Téhéran veut régler son compte à Internet.

Samedi 25 juin 2011 // Le Monde

Les autorités iraniennes viennent d’opter pour un moyen radical de contrôler le réseau. Leur objectif est de créer un Intranet géant sans lien avec le reste du monde.

L’Iran s’oriente vers une nouvelle forme de censure, particulièrement agressive, avec la mise en place d’un Internet national, qui isolerait le cyberespace iranien du reste du monde. Les autorités iraniennes, qui comptent déjà parmi les pays les plus avancés en matière de censure en ligne, voient dans ce projet un moyen de mettre fin à la lutte pour le contrôle d’Internet. Elles font la promotion de cet Internet national en affirmant qu’il permettra de préserver la morale islamique et de faire des économies sur le coût de la connexion.

En février dernier, tandis que les manifestations pour la démocratie gagnaient toute l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, Reza Bagheri Asl, directeur de l’Institut de recherche du ministère des Télécommunications, déclarait à une agence de presse iranienne que 60 % des foyers et des entreprises seraient bientôt sur le nouveau réseau intérieur. Et d’ajouter que d’ici deux ans celui-ci serait étendu à tout le pays. Cette étrange initiative paraît s’inscrire dans un effort global du régime pour lutter contre ce qu’il considère comme une menace importante : une invasion massive, par le biais d’Internet, des idées, de la culture et de l’influence occidentales, émanant principalement des Etats-Unis. Dans de récents discours, le guide suprême, Mi Khamenei, et d’autres hauts dirigeants ont parlé à ce propos de guerre douce. Le 27 mai, on apprenait dans la presse locale que l’Iran avait également l’intention de mettre en place dans les mois à venir son propre système d’exploitation, destiné à remplacer Windows. Cette initiative, qui n’a été confirmée pour l’instant par aucune source indépendante, est attribuée à Reza Taghipour, ministre de l’Information et de la Communication. L’Internet national iranien sera un réseau authentiquement halal, a récemment déclaré Ali Aghamohammadi, conseiller éconoinique du président Ahmadinejad.

Mais les obstacles ne manquent pas. Même dans un pays isolé par des sanctions économiques, Internet est un outil important pour les affaires. En limiter l’accès pourrait entraver les investissements de la Russie, de la Chine et d’autres partenaires commerciaux. Il y a aussi la question des connaissances spécialisées et des moyens nécessaires à la création d’équivalents iraniens des moteurs de recherche à succès, comme Google. L’Iran a été connecté à Internet au début des années 1990, devenant ainsi le premier pays musulman du Moyen-Orient à accéder au réseau des réseaux et le deuxième de la région après Israël. La population iranienne, jeune, instruite, très urbanisée, s’est vite emparée de ce nouvel outil.

Filtrage insatisfaisant Initialement, les autorités ont encouragé l’utilisation d’Internet, car elles y voyaient un moyen de diffuser l’idéologie islamique et révolutionnaire tout en favorisant la recherche scientifique et technologique. Des centaines de fourn !seurs d’accès privés à Internesont apparus. Le climat a changé du tout au tout à la fin des années 1990, lorsque les durs durégime ont remis en cause la politique d’ouverture de Mohammad Khatami, alors président. Ce tour de visa entraîné la fermeture de dizaines de journaux réformistes, ce qui a eu pour effet de déclencher l’explosion de la blogosphère iranienne. Les journalistes qui avaient perdu leur emploi sont passés sur le web. Les lecteurs ont suivi. Puis les autorités ont riposté. En 2003, des responsables ont annoncé des projets visant à fermer plus de 15 000 sites Internet, selon un rapport d’OpenNet Initiative, un projet auquel collaborent plusieurs universités occidentales. Le régime a commencé à arrêter des blogueurs.

L’Iran a essayé de consolider ses "cyberdéfenses", notamment en modernisant son système de filtrage. A cette fin, il a utilisé pour la première fois uniquement de la technologie iranienne. Jusque vers 2007, le pays faisait appel à des systèmes de filtrage américains, obtenus par des pays tiers et souvent dans des versions piratées, notamm nt le SmartFilter, de la sociét, Securetom- puting, ou certains produits de Juniper Networks et Fortinet, d’après des ingénieurs iraniens connaissant bien ces logiciels. La société Fortinet affirme qu’à sa connaissance aucun de ses produits n’a été utilisé en Iran, ajoutant qu’elle n’ex- porte pas vers des pays sous embargo, pas plus que ses revendeurs. McAfee, qui possède Secure Computing, assure que l’Iran ne bénéfice d’aucun contrat et partant d’aucune assistance technique. Intel a récemment racheté McAfee.

Le concept d’Internet 100 % iranien est apparu en 2005, lorsque Mahmoud Ahmadinejad a accédé à la présidence. Une expérience a alors été tentée avec des programmes pilotes utilisant un réseau fermé, lequel desservait plus de 3 000 écoles publiques iraniennes, ainsi que 400 antennes locales du ministère de l’Education. En 2008, les pouvoirs publics ont dépensé l’équivalent de 1 milliard de dollars [ 680 millions d’euros] pour poursuivre la construction de l’infrastructure nécessaire,.L’Interrret national ne va pas limiter l’accès des usagers, a expliqué cette année-là Abdolmajid Riazi, alors directeur adjoint des technologies de communication au ministère des Télécommunications. Au contraire, il va renforcer la position de l’Iran et protéger sa société contre l’invasion culturelle et d’autres menaces. Les autorités ont également observé que l’Internet iranien serait meilleur marché pour les usagers. Remplacer le trafic international de données par un trafic national permettrait d’économiser sur les coûts très élevés des télécommunications internationales.

Une cyberarmée pour l’Etat

La violente contestation qui a suivi l’élection de juin 2009 a révélé les limites du contrôle d’Internet et fourni des arguments à ceux qui militaient en faveur d’un Internet national, fermé. Ainsi, une vidéo réalisée au plus fort de la crise, montrant ce qui semblait être l’assassinat d’une, étudiante, Neda Agha-Soltan, a fait le tour d’Internet, presque en temps réel. Certaines fuites ont été rendues possibles par des gens travaillant à l’intérieur du système. Ainsi, de son propre aveu, un ancien ingénieur responsable des connexions au Net ne bloquait que partiellement certains sites interdits pendant les manifestations de 2009, laissant ainsi filtrer le trafic vers le monde extérieur. Depuis 2009, les autorités ont renforcé leur contrôle en ligne. Contrer la guerre douce est devenu la priorité pour nous aujourd’hui, a déclaré Khamenei, le guide suprême, dans un discours prononcé en novembre 2009 devant des bassidjis [milice du régime]. Dans une guerre douce, l’ennemi tente d’utiliser ses moyens de communication avancés pour propager des mensonges et des rumeurs. Le corps des gardiens de la révolution (ou pasdarans), une puissante section des forces de sécurité iraniennes [armée parallèle du régime], est en première ligne dans cette guerre virtuelle. Fin 2009, les pasdarans ont acquis une part majoritai re dans le monopole d’Etat des télécommunications. Résultat, le réseau de communications est passé intégralement sous leur contrôle. Les pasdarans ont créé une cyberarmée pour laquelle ils comptent former plus de 250 000 pirates informatiques. Ils ont récemment revendiqué des attaques contre des sites occidentaux, en particulier celui de Voice of America, le service de radiodiffusion internationale financé par le gouvernement américain. Et, au ministère des Télécommunications, on commence à travailler sur un moteur de recherche national baptisé Ya Hagh [Ô justice], dont l’ambition est de devenir l’équivalent iranien de Google ou de Yahoo !

Répondre à cet article