, dans un vacarme de musique et d’applaudissements, avant de prendre la pose devant les photographes. Le décor était plus modeste à Sidi Bouzid, berceau de la révolution, où le parti islamiste Ennanda, favori du scrutin, a lancé sa campagne. Mais l’enthousiasme du public était tout aussi palpable.

Depuis, ces formations ont multiplié les rassemblements et les actions de terrain, du porte-à-porte à la distribution de tracts sur les marchés. Bénéficiant de moyens financiers et d’une certaine notoriété, ces partis historiques devraient rafler le plus gros des sièges de l’Assemblée constituante, alors que les Tunisiens restent dubitatifs face à cette multitude de candidats. La presse tunisienne publie presque chaque jour des dessins humoristiques montrant des électeurs déconcertés ou ensevelis sous des dizaines de listes.

Mais, après des décennies d’autoritarisme, les partis souffrent aussi de la défiance des Tunisiens à l’égard de la politique. Des rumeurs ont évoqué les méthodes douteuses de certains partis, l’achat des votes. Mohsen Hasnaoui, un marchand de tabac de 56 ans dont le stand est installé en face d’un mur consacré à l’affichage électoral, n’a pas l’intention de voter. "II y a aujourd’hui des milliers de Ben Ali, des gens qui veulent atteindre le pouvoir par tous les moyens, dit-il. Le contenu de la marmite ne va pas changer. Je préfere rester innocent de ce qui va arriver à la Tunisie.

Slim Naouar s’interroge quant à lui sur les sources de financement des formations politiques. Il souhaiterait que chacune d’elles publie ses comptes. L’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie) doit contrôler le financement de la campagne électorale en collaboration avec la Cour des comptes et le ministère des Finances. Mais les procédures prévues sont-elles réellement appliquées ? se demande le jeune homme. Outre la régularité de l’opération électorale, l’enjeu majeur de la campagne est d’inciter les électeurs à se rendre aux urnes.

La Crainte d’un succès islamiste

A lire les emtonaux et a parcourir la Toile, une seule question mériterait d’être posée :que se passerait-il si Ennanda obtenait la majorité des sièges à l’Assemblée constituante au soir du 23 octobre ? La "transition démocratique", selon l’expression consacrée, ne connaîtrait donc qu’une seule menace, qu’une seule ombre au tableau : le possible triomphe du parti islamiste. Face à ce défi, les critères d’évaluation des programmes se concentrent sur les relations qu’entretiendraient les candidats ou les partis avec le mouvement islamiste : tous sont sommés de s’expliquer sur une éventuelle alliance et de dire s’ils comptent ou non pactiser avec le diable, qui se présente comme la voix de Dieu sur terre.

De ce fait, deux sujets récurrents retiennent depuis le 14 janvier l’attention des médias A des partis politiques tunisiens : ils opposent, d’une part, la citoyenneté au tribalisme et au régionalisme ; d’autre part, la laïcité à l’islamisme. Deux matrices abondamment relayées par les médias occidentaux. Et pour cause : ces thématiques, mais surtout la façon de les formuler, prolongent, confirment et confortent les présupposés culturalistes à l’encontre des Arabes et des musulmans que seraient les Tunisiens. Leur inscription à l’agenda politique contribue à entretenir la crainte du péril islamiste et d’une possible reproduction du scénario algérien après la victoire du Front islamique du salut (FIS) dans les urnes, en 1990 et en 1991 [suspension des élections par les militaires et affrontements armés].

Dans ces conditions, la seule grille d’analyse des programmes des partis Politiques se réduit au fait de savoir s’ils sont pour Ennanda, un peu, passionnément, à la folie. En ressort un dégradé de positions et d’acrobaties sémantiques assez impressionnant.
Aux deux extrémités de ce continuum s’opposent deux forces Politiques structurées. D’un côté, les supposés dépositaires de l’islam et les défenseurs du retour aux valeurs morales sont représentés par Ennahda Leur argument phare : il y a trop de corruption dans le pays et le seul recours est la réhabilitation d’un héritage religieux. Sans que l’on saisisse continent ce retour mythique pourrait se traduire en termes politiques et économiques. De l’autre côté du spectre, les avocats de la modernité ou de la modernisation, regroupés notamment au sein du Pôle démocratique moderniste, défendent avant tout les valeurs de la citoyenneté et les libertés individuelles. L’objectif de ces derniers serait d’émanciper les Tunisien(ne)s de toute emprise tribale, régionale, communautaire ou encore religieuse. La garantie de cette émancipation serait l’instauration de la laïcité, une stricte séparation de l’Etat et de la religion, bien qu’on ignore comment ces dispositifs peuvent triompher d’une tradition historique, politique et culturelle spécifique.

Entre les deux, une myriade de partis dont les plus importants sont Ettakatol, le Congrès pour la République (CPR) et le Parti démocrate progressiste (PDP) - qui a ouvertement joué la carte de la réintégration des RCDistes "propres" [RCD, Rassemblement constitutionnel démocratique, le parti du président déchu, dissous le 9 mars 2011] - laissent planer le doute sur leur éventuelle alliance avec le parti islamiste, traversés qu’ils sont par des courants contradictoires à ce sujet.

Ce clivage entre "traditionalistes" et "modernistes" s’est manifesté à plusieurs occasions, largement surmédiatisées : au moment de la discussion de l’article 1er , de la Constitution de 1959 (sur la place de Parabité et de l’islam dans la définition de l’Etat tunisien), au sujet de la parité aux élections, à propos de l’égalité hommes-femmes lors des successions... Au-delà de leurs dissensions, l’ensemble des acteurs politiques disent être "pour la démocratie". Mais comment passer de cette belle pétition de principe à sa mise en oeuvre concrète ? Des élections libres et transparentes suffiront-elles ?

Réduire la démocratie à une procédure technique - assurer la tenue d’élections libres - ou, pis, à un processus par lequel tout doit être fait pour empêcher Ennanda de gouverner conduit dans les deux cas à confisquer dangereusement le débat. La démocratie exige en premier lieu de définir les modalités d’alternance politique entre les principaux acteurs, sans quoi les résultats des consultations électorales risquent d’être l’occasion d’un véritable séisme, si le fantasme se réalise et qu’Ennanda rafle effectivement la majorité des sièges. Si le peuple tunisien peut et veut devenir l’acteur principal du processus, loin de l’opposition binaire et stérile entre tradition et modernité, cela suppose de revenir à l’idéal au nom duquel les Tunisiens se sont soulevés  : "Travail, liberté, dignité nationale". On a là les trois axes pour établir les fondements d’un nouveau projet de société qui réintègre la question sociale qu coeur du débat politique. Sans quoi aucune démocratisation réelle n’est à attendre ni à espérer.

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