Taïwan ou Formose

Lu dans Encyclopedia UNIVERSALIS

Lundi 25 août 2008 // Le Monde

Taïwan, ou Formose (la « Belle », du portugais ilha Formosa), est une île, aujourd’hui siège de la république de Chine, cependant que la république populaire de Chine la considère comme une partie de son territoire. Elle est séparée de la Chine continentale par un détroit peu profond, large en moyenne de 160 kilomètres (vraisemblablement un fossé tectonique), et est située sur le cercle volcanique et sismique circumpacifique, à mi-distance des Philippines et de l’archipel japonais d’Okinawa.

Taïwan s’est développée progressivement pour passer, en trente ans, d’une économie agricole traditionnelle à une économie de « nouveau pays industriel ». Son dynamisme à l’exportation, à partir des années 1960, a permis une croissance économique régulière. Depuis la fin des années 1980, celle-ci dépend de plus en plus de délocalisations massives sur le continent et d’une reconversion technologique de grande envergure.

C’est sa situation insulaire qui a sans doute valu à cette province chinoise, peuplée de Chinois depuis le XVIIe siècle au moins, d’être séparée à trois reprises de la Chine propre, sous les effets combinés de la dissidence politique et de l’intervention étrangère : au XVIIe siècle, quand Espagnols et Hollandais tentèrent de la coloniser, mais en furent chassés par des légitimistes Ming eux-mêmes séparatistes ; de 1895 à 1945, quand le Japon s’en empara par la force et en fit une colonie d’exploitation ; depuis 1949, date à laquelle la protection militaire et diplomatique américaine a permis au Guomindang [Kouo-min-tang], alors en pleine débâcle, de se réfugier dans l’île et d’y consolider les débris de son pouvoir.

Une des plus fortes densités du monde.

Taïwan compte 22,5 millions d’habitants environ en 2001, soit une des densités les plus élevées du monde : 625 habitants au kilomètre carré, plus de deux fois supérieure à celle de la province du Fujian qui lui fait face. Cette population est très inégalement répartie : les montagnes, refuge traditionnel des autochtones, sont très peu peuplées, souvent vides ; le littoral pacifique n’a qu’un peuplement ponctuel peu important au total (districts de Taitung et Hualien : environ 80 hab./km2) ; en revanche, les districts de Changhua, au centre de la côte ouest, et ceux de Taipei et de Taoyuan, au nord, ont une densité moyenne très élevée (plus de 1 000 hab./km2).

La population aborigène de Taïwan était encore représentée, en 1997, par 389 974 autochtones appartenant à neuf tribus (Ami, les plus nombreux ; Atayal, Bunun, Saisiyat, Tsou, Puyuma, Rukai, Paiwan ; Yami, les moins nombreux, pêcheurs de l’île de Lanyu) : ces tribus, sans doute austronésiennes, restées longtemps primitives dans les régions les plus reculées qui leur sont réservées (montagnes, Lanyu), s’intègrent de plus en plus à la population. Les mariages mixtes aidant, il est de plus en plus difficile de distinguer l’origine chinoise ou aborigène des « nouveaux Taïwanais », selon la formule de Lee-Teng-hui.

L’accroissement de la population a été particulièrement rapide, puisque l’on ne comptait que 3 millions d’habitants en 1905 : la dernière vague d’immigration en est beaucoup moins responsable que l’accroissement naturel qui, de 1920 à 1940, aurait été le plus fort du monde (2,4% par an, en moyenne). Grâce au succès de la planification, la natalité a aujourd’hui nettement baissé (de 41,4‰ en 1957, elle est tombée à moins de 30‰ en 1967 et à 12‰ en 1998). La mortalité est exceptionnellement faible (5‰ en 1998), par suite de la jeunesse de la population, des remarquables progrès de l’hygiène dès l’époque japonaise et de l’éradication des grandes endémies, après la Seconde Guerre mondiale, qui a allongé l’espérance de vie de seize années entre 1951 et 1977, la portant, en 1998, à soixante-douze ans pour les hommes et à soixante-dix-huit ans pour les femmes ; le paludisme a été vaincu dès 1965 (alors qu’il y avait 1,2 million d’impaludés en 1952, sur 8,1 millions d’habitants), de sorte que la progression démographique continue, atténuée (33‰ en 1957, 7‰ en 1998).

La qualité de ses ressources humaines constitue l’un des principaux facteurs de la réussite économique de Taïwan. Les écoles primaires et secondaires instruisent plus de 99,8 p. 100 des enfants en âge scolaire. La densité des centres universitaires est de loin la plus forte à Taipei, Taichung et Hsinchu. L’enseignement supérieur met l’accent sur les sciences et la technologie, qui correspondent à la demande du marché de l’emploi. Le taux de chômage n’était que de 2,7 p. 100 en 1998.

Menaces ultérieures et modernisation.

Taïwan attira très vite les convoitises des Occidentaux ; dès la première guerre de l’opium, les troupes anglaises avaient attaqué l’île. Après la seconde guerre de l’opium, les Occidentaux imposèrent en 1860 l’« ouverture » des ports de Tamsui (Danshui), Keelung (Jilong), Anping et Takao (Gaoxiong). La « politique de la canonnière} », par laquelle les Occidentaux cherchaient à rendre docile la Chine, fut particulièrement active à Taïwan : en 1869, les Britanniques bombardèrent Anping ; la même année, les États-Unis dirigèrent une expédition punitive contre une tribu de l’intérieur. En 1874, la menace se fit plus pressante et vint cette fois du Japon. Les milieux expansionnistes de Tokyo prirent prétexte de la mort de pêcheurs des îles Ryukyu, région traditionnellement tributaire de la Chine, mais sur laquelle le Japon prétendait établir sa suzeraineté. Ces pêcheurs avaient été tués au cours de batailles contre les aborigènes de Taïwan. Une expédition japonaise attaqua Jilong, le grand port de Taïwan. Devant la résistance chinoise, le Japon recula, mais contraignit la Chine à accepter le paiement d’une indemnité, bien qu’elle ait été la victime de l’agression. Il en fut de même en 1884-1885, cette fois du côté de la France. Quand la Chine décida de se porter au secours du Vietnam attaqué par la France, la marine française attaqua et bombarda les ports de Jilong et de Danshui, et décréta le blocus de Taïwan ; le riz était déclaré contrebande de guerre. Jilong, un moment occupé par les Français, ne fut évacué qu’après la défaite complète de la Chine.

Quand, en avril 1895, le Japon imposa à la Chine le traité de Shimonoseki, il se fit céder Taïwan ainsi que l’archipel voisin des Penghu (Pescadores). Mais la population chinoise de l’île se révolta contre cette cession, au sujet de laquelle on ne l’avait même pas consultée. La gentry locale, à laquelle s’était rallié le gouverneur Tang Jingsong, tenta d’offrir à l’Angleterre, qui refusa, le protectorat de l’île ; la France, pressentie à son tour, refusa aussi. Taïwan fut alors proclamée république indépendante, deux ans avant les Philippines, seize ans avant la Chine propre. Le gouverneur Tang accepta la présidence, une nouvelle bureaucratie patriote fut mise en place et un Parlement convoqué. La vraie tête du mouvement de résistance était Liu Yongfu (1837-1917), ancien chef de bandits, ancien commandant du corps des Pavillons noirs, que la Chine avait envoyé défendre le Vietnam en 1883-1885 contre l’agression française.

Les troupes japonaises débarquèrent au début de juin 1895, une semaine après la proclamation de la république. Celle-ci s’effondra immédiatement dans le nord de l’île. Mais, au sud, la résistance continua jusqu’en octobre sous la direction de Liu Yongfu.

Une colonie japonaise.

Taïwan passait sous la domination coloniale du Japon et devait y rester cinquante années. Pendant toute cette période, les rapports entre la colonie et la métropole s’organisèrent selon le modèle colonial le plus classique : subordination étroite de l’économie, contrôle politique, oppression culturelle. Ces rapports furent mis en place sous le proconsulat de Goto (1898-1906), qui est le contemporain de Doumer en Indochine et de Curzon aux Indes britanniques ; il organisa le pouvoir colonial japonais à Taïwan selon les mêmes principes. Le Japon transforme Taïwan en producteur des denrées dont il a directement besoin : le sucre (la production passe de 45 000 t en 1902 à 498 000 t en 1925), le riz, dont la production quintuple, la patate douce, la banane. La moitié du riz, les trois quarts des bananes partaient pour le Japon. Mais le thé, qui concurrençait le thé japonais et qui était jusqu’en 1895 une exportation renommée de l’île, décline brusquement. Entre 1897 et 1935, le commerce de Taïwan avec la métropole augmente plus de cent fois (de 5 millions à 532 millions de yen), tandis que les échanges avec les pays étrangers ne font que tripler (de 25 millions à 81 millions de yen).

Goto développe en effet l’infrastructure ferroviaire, routière et portuaire, pour permettre à la fois le drainage vers le Japon des produits de l’île et la distribution des produits fabriqués japonais. Il n’existe en revanche aucune industrie, sinon les sucreries nécessaires pour exporter le produit sous une forme plus maniable. La Banque de Taïwan, liée aux gros monopoles japonais (Mitsui, Mitsubishi), contrôlait l’agriculture, le commerce, la monnaie, et fut de 1910 à 1930 un des principaux instruments de la pénétration impérialiste japonaise en Chine du Sud. Sur le plan politique, le contrôle japonais est aussi strict. La « loi 63 », promulguée dès 1896, donnait au gouverneur général japonais le pouvoir exécutif et législatif intégral. Goto, en 1902, avait solidement réorganisé la police. Celle-ci contrôlait les recensements, les changements de domicile, les naissances et les décès ; un système de responsabilité collective, analogue au vieux baojia patriarcal de la Chine ancienne, fut introduit, à peu près au moment où en Chine propre Chiang Kai-shek (Tchiang Kai-chek) le réintroduisait pour tenter de placer la population sous l’autorité répressive du Guomindang. Goto réorganisa aussi le cadastre, dans le but de faire rendre davantage à la machine fiscale, fondée essentiellement sur l’impôt foncier. Les grosses firmes japonaises ne payaient pratiquement pas d’impôt.

Les efforts faits dans le domaine médical (contre les épidémies et la consommation de l’opium) contribuèrent à l’expansion démographique : il y avait deux millions et demi d’habitants en 1893 et cinq millions en 1935 (auxquels s’ajoutaient 270 000 Japonais).

Aussi rigoureux était le barrage éducatif et culturel. En 1935, la totalité des enfants japonais de Taïwan était scolarisée, mais seulement la moitié des garçons chinois et un quart des filles chinoises. Des quotas sévères limitaient l’accès des Chinois à l’enseignement secondaire et surtout supérieur. L’université impériale de Tokyo ne fut ouverte aux étudiants de Taïwan qu’en 1928, les mariages mixtes ne furent autorisés qu’en 1932. Avec la Seconde Guerre mondiale et l’encerclement de l’Empire japonais par les Alliés, cette politique coloniale répressive et ségrégationniste fut tardivement abandonnée pour une politique d’assimilation : trois Taïwanais furent admis à la Chambre des pairs de Tokyo en 1939, les programmes de radio furent diffusés dans la seule langue japonaise ; en 1942, tous les Taïwanais furent autorisés à prendre des noms japonais ; en 1945, le suffrage universel fut instauré dans l’île. Mais la capitulation japonaise du mois d’août était déjà toute proche.

La domination coloniale japonaise se heurta à une résistance intermittente mais réelle. Avec les aborigènes, elle prit la forme d’une lutte armée. En 1912, près d’un millier de Japonais avaient déjà été tués dans les zones montagneuses du centre. Le dernier grand soulèvement des aborigènes eut lieu en 1930, pour protester contre les corvées, le despotisme des fonctionnaires japonais, les discriminations en matière de salaires. À l’appel d’un chef tribal, 145 Japonais furent tués par surprise. Le soulèvement dura un mois. Parmi la population chinoise, la résistance prit surtout la forme de l’agitation politique. Dès 1914 fut fondée à Taïwan une Association pour les libertés civiles et les droits du peuple. En 1918, alors que se développait en Chine la fermentation politique qui devait aboutir en 1919 au Mouvement du 4 mai, un groupe d’étudiants de Taïwan établis à Tokyo formèrent une Alliance pour l’abolition de la loi 63. Ils publièrent une revue appelée La Jeunesse de Taïwan. 178 notables de Taïwan signèrent en 1921 une pétition adressée à la Diète impériale de Tokyo, demandant la création d’une Diète de Taïwan. Mais les leaders du mouvement furent arrêtés et emprisonnés. Pourtant, de telles pétitions se succédèrent année après année. La neuvième, adressée en 1928, fut signée par plus de deux mille personnes.

Vers la même époque fut formée une Association culturelle de Taïwan, où l’influence marxiste était forte. Les éléments marxistes étaient également très actifs dans le monde paysan, et, en 1928 et 1929, un mouvement paysan militant inquiéta le gouvernement général, qui le réprima brutalement. De leur côté, les nationalistes non marxistes créèrent en 1927 un Parti du peuple de Taïwan, qui exerça un moment une certaine influence parmi les syndicats qui commençaient alors à se développer ; mais les autorités l’interdirent en 1935. Pendant la Seconde Guerre mondiale, toute activité politique hostile au Japon était totalement impossible dans l’île.

La république de Chine.

Décidée à l’occasion des conférences internationales du Caire (1943) et de Potsdam (1945), la restitution de Taïwan à la Chine devint effective en août 1945, immédiatement après la capitulation japonaise. Les forces aéronavales américaines permirent aux troupes du Guomindang de débarquer immédiatement dans l’île, d’obtenir la reddition de la garnison japonaise et de réoccuper Taïwan.

Mais le pouvoir du Guomindang était aussi précaire à Taïwan que dans le reste du pays. Les étudiants de Taïwan participèrent à la grève générale des étudiants chinois de décembre 1946, pour protester contre le viol d’une étudiante de Pékin par un soldat américain. Le 28 février 1947, une révolte contre le Guomindang, dirigée par des éléments du centre démocratique et soutenue par les communistes, éclata à Taïwan ; du 8 au 16 mars, plus de dix mille opposants furent tués par la police et l’armée du Guomindang. L’autorité de Chiang Kai-shek n’était pas bien établie à Taïwan quand, en 1949, les communistes parvinrent au pouvoir. Acculé à la défaite, Chiang décida de se réfugier sur l’île, avec l’aide militaire et l’appui politico-financier des Américains. En juin 1950, alors qu’une offensive communiste contre Taïwan semblait imminente, éclatait la guerre de Corée, fournissant aux États-Unis l’occasion de renforcer leur contrôle sur Taïwan.

Naissance de la République populaire de Chine, 1949.

À partir de 1927, le Parti communiste chinois opte, sous l’influence de Mao Zedong, pour une nouvelle stratégie révolutionnaire, appuyée sur les masses paysannes. Le pouvoir nationaliste de Tchiang Kai-chek entend réduire la rébellion communiste, notamment dans la province du Jiangxi, où Mao s’est proclamé président de la République...

Le 27 juin 1950, un executive order du président Truman décidait que l’avenir de Taïwan ne pouvait être décidé qu’une fois la paix revenue et que l’île était provisoirement « neutralisée ». La VIIe flotte américaine, en conséquence, prenait position dans le détroit de Formose. Mais Washington abandonna vite cette solution d’attente. Une mission militaire américaine arriva dans l’île dès mai 1951. En 1953, le principe de neutralisation posé en 1950 par Truman fut officiellement abandonné par Eisenhower, qui annonçait que les nationalistes chinois de Taïwan étaient « lâchés », laissés libres d’attaquer la Chine populaire. En 1954, après la fin des guerres de Corée et d’Indochine, les États-Unis signaient des traités militaires avec Syngman Rhee, le président sud-coréen, d’une part, Chiang Kai-shek de l’autre, garantissant leur pouvoir et leur accordant leur plein appui militaire, diplomatique et financier.

Taïwan était donc complètement intégrée au système géopolitique américain d’encerclement de la Chine populaire en Asie orientale, système fondé sur une chaîne de régimes autoritaires, impopulaires, largement subventionnés de l’extérieur : Corée du Sud, Philippines, Vietnam du Sud, Thaïlande et Taïwan. Sur le plan diplomatique international, ce statut nouveau de Taïwan eut d’importantes conséquences pour le fonctionnement de l’Organisation des Nations unies. Dès la fondation de celle-ci, en effet, la Chine détenait un siège permanent au Conseil de sécurité, assorti du droit de veto. En 1950 (et jusqu’en 1971), la majorité proaméricaine de l’O.N.U. reconnut le gouvernement du Guomindang réfugié à Taïwan comme titulaire de ce siège, refusant du même coup l’accès de l’O.N.U. à la Chine populaire. Taïwan se trouva ainsi constituer une sorte de test pour la politique extérieure d’un gouvernement, tant en ce qui concerne le vote à l’O.N.U. sur la question du titulaire du siège chinois qu’en ce qui concerne les relations bilatérales entre États. Pendant toute cette période, la décision d’entretenir des relations diplomatiques avec Taïwan plutôt qu’avec Pékin était un signe sûr de l’orientation proaméricaine d’un gouvernement. Mis à part le cas des régimes autoritaires d’Extrême-Orient déjà mentionnés plus haut, qui étaient unis à Taïwan par une solidarité naturelle, la compétition entre Taïwan et Pékin fut particulièrement vive dans trois régions : l’Europe occidentale, l’Afrique noire et le Moyen-Orient. En Europe occidentale, alors que la Grande-Bretagne et les pays du Nord-Ouest traditionnellement liés à elle (pays scandinaves, Pays-Bas, Suisse) préférèrent reconnaître Pékin dès 1950 et rompirent avec Taïwan, les autres pays « atlantiques » décidèrent de choisir Taïwan.

En Afrique noire, où de très nombreux territoires coloniaux grands et petits accédèrent à l’indépendance à partir de 1960, les choix s’opérèrent en fonction de l’orientation intérieure des nouveaux régimes et de leur degré d’allégeance envers les États-Unis. En 1968, vingt et un nouveaux États africains avaient choisi Taïwan, ce qui était un facteur important de la majorité proaméricaine apparue à l’O.N.U. sur la question chinoise ; aux relations diplomatiques s’ajoutait dans cette région l’assistance technique, notamment pour la riziculture. Enfin, au Moyen-Orient, Israël maintint des relations étroites avec Taïwan, alors que les gouvernements arabes même autoritaires penchaient plutôt vers Pékin. Le statut politique international de Taïwan, fondé sur l’anticommunisme militant et l’alignement sur les États-Unis, impliquait aussi un état d’agressivité permanente envers la Chine de Pékin. Alors que celle-ci maintenait le principe de la « libération pacifique de Taïwan », impliquant la renonciation à toute tentative de reconquête militaire, Chiang Kai-shek annonçait chaque année comme imminente la contre-attaque contre les « bandits rouges » (hong fei) ; en attendant celle-ci, les autorités de Taïwan, avec l’appui des services américains, organisaient des raids de commandos contre les zones côtières du Fujian, des parachutages d’agents, des lâchages de tracts, des vols d’avions espions, des opérations de subversion diverses ; celles-ci s’appuyaient notamment sur les débris des anciens réseaux du Guomindang, sur ce qui restait des sociétés secrètes, parfois sur certains éléments catholiques. Les services de sécurité politique du gouvernement populaire chinois ont vécu constamment en alerte depuis 1949.

À deux reprises, cet état de tension permanente a abouti à une crise ouverte dans le détroit de Formose. En 1955, les troupes communistes tentèrent de réoccuper deux îlots, Quemoy (Jinmendao) et Matsu (Mazudao), qui ne se trouvent qu’à quelques kilomètres de la côte du Fujian et que les nationalistes avaient conservés en 1949. La crise s’apaisa, à la faveur des espoirs de détente suscités par la conférence de Bandung. En 1958, les communistes commencèrent à bombarder sévèrement les deux îlots, qui servaient de base de départ aux opérations du Guomindang vers le Fujian. Les États-Unis envoyèrent d’importants renforts militaires et la tension monta pendant plusieurs mois. Une sorte d’armistice de facto s’instaura en novembre, laissant les îlots sous le contrôle du Guomindang, mais mettant en évidence l’incapacité de ce dernier à passer effectivement à l’attaque de la république populaire de Chine.

Devant ces contradictions, certains milieux américains, mais aussi japonais et ouest-européens, échafaudèrent dans les années 1955-1965 la théorie dite des « deux Chines » : reconnaître simultanément Pékin et Taïwan, et leur assurer à chacune un siège à l’O.N.U. Mais ni Pékin ni Taïwan, qui affirmaient tous deux leur représentativité totale et leur légitimité comme gouvernement de toute la Chine, n’acceptaient cette solution dualiste. À partir des années soixante, le statut international de Taïwan, issu de la crise de 1950, se trouva progressivement remis en question, de même que se trouva progressivement abandonnée la théorie des deux Chines. Du fait de la rupture sino-soviétique, du fait aussi du relâchement partiel des liens entre les États-Unis et plusieurs pays d’Occident, un certain nombre de ceux-ci reconnurent l’un après l’autre Pékin, rompant de ce fait leurs relations avec Taïwan : la France en 1962, puis le Canada, l’Italie, etc. Cette évolution modifia le rapport des forces à l’O.N.U. et, en 1971, la majorité se prononça pour l’octroi du siège chinois à Pékin, donc l’expulsion de Taïwan. Ce réalignement des forces politiques aboutit même à une conséquence inattendue, mais logique : l’amorce d’un rapprochement entre Taïwan et l’Union soviétique ; des ouvertures furent faites de part et d’autre, des propos favorables échangés.

La situation politique.

Sur le plan politique, Taïwan se présente depuis 1950 comme une société dominée par des émigrés (au sens politique et conservateur du terme), marquée de nombreuses survivances archaïques et gouvernée de façon autoritaire. Quand Chiang Kai-shek et son état-major politique et militaire vinrent s’installer en 1949 à Taïwan, ils y transplantèrent mécaniquement et artificiellement tous les rouages du « gouvernement nationaliste » de Nankin et tous les principes sur lesquels était fondé le pouvoir du Guomindang. On continue donc, à Taïwan, à révérer Sun Yat-sen, à compter les années selon le calendrier républicain de 1912, à nommer les titulaires des cinq yuan correspondant aux « cinq pouvoirs » de Sun Yat-sen (législatif, exécutif, judiciaire, de contrôle, d’examen), à étudier en tant que doctrine officielle les œuvres de Sun et ses « trois principes du peuple », les écrits de Chiang Kai-shek, combinés à des survivances néoconfucéennes traditionalistes et autoritaires. En novembre 1966, ce passéisme politico-culturel s’exprima dans un mouvement de « rénovation culturelle », destiné ouvertement à contrebattre à l’étranger le rayonnement de la « révolution culturelle » de Pékin. Cette rénovation culturelle reprenait, au travers des écrits de Chiang, les thèmes néoconfucéens déjà présents dans le mouvement Vie nouvelle, que le leader du Guomindang avait lancé en 1934.

De l’isolement international à la reprise de liens informels.

Taïwan se trouve en décembre 1978 dans la situation internationale la plus difficile de son histoire depuis 1949 : le président Jimmy Carter annonce la reprise des relations diplomatiques avec la Chine populaire, ce qui entraîne le retrait de l’ambassade américaine à Taïwan. La fin de l’appui américain exclusif, bien qu’elle eût été largement anticipée par le rapprochement sino-américain depuis 1972, consacre la quasi-disparition de Taïwan des relations diplomatiques internationales. En 1988, il ne reste plus que quelques petits États du Pacifique, d’Amérique latine, l’Afrique du Sud, la Corée du Sud et l’Arabie Saoudite pour maintenir celles-ci avec Taipei. La Chine populaire, déjà présente à l’O.N.U., va entrer dans tous les grands organismes internationaux, du F.M.I. à la Banque mondiale, obligeant ainsi Taïwan à s’en retirer au nom de l’unicité de la nation chinoise.

Pourtant, cette débâcle diplomatique va se muer petit à petit en une situation plus nuancée. L’évolution des relations avec les États-Unis est éloquente. Dès décembre 1978, Jimmy Carter a indiqué qu’il subsistait un désaccord avec la Chine concernant les livraisons futures d’armes américaines à Taïwan. Au Congrès, les partisans de Taïwan imposent le Taiwan Relations Act qui institue une fiction promise à un bel avenir : sous couvert d’associations privées, les États-Unis resteront parfaitement représentés à Taïwan, de même que bientôt le Japon et d’autres nations occidentales. La campagne électorale de Ronald Reagan, très influencé par les thèses protaiwanaises, est marquée de déclarations imprudentes contre l’accord signé avec Pékin, mais consacre aussi la poursuite de livraisons d’armes à Taïwan. Celles-ci ne ralentiront, après d’innombrables pressions chinoises, qu’à partir de 1983 ; encore les transferts de technologie et l’effort de recherche et développement militaire taiwanais sont-ils alors en mesure de combler cette diminution. En 1988, outre des rumeurs renouvelées concernant la mise au point de l’arme nucléaire, Taïwan se trouve en possession d’un missile sol-sol de 1 000 kilomètres de portée, par exemple, qui constitue sans doute une assurance contre une solution par la force du problème taiwanais.

 Mais, surtout, le dynamisme économique de l’économie taiwanaise assure le maintien de l’île dans les courants internationaux. D’environ 1 500 dollars par habitant en 1978, le P.N.B. taiwanais atteint 5 000 dollars en 1987, dépassant par exemple la Grèce, le Portugal et l’Irlande. Taïwan est devenu le plus grand exportateur mondial par habitant, le deuxième détenteur mondial de réserves en devises (plus de 75 milliards de dollars à la fin de l’année 1987). Loin de décliner, les relations avec les États-Unis se sont intensifiées, l’île étant responsable à elle seule de près de 19 milliards de dollars du déficit commercial américain en 1987. Pour une part, cette évolution est due aux préoccupations stratégiques : si Taïwan est aujourd’hui le plus fidèle acheteur mondial de bons du Trésor américain, acceptant ainsi, entre 1985 et 1988, de voir son capital dévalué de près de 30%, si les autorités monétaires taiwanaises ont poursuivi une politique très conservatrice, minimisant l’inflation, accumulant des réserves stérilisées et acceptant une très forte réévaluation de leur monnaie, c’est non seulement pour forger un capitalisme national puissant, mais aussi pour rendre Taïwan indispensable aux financiers internationaux. Aussi le courant semble-t-il s’inverser en 1988. Pour la première fois, Taïwan obtient de rester dans un organisme international, la Banque asiatique de développement, quand la Chine populaire y entre en 1988. Des manœuvres similaires se déroulent autour du G.A.T.T., et Taïwan est étroitement associé à des organismes tels que le P.E.C.C. (Pacific Economic Cooperation Committee), auquel participent en 1988 la Chine et l’Union soviétique.

Parallèlement, les échanges informels concernent aussi les pays communistes, à commencer par la Chine. Avec celle-ci, le gouvernement du Guomindang maintient en principe la politique des « trois refus » (ne pas négocier, ne pas commercer, ne pas voyager), mais a accepté en pratique l’essor des échanges : ils atteignent 2 milliards de dollars en 1987 et se font de plus en plus directement à travers le détroit de Formose, tandis que les investisseurs taiwanais partent à l’assaut du continent. En 1987, un tiers des industriels de la chaussure taiwanaise (l’île exporte près d’un milliard de paires de chaussures par an) ont visité la Chine, afin de prospecter des sites d’usine. En octobre 1987, Taïwan met fin à l’interdiction de voyage, au nom du rapprochement des familles. Les « compatriotes de Taïwan », bienvenus en Chine, succèdent aux Chinois de Hong Kong et Macao, qui avaient été les premiers à revenir en Chine. Avec les pays de l’Est, Taïwan effectue également une percée commerciale, donnant lieu à des visites de délégations inusitées : la délégation commerciale hongroise, par exemple.

L’essentiel continue pourtant à résider dans l’attitude future de la Chine populaire. Celle-ci prône, depuis 1984, l’application à Taïwan de la formule « un pays, deux systèmes » forgée pour Hong Kong et ne renonce pas en principe à son droit d’utiliser la force. Les contacts sont amorcés : à l’occasion du détournement d’un Boeing-747 taiwanais en 1986, puis entre les Croix-Rouge des deux protagonistes depuis 1987, pour assurer les rapprochements de famille. À Taïwan, l’opposition politique dénonce ouvertement, en juin 1988, la tenue de pourparlers secrets entre le Guomindang et le Parti communiste chinois, accréditant ainsi leur existence. Rapprochement et compétition se poursuivent ainsi simultanément. La vente par la Chine de missiles à portée intermédiaire à l’Arabie Saoudite en 1988, outre ses aspects commerciaux, vise aussi à parachever l’isolement diplomatique formel de Taïwan. Inéluctablement, Taïwan se trouve entraîné dans des rapports nombreux avec une Chine qui fait, elle aussi, preuve d’un grand dynamisme économique.

Les prémices de la démocratisation.

Taïwan vit depuis 1949, sur le plan des institutions politiques, dans le mythe de la réunification du continent sous l’égide de la république de Chine. Le Guomindang, vaincu de la guerre civile, y a appliqué depuis 1948 la loi martiale, dont un des effets est l’interdiction des autres partis politiques et des manifestations. Les législateurs élus lors de la défaite pour « représenter », dans l’exil, leur province de Chine sont restés en place de façon ininterrompue. Pourtant, la libéralisation qui s’engageait depuis le début des années 1970 a franchi des étapes décisives. Depuis 1969, des élections complémentaires permettaient, tous les trois ans, de choisir des représentants pour la « province » de Taïwan, c’est-à-dire pour la population de l’île. Le mouvement des dangwai, candidats « hors parti », a souffert de la reconnaissance de la Chine populaire par les États-Unis : elle a été en effet le prétexte utilisé par le gouvernement pour annuler les élections prévues à cette date. L’interdiction de la revue Formose et le procès qui suivit les manifestations de protestation marquèrent l’apogée de la confrontation avec le gouvernement.

Depuis lors, le président Chiang Ching-kuo (fils et successeur de Chiang Kai-shek), poussé il est vrai par les progrès de l’électorat d’opposition et par les pressions américaines, a franchi les étapes d’une libéralisation prudente : jusqu’en 1986, celle-ci a concerné les libertés d’expression et le droit d’organisation officieux plutôt qu’une refonte du système politique. Certains incidents ont plutôt servi à affirmer cette tendance. Ainsi en fut-il de l’assassinat aux États-Unis de Henry Liu, auteur d’une biographie critique de Chiang Ching-kuo : sous la pression américaine, des responsables des services secrets taiwanais furent jugés et condamnés ; parallèlement, Chiang Ching-kuo se voyait contraint d’écarter ses fils de la succession politique.

Le recentrage des institutions nationalistes sur Taïwan.

À partir de la fin des années 1980, la démocratisation des institutions de la république de Chine a été le résultat d’un processus réformiste dans lequel les changements internes et la redéfinition de la politique extérieure - des relations avec le continent en particulier - ont été étroitement liés. Lorsque Chiang Ching-kuo meurt, le 13 janvier 1988, ces changements sont à peine ébauchés, mais, à cette date, le pouvoir quitte la famille Chiang. Avec l’accession du vice-président Lee Teng-hui à la magistrature suprême, c’est un membre du Guomindang d’origine insulaire qui va présider aux destinées de l’île. Le nouveau président est rapidement confirmé dans ses fonctions, tant à la tête de l’État que du parti. Au cours des dix années décisives qui vont suivre, Lee Teng-hui fait preuve d’une habileté certaine pour manœuvrer entre conservateurs et libéraux du Guomindang, de même qu’il sait jouer de ses origines insulaires auprès d’un électorat à plus de 86% taiwanais (par opposition aux continentaux arrivés sur l’île après 1945), avec le P.D.P.

Face à l’opposition de Pékin et de la vieille garde nationaliste à tout changement qui pourrait remettre en cause le principe de l’unité de la Chine, la démocratisation s’est inscrite dans la continuité historique de la république de Chine, la Constitution de 1947, adoptée sur le continent, ayant simplement été amendée. Dès 1990, il est mis fin, sur le plan interne, à la fiction d’un régime représentant l’ensemble de la Chine, puisque les membres des assemblées élues sur le continent avant 1949 ont alors été contraints de renoncer à leurs mandats, qui avaient été prorogés à vie en 1954. Avec le renouvellement complet, au suffrage universel direct, des trois assemblées élues au niveau central - de l’assemblée législative (dite Yuan législatif) en particulier -, le régime nationaliste est désormais représentatif de la seule population insulaire. Et les réaménagements institutionnels décidés par la suite ont contribué à recentrer le régime sur la seule île de Taïwan, le temps fort de ce processus ayant été la première élection du président de la République au suffrage universel direct le 23 mars 1996.

Ces transformations politiques internes ne pouvaient pas ne pas s’accompagner d’une redéfinition de la politique extérieure de Taipei (Taipeh). Depuis la fin des années 1980, celle-ci se définit comme une politique des deux Chines qui vise à réintégrer la république de Chine au côté de la république populaire de Chine sur la scène interétatique, au niveau bilatéral comme au niveau multilatéral. C’est également autour de ce principe que s’articule la politique continentale de Taipei ; dans son volet économique, elle procède d’une libéralisation des échanges avec le continent - entre 1949 et 1987, les relations entre les deux rives du détroit étaient prohibées -, et, dans son volet politique, elle subordonne tous pourparlers de réunification à une normalisation des rapports entre les deux capitales chinoises. À la formule « un pays, deux systèmes » proposée au début des années 1980 par les autorités chinoises, leurs homologues taiwanaises répondent « un pays, deux entités politiques », et Taipei a, dès 1991, procédé à une reconnaissance de facto de la Chine populaire en mettant fin à la « période pour la mobilisation et la suppression de la rébellion communiste » décrétée en 1948. Dans l’attente d’une initiative comparable de la part de Pékin - du renoncement à l’usage de la force pour récupérer Taïwan notamment, Taipei s’efforce de cantonner les relations bilatérales à la sphère non officielle et d’interdire des relations maritimes et aériennes directes entre les deux rives du détroit.

Le recentrage du régime nationaliste sur l’île s’est également traduit, au niveau des forces politiques, par une « taiwanisation » du Guomindang, puisque la minorité attachée au principe de l’unité de la Chine a fait scission, au mois d’août 1993, pour former le Xindang (Nouveau Parti). La montée des oppositions s’est donc traduite, dans un premier temps, par un tripartisme qui a installé le Guomindang au centre de l’échiquier politique tout en réduisant sa marge de manœuvre. En 1994, il avait perdu la municipalité de Taipei (qu’il a pu reconquérir en 1998) et, dans le Yuan législatif élu en décembre 1995, il ne possédait que trois sièges d’avance. Dans un deuxième temps, un consensus s’est formé sur la défense de l’indépendance de fait de Taïwan, alors même que les clivages partisans s’étaient formés autour de la question des rapports avec la Chine. Les principaux candidats à l’élection présidentielle du 18 mars 2000 ont en effet repris à leur compte l’essentiel de la politique continentale de Lee Teng-hui et, en particulier, la formule de « relations spéciales d’État à État » (teshude guo yu guo guanxi) qu’il avait proposée lors d’une interview donnée à une radio allemande le 9 juillet 1999. Si la formule a provoqué de vives réactions tant à Pékin qu’à Washington, le changement est avant tout d’ordre rhétorique puisque, dès le début des années 1990, Tapei avait fait de la normalisation des relations entre les deux rives la condition à l’ouverture de tout pourparler sur la réunification. Mais, enfreignant le dernier tabou, Lee Teng-hui a préparé sa succession, en dispensant ainsi son successeur - quel qu’il soit - d’avoir à se prononcer, dès le début de son mandat, sur ce sujet, et en achevant de marginaliser les forces indépendantistes.

Lee Teng-hui, premier président de Taiwan élu au suffrage universel, en 1996.

Pour remettre en cause l’indépendance de facto dont l’île jouit depuis 1949, la Chine peut en revanche miser sur le développement des échanges entre les deux rives du détroit qui lui assure une mainmise croissante sur Taïwan. Le commerce bilatéral a atteint 22,5 milliards de dollars en 1995 et plus de 30 000 entreprises taiwanaises ont investi sur le continent, pour un montant cumulé de près de 30 milliards de dollars. Dans ce domaine, c’est moins en termes de dépendance économique qu’en termes de « finlandisation » progressive que se mesurent les risques, en raison de la remise en cause graduelle des principes qui fondent la politique continentale de Taipei. L’intégration économique croissante entre les deux rives du détroit - voulue par les entreprises de l’île et garante du développement économique de celle-ci, donc de son indépendance de fait - nécessite une libéralisation toujours plus poussée des échanges, en particulier l’établissement de relations maritimes et aériennes directes. L’ouverture de « centres de transbordement offshore » sur l’île, décidée en 1997, n’est qu’une première étape en ce sens. Mais, en l’absence d’un règlement d’ensemble de la question de Taïwan, chaque réaménagement des relations bilatérales affirme bon gré mal gré la souveraineté de la Chine populaire sur Taïwan, les compromis trouvés étant généralement en faveur de Pékin.

En outre, le retour sous souveraineté chinoise de Hong Kong en 1997 et de Macao en 1999 permet à Pékin de se concentrer sur le dossier taiwanais. Celui-ci est plus que jamais à l’ordre du jour, et force est de reconnaître la très grande continuité de la politique chinoise dans ce domaine. Le 28 janvier 2000, le vice-Premier ministre, Qian Qichen, a réaffirmé la proposition en huit points faite par Jiang Zemin le 30 janvier 1995, qui elle-même se plaçait dans la continuité du Livre blanc du 31 août 1993, de la déclaration d’août 1982 par laquelle Deng Xiaoping réservait à Hong Kong, Macao et Taïwan la formule « un pays, deux systèmes », et même de la déclaration en neuf points du maréchal Ye Jianying du 30 septembre 1980. Sans renoncer ni à l’usage de la force pour récupérer l’île ni au principe de l’unité de la Chine dont la souveraineté ne peut être partagée, les dirigeants chinois proposent d’ores et déjà de tenir compte de la démocratisation de Taïwan qui devrait bénéficier d’un régime plus « libéral » que celui de Hong Kong et de Macao. Outre la proclamation de l’indépendance de Taïwan, Pékin met de plus en plus l’accent sur un autre casus belli défini de longue date : le refus prolongé de la part des dirigeants taiwanais d’ouvrir des négociations avec leurs homologues chinois en vue de réunifier la Chine.

Les forêts couvrent la moitié de l’île, mais ne sont exploitables qu’au tiers, à cause des problèmes d’accessibilité, de stockage et, surtout, de la faible densité des conifères. La déforestation est particulièrement sensible sur la côte est. La production ne couvre qu’un dixième des besoins : en raison de la mauvaise qualité de ses énormes réserves forestières (357 millions de mètres cubes) et pour alimenter de grosses exportations de contreplaqué vers les États-Unis, Taïwan importe la majeure partie de son bois.

Depuis 1984, le tonnage de la pêche dépasse le million de tonnes (1,3 million en 1998), surtout grâce au doublement des tonnages de la pêche en haute mer et à l’intensification de l’aquaculture, qui permet l’exportation d’anguilles et de crustacés vers le Japon. L’aquaculture côtière est surtout pratiquée sur la côte ouest, de Miaoli à Hengchun. Elle a provoqué le tassement des terrains dans la région de Fangliao, à cause du pompage intensif de la nappe phréatique destiné à alimenter les parcs aquacoles. Cette région étant déjà en subsidence, du fait de la dynamique géotectonique, une diminution des surfaces aquacoles de 40 p. 100, soit 20 000 ha, y a été programmée sur dix ans, pour limiter les nombreux risques qui y sont associés. Au cours des dix dernières années, les pratiques aquacoles ont été mieux contrôlées. La production de la mariculture a diminué d’un tiers (24 000 t en 1998), comme celle de l’aquaculture d’eau douce (229 000 t en 1998), qui est surtout pratiquée dans les parcs du sud-ouest (principalement de Tungshih à Tainan). La pisciculture d’eau douce reste surtout pratiquée dans les parcs de l’est, les lacs de barrage, et jusque dans les étangs du district de Taoyuan, servant à l’irrigation des rizières. Toutefois, l’inquiétante pollution des rivières et lacs a presque divisé le volume de la pêche en eau douce par cinq en dix ans (467 t en 1998).

Les années 1960 furent consacrées au développement de l’industrie légère. Jusqu’en 1965, les plans de développement économique, établis par le gouvernement dès 1953, donnèrent la priorité à l’agriculture puis à l’industrie alimentaire. Le centre de gravité du développement industriel se déplaça du nord (Keelung, mis en valeur par les Japonais ; deuxième port avec un trafic de 76 Mt en 1998, en diminution) au sud, dès le lancement, en 1958, du plan de douze ans pour l’extension du port de Kaohsiung (premier port, avec 238 Mt en 1998, en forte croissance). À partir de 1965, une grande masse de capitaux privés étrangers se portèrent successivement sur les industries chimiques (engrais, papier), l’électroménager et le textile. L’ouverture, en 1966, de la zone franche industrielle de Kaohsiung permit d’intensifier les exportations, et, en 1970, la balance commerciale étant devenue excédentaire, l’aide économique américaine directe, qui finançait la moitié des importations, cessa.

Les années 1970 virent le développement de l’industrie lourde. Des hommes d’affaires américains et japonais ont donné une grande impulsion au développement de nouvelles industries qui, nécessitant davantage de main-d’œuvre qualifiée, contribuèrent à résorber le chômage : textiles artificiels (en partie exportés vers les États-Unis), matières plastiques, industries mécaniques. Les Dix Grands Travaux d’aménagement ont accentué la concentration de l’industrie lourde dans la zone portuaire de Kaohsiung : après l’ouverture de la zone franche de Nantzu en 1973 et, deux ans plus tard, du second port de Kaohsiung, qui intensifièrent le transport de conteneurs, furent mis en service un complexe pétrochimique, le grand chantier naval de la China Shipbuilding Corporation et, l’année suivante, l’aciérie de la China Steel Corporation, intégrée au chantier de démolition de navires qui lui fournit ses matières premières. Une troisième zone franche (créée en 1969), située au nord de Taichung (troisième port, avec 71 Mt en 1998, en augmentation rapide) - dont l’extension a constitué l’un des Douze Nouveaux Travaux d’aménagement (1979-1984) -, sert la politique de décentralisation industrielle. Les Quatorze Grands Travaux d’aménagement, lancés en septembre 1984, ont contribué à rajuster la planification et à soutenir la croissance économique, même s’ils se heurtent à l’opposition des écologistes. La construction de la quatrième centrale nucléaire, prévue pour être achevée en 2004 dans le district de Ilan, (mais dont seulement 20 p. 100 des travaux ont été réalisés de 1984 à 1998), n’a toujours pas repris à cause de l’opposition au vote de son budget.

Le port de Kaohsiung dispose d’une situation géographique optimale à la croisée des routes maritimes du Pacifique ouest. Le volume de son trafic de conteneurs (6,3 millions de conteneurs E.V.P. - équivalent vingt pieds - en 1998), légèrement inférieur à celui de Hong Kong, est surtout concurrencé par celui de Singapour, qui est quatre fois supérieur au sien. Kaohsiung améliore donc sa compétitivité en simplifiant et en accélérant ses procédures douanières. Ses taxes portuaires sont devenues les plus faibles de la région, et la croissance de son trafic de conteneurs en volume (plus de 10 p. 100 en 1998), la plus forte de la région.

L’industrialisation se poursuit, notamment avec la construction, par Formosa Plastics Group, du plus grand complexe pétrochimique de l’île, qui s’étend sur 2 600 ha, à Mailiao, au centre de la côte occidentale. C’est le plus grand investissement privé jamais réalisé dans l’île (12,3 milliards de dollars américains). Son gigantesque port industriel a été prévu pour accueillir des navires de 260 000 tonneaux. Malgré la construction de routes et d’un réseau ferroviaire circuminsulaire, et l’extension des ports, la côte est, enclavée par le relief, reste défavorisée par rapport à la côte ouest où les transports sont deux fois plus rapides. C’est ce qui explique que la densité du trafic passagers des vols intérieurs a été multipliée par plus de quatre en dix ans (de 1989 à 1998), soit plus du double de celui des vols internationaux. La côte orientale exploite néanmoins d’énormes réserves de marbre (estimées à 282 milliards de tonnes en 1998) et de la dolomie (111 millions de tonnes) pour la production de ciments. Depuis 1952, les investissements des Chinois établis à l’étranger favorisent le secteur des services (53% des emplois en 1998), notamment financiers ; alors que les investissements étrangers, surtout américains, mais aussi japonais, se portent préférentiellement sur l’électronique, qui joue un rôle prépondérant dans le renforcement actuel de l’économie vers les industries de haute technologie à forte valeur ajoutée - ordinateurs, télécommunications et robotique - concentrées dans le technopôle de Hsinchu, créé en 1980, et qui regroupait, en 1997, 245 entreprises innovantes (dont le taiwanais Acer, l’un des principaux constructeurs mondiaux de micro-ordinateurs), ainsi que dans la nouvelle zone industrielle de Nankang, dans la banlieue est de Taipei, dédiée à l’industrie des logiciels. L’industrie employait 38% de la population active, et les produits industriels constituaient 98,2 p. 100 des exportations en 1998.

La structure socio-économique de Taïwan s’est profondément modifiée en un demi-siècle. En s’industrialisant, l’île est passée d’une économie agricole à une société de l’information de pointe dédiée aux services et au commerce international. Le projet A.P.R.O.C. s’appuie sur les atouts de Taïwan dans ce domaine, depuis le lancement, le 14 juillet 1995, d’une autoroute nationale de l’Information au technopôle de Hsinchu, accélérant le développement d’Internet. L’année suivante, Taïwan était reliée au réseau câblé Asie-Pacifique, permettant des échanges à hauts débits de données numériques par des fibres optiques sous-marines. En 1999 étaient lancées des connexions Internet A.D.S.L. Ce projet concerne également le commerce extérieur, à travers la rationalisation de l’offre commerciale à l’échelle de l’île tout entière.

En 1998, le Japon et les États-Unis participaient presque pour moitié aux importations de l’île, dont les autres principaux fournisseurs étaient la Corée du Sud, la France, l’Allemagne, la Malaisie et l’Australie. Les États-Unis et Hong Kong participaient presque pour moitié aux exportations de l’île, dont les autres principaux clients étaient le Japon, les Pays-Bas, l’Allemagne, le Royaume-Uni, Singapour, et la Malaisie. La crise mondiale du début des années 1990 a handicapé les exportations de l’île, qui connaît par ailleurs une pénurie de main-d’œuvre très spécialisée, ainsi qu’une rapide rotation du personnel des entreprises provoquant la hausse des salaires. Les exportations, moteur de la croissance, souffrent de l’inflation, de l’augmentation des coûts de production et du protectionnisme des États-Unis. L’excédent vis-à-vis des États-Unis, qui s’est considérablement réduit, est compensé par le déficit des échanges avec le Japon. Le textile, qui a été au premier rang des exportations à partir de 1961, et pendant plus de vingt ans, a été dépassé, dès la fin des années 1980, par les produits électroniques, eux-mêmes suivis par les produits informatiques, depuis le milieu des années 1990.
 
Taïwan se tourne vers l’Europe (avec laquelle ses échanges sont déficitaires) et les autres pays asiatiques (dont la Chine populaire), pour diversifier ses marchés. Les échanges commerciaux entre Taïwan et le continent, probablement quatre fois supérieurs en réalité depuis le lancement de la politique d’ouverture de la Chine à la fin de 1978, ont officiellement progressé, en moyenne, d’un milliard de dollars américains par an, entre 1987 et 1993, puis se sont accélérés, dépassant 26 milliards de dollars américains en 1997. Le commerce avec la Chine continentale via Hong Kong est donc très lucratif pour Taïwan, avec un excédent commercial de 18 milliards de dollars américains en 1997.

Les exportations indirectes de Taïwan vers la Chine populaire via Hong Kong s’intensifient, malgré la rétrocession de Hong Kong (1997) et de Macao (1999) à la Chine continentale. L’île diversifie pourtant ses relations avec l’Asie du Sud-Est (seconde destination des investissements taiwanais), pour limiter l’accroissement, jugé localement dangereux, de sa dépendance commerciale vis-à-vis du continent (le montant des échanges commerciaux de Taïwan avec la Chine continentale dépassant déjà 20% de ses échanges globaux). Taïwan est, depuis une décennie, l’un des premiers investisseurs en Chine continentale. En outre, les entrepreneurs taiwanais délocalisent une bonne partie de leur production d’industries de main-d’œuvre en Chine continentale, où les salaires sont encore beaucoup plus bas. Leurs activités s’étendent au-delà des provinces littorales, tout en se diversifiant (informatique, industrie du plastique, commerce agro-alimentaire, banque, assurance, immobilier, tourisme, etc.). En 1999, les investissements cumulés des capitaux flottants de Taïwan en Chine continentale s’élevaient officiellement (côté taiwanais) à 3 808 milliards de dollars américains. Ce phénomène économique majeur, qui surpasse toute volonté politique, était encore impensable au milieu des années 1980. Il symbolise la volonté populaire et des milieux d’affaires d’accélérer la création de liaisons directes avec le continent, pour hâter la réalisation du projet A.P.R.O.C. et, à terme, le rapprochement des deux rives, même si d’importants différends politiques et de fortes disparités socio-économiques subsistent de part et d’autre du détroit de Formose.

Taïwan, après trente ans d’expansion économique rapide (8,2% dans les années 1950 ; 9,1% dans les années 1960 et 10,2% durant les années 1970), a connu ensuite un relatif ralentissement de sa croissance (8,2% durant les années 1980), puis 4,8% en 1998. Le niveau de vie des Chinois de Taïwan a été multiplié par cinq au cours des dix dernières années (le P.N.B. par habitant a atteint 12 040 dollars américains en 1998), ce qui a attiré les géants, notamment français, de la grande distribution, qui y multiplient les ouvertures d’hypermarchés. Le développement économique a eu pour corollaire des progrès urbains très rapides dans une population qui, encore rurale à 80% en 1960, était urbaine à 85% en 1998 ; progrès qui ont profité à la vieille ville de Tainan, aux ports de Keelung et de Kaohsiung, ainsi qu’à Hsinchu. Si les résultats économiques ont été remarquables, les réalisations dans le domaine de l’environnement ont été insuffisantes et les équipements collectifs, parfois sacrifiés (égouts, traitement des eaux usées, etc.). La pollution de l’air augmente dans les villes les plus peuplées, ce qui pose des problèmes de santé publique. Kaohsiung (1 462 000 hab.) et surtout la capitale, Taipei (2 640 000 hab. en 1998) ont vu respectivement leur population se stabiliser et décroître.
 
 Les tendances récentes.

Les années 1980 ont vu s’opérer un tournant capital dans la marche politique de Taïwan : la levée de la loi martiale, le 15 juillet 1987 (proclamée le 19 mai 1949, elle sera donc restée en vigueur pendant trente-huit ans), ne marque pas uniquement une étape décisive dans le processus de démocratisation de l’île, processus consacré par la constitution simultanée d’un premier parti d’opposition, le Parti démocrate progressiste. Elle permet aussi à l’identité taïwanaise de s’affirmer plus librement, en s’affranchissant de l’obsession continentale qui grevait depuis si longtemps le discours officiel. Le monde des lettres s’est alors attelé avec enthousiasme à un vaste travail d’investigation et de reconstruction de l’histoire taïwanaise et de sa propre histoire, une quête où les aborigènes trouvent enfin leur place.

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