POLEMIQUE EN ISRAEL

Tant de colonies hors la loi…

HA’ARETZ (extraits)

Mardi 26 mai 2009, par Uri Blau // Le Monde

HA’ARETZ (extraits)

Tel-Aviv 

Une base de données militaire consultée par Ha’Aretz indique que la plupart des implantations juives en Cisjordanie sont construites illégalement, très souvent sur des terrains appartenant à des Palestiniens

C’est en 2005 que les autorités militaires israéliennes se sont enfin décidées à accomplir une tâche apparemment élémentaire : mettre sur pied une banque de données des implantations [colonies de peuplement juives] en Cisjordanie. Le général Baruch Spiegel, qui était à cette époque l’adjoint du ministre de la Défense, Shaul Mofaz, fut chargé de la mission. Pendant deux ans, Spiegel et son équipe, qui ont dû signer au préalable un engagement de confidentialité, ont rassemblé de façon systématique une énorme quantité de données, fournies pour l’essentiel par l’administration civile [nom qui désigne l’administration militaire israélienne, compétente sur 60% de le Cisjordanie, colonies incluses].

Si le dernier gouvernement d’Ariel Sharon a finalement choisi de lancer cette vaste enquête, c’était avant tout pour que les pouvoirs publics israéliens disposent d’une source d’information crédible et accessible afin de se justifier. Ils doivent en effet faire face à un nombre grandissant d’actions en justice, introduites par des particuliers palestiniens ou par des ONG de défense des droits de l’homme et des organisations de gauche israéliennes qui contestent la légalité des travaux de constructions dans les implantations ainsi que leur extension sur des terrains privés palestiniens. Mais, deux ans plus tard, le gouvernement à découvert que ces données accumulées à grand-peine étaient tout simplement explosives. Ehoud Barak, qui avait récupéré entre-temps son portefeuille de ministre de la Défense, a donc donné aux responsables militaires de l’opération instruction stricte de ne pas rendre publiques les données recueillies, au motif que leur publication ne pourrait – pour dire les choses simplement – que menacer la sécurité de l’Etat d’Israël et nuire à son image internationale.

Ha’Aretz est parvenu à se procurer les données contenues dans cette base. Une mine d’informations qui jette une lumière crue sur la politique menée par Israël dans les Territoires [palestiniens]. Et qui met en évidence une réalité que l’on tente de cacher depuis des lustres : dans l’écrasante majorité des implantations – plus de 75% -, la construction et / ou l’extension des colonies ont été menées de façon irrégulière. Les travaux ont été réalisés soit sans permis de construire, soit à d’autres fins, que celles stipulées dans les permis accordés. Plus grave, de nombreuses infrastructures publiques (routes, écoles, synagogues, séminaires talmudiques, postes de police, etc.) ont été bâties de façon totalement illégale sur des terrains appartenant à des particuliers palestiniens.

Il faut souligner que ces données ne se limitent pas aux seuls maahazim [colonies « sauvages » ; avant-postes illégaux], qui ont d’ailleurs déjà fait l’objet d’un rapport de la juge Talia Sasson, lequel a fait grand bruit lors de sa publications en mars 2005. Elles concernent l’ensemble de l’entreprise de colonisation des territoires. On trouve ainsi dans la banque de données des informations sur les plus anciennes implantations idéologies, comme Allon Shvout (fondée en 1970, elle compte 3 291 habitants) ; Ofra (1975 ; 2 708 hab. dont des stars du petit écran comme Ouri Elitzour et Hagaï Segal), Beit-El (1977 ; 5 308 hab. dont Hagaï Ben-Artiz, frère de Sarah Nétanyahou et beau-frère du nouveau Premier ministre) ou Nokdim (1982 ; 851 hab. dont Avigdor Lieberman, le leader d’extrême droite russophone qui vient d’être nommé ministre des Affaires étrangères). Il faut évidemment y ajouter les implantations « économiques », beaucoup plus vastes, parmi lesquelles la ville de Modiin Illit (1930 ; 36 282 hab.) ou Givat Zeev (1983 ; 11 139 hab.), dans la banlieue de Jérusalem. Rappelons que, selon l’Office central de statistique, pas moins de 290 000 juifs vivent actuellement dans les 120 implantations officielles et les 41 avant-postes illégaux créés en Cisjordanie au cours des quarante et une dernière année.

Les données rassemblées par le colonel Spiegel contredisent de façon cinglante la position officielle immuable de l’Etat d’Israël selon laquelle comme on peut le lire sur le site Internet du ministère des Affaires étrangères, « en ce qui concerne l’usage et à l’exploitation des terres placées sous son administration [dans les Territoires], tous les actes d’Israël sont posés dans le strict respect des règles et des normes du droit international ; ainsi, Israël ne réquisitionne aucune terre privée pour développer ses implantations ». Dans la plupart des implantations, c’est en effet le gouvernement lui-même qui est responsable des violations de droit qui accompagnent souvent la construction des infrastructures publiques ; Les données officielles rassemblées prouvent la responsabilité des gouvernements israéliens successifs. Les violations de la législation sut la construction démontrent en outre l’incurie de l’Administration civile, l’organe officiel qui est chargé de délivrer les permis de construire et de superviser les activités du bâtiment dans les Territoires.

« Rien de tout cela n’a été fait en cachette », se défend Pinhas Wallerstein, le directeur du Yesha [Conseil des colonies de Judée-Samarie (Cisjordanie) et Gaza], l’organisme officiel des colons. « Mais je ne dispose pas d’informations particulières sur les projets de construction qui sont lancés non par le gouvernement mais par des organismes privés », nous déclare-t-il. En ajoutant que la loi doit être respectée : au cas où des propriétaires [palestiniens] de terrains sur lesquels ont été bâties des implantations porteraient plainte et obtiendraient gain de cause, il faudrait que les infrastructures concernées soient tout simplement déplacées. « C’est la position officielle du Yesha depuis des années », prétend-t-il.L’ennui, c’est qu’il est devenu impossible de distinguer les constructions légales de celles qi ont été édifiées illégalement. Des quartiers entiers bâtis sans permis sur des terrains privés palestiniens sont désormais inséparables des noyaux de départ ; La confusion est d’autant plus grande qu’on ne compte plus les bâtiments municipaux, les commissariats de police et les casernes de pompiers construits en toute illégalité sur des terres appartenant à des particuliers palestiniens.

Dans l’implantation de Kokhav Yaakov, une jeune mère ramène ses enfants à la maison. « Ca fait six ans que je vis ici », explique cette femme, qui ne cache pas sa surprise quand on lui apprend que tout son quartier a été construit illégalement sur un terrain palestinien. « On m’a dit qu’il y avait un litige sur un lopin de terre mais je ne savais pas qu’il s’agissait d’un bien privé. » aurait-elle bâti sa maison ici, si elle l’avait su ? « Non, dit-elle, je n’aurais jamais voulu chasser qui que se soit de chez lui. » Non loin de là, Aharon et Elisheva, un couple de jeunes mariés ultra-orthodoxes, attendent le bus. Leur hébreu est presque parfait, bien qu’ils ne soient arrivés des Etats-Unis que depuis quelques mois. S’ils se sont installés ici, c’est pour trois raisons : c’est proche de Jérusalem, c’est bon marché et c’est dans les Territoires. Apprendre que son logement est bâti sur un terrain privé palestinien ne trouble pas spécialement Aharon. « Je me fiche de ce que l’Etat peut dire. La Torah nous dit que toute la terre d’Israël nous appartient. » Certes, mais que se passera-t-il si on leur demande de déménager hors de ces terres privées ? « Eh bien, nous déménagerons, voilà tout », répond-il sans hésiter.

Pour Dror Etkes, ancien coordinateur de l’Observatoire de la colonisation de peuplement, créé par le mouvement la Paix maintenant, et désormais directeur de projet pour Yeh DIN [une ONG de juristes israéliens]. « Le refus du gouvernement de rendre publiques ses données au prétexte qu’elles risquent de mettre en danger la sécurité du pays est un nouvel exemple de la façon qu’il a de tirer profit de sa position de force pour réduire l’information à la disposition du citoyen ». En lui rappelant ses obligations légales, le Mouvement pour la liberté de l’information et la Paix maintenant ont demandé au ministre de la Défense Ehoud Barak [récemment reconduit) ce poste dans le gouvernement Nétanyahou] de donner un accès public à la base de sonnées. Mais ils ont essuyé un nouveau refus, toujours au nom de la sécurité [des colons juifs] de, Cisjordanie. L’affaire est toujours pendante au tribunal administratif de Tel-Aviv.

La base de sonnées établi par Baruch Spiegel classe les implantations par ordre alphabétique. Pour chacune d’elles sont mentionnés sa dénomination d’origine, sa catégorie (implantation urbaine, implantation rurale, kibboutz, etc.), son affiliation politique (les fédérations de colons liées au Hérout ultranationaliste, l’Amana nationaliste religieux, au Takam travailliste, etc.), sa population, les décisions gouvernementales qui sont à l’origine de sa création et/ou de son extension, le statut foncier originel des différentes parcelles (terrain public, terrain palestinien privé, ancienne propriété juive, etc. ), un recensement des avant-postes illégaux bâtis à proximité de l’implantation d’origine et, enfin, l’état d’avancement des travaux d’expansion déjà validés par l’Administration civile. Sous chaque entrée, bien tracée en rouge, on trouve des données chiffrées synthétiques sur l’étendue des constructions réalisées sans permis.

Entre mille informations édifiantes, nous avons relevé ce qui est écrit au sujet d’Ofra, l’une des plus vieilles implantations bâties [dans la région de Ramallah] par le Goush Emounim [Bloc de la foi, mouvement nationaliste religieux à l’origine de la colonisation idéologique en Cisjordanie]. Selon un récent rapport de B’tselen [ONG de défense des droits de l’homme], la quasi-totalité des bâtiments de cette implantation sont construits sur des terrains privés palestiniens. Logiquement, cela devrait faire entrer Ofra dans la catégorie des avant-postes illégaux censés être évacués par Israël [en application des engagements pris envers le Quartette pour le Moyen-Orient _ qui rassemble les Etats-Unis, l’UE, la Russie et les Nations unies]. Le Yesha a affirmé sans tarder que les données fournies par B’tselem étaient « sans fondement ». Or les informations compilées par Baruch Spiegel ne laissent aucun doute. « La majeur partie des logements sont bâtis en toutes illégalités sur des terrains privés. »

Autre cas, celui d’Ariel [une des plus grosses colonies urbaines de Cisjordanie]. Son hétérogénéité sociale fait d’Ariel l’une des implantations les plus étonnantes. Son maire, Ron Nahman, a été réélu pour un sixième mandat aux élections municipales de novembre 2008. Entre une visite dans un campement de caravanes où ont été relogés des colons évacués de la bande de Gaza [en août 2005] et un arrêt dans un magasin qui vend de la viande de porc et quantité de produit non kasher à une clientèle essentiellement d’origine russe, Nahman se plaint de l’arrêt de la construction dans sa ville et des batailles qu’il affirme devoir livrer régulièrement contre l’Administration civile pour obtenir des permis de construire. Il n’est pas surpris de l’ampleur des irrégularités que révèle la base de données du général Spiegel. « C’est auprès du gouvernement qu’il fait se plaindre, pas auprès de nous, dit-il. Quelles que soient les filières (privées ou publiques, inscrites ou non au budget de l’Etat) par lesquelles les implantations, petites ou grandes, ont été créées, ce sont tous les gouvernements qui ont eu la responsabilité de leur développement. Le reste, ce n’est qu’un grand bluff. Est-ce moi qui ai planifié la création des implantations ? Non, bien sûr. C’est Sharon, Pérès, Rabin, etc. »

Dans l’implantation de Psagotr, où de nombreuses constructions ont été bâties sur des terrains privés, on distingue encore les traces des terrasses typiques de l’agriculture palestinienne. Selon la base de données, « toute une série d’installations agricoles (une cave de vinification et des entrepôts) ont été construites illégalement à l’est de l’implantation, à proximité de vignes elles-mêmes entretenues en toute illégalité par les colons ». Si les celliers ont finalement été abandonnés, leur propriétaire, Yaakov Berg, a acquis de nouvelles terres à côté de Migron, un des avant-postes illégaux les plus récents, tandis qu’une nouvelle cave et un centre de dégustation sont en construction, en toute impunité.

Selon Kobi Bleich, porte-parole du ministère de la Construction et de l’Habitat, « notre ministère n’a jamais fait que subventionner le seul développement des implantations dans les zones prioritaires, un développement dont la planification est directement programmée par le gouvernement, et ce des deux côtés de la Ligne verte [ligne séparant Israël des Territoires occupés en 1967]. C’est l’échelon politique qui est responsable. « Pour Danny Poleg, porte-parole de la police d’Israël pour le district de Judée-Samarie [Cisjordanie], « la question de la construction de commissariats de police est de la seule compétence du ministère de l’Intérieur. Pour toute question, adressez-vous à lui. » Quant à Avi Roëh, président du conseil régional de Matteh Binyamin [district juif de Ramallah], qui englobe les implantations d’Ofra, Kokhav Yaakov, Ateret et Psagot, il souligne que, « comme les autres conseils régionaux [juifs] de Judée-Samarie, le conseil de Mateh Binyamin ne fait que suivre les directives gouvernementales en matière d’expansion territoriale ».

Quant à l’organisation sioniste mondiale, qui joue elle aussi un rôle moteur dans certaines implantations en Cisjordanie, elle nous a envoyé, pour toute réponse à nos questions, un petit fascicule, le même que celui qu’elle avait adressé à la juge Talia Sasson. « Que ce soit en Judée-Samarie ou en Israël proprement dit, y lit-on, les activités de peuplement se feront en exécution de plants de développement régionaux, eux-mêmes élaborés de façon coordonnées par les différents ministères israéliens, l’Administration civile et les autorités locales. » L’administration civile, elle, n’a toujours pas daigné répondre à nos demandes d’éclaircissements.

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