Capitalisme financier.

Système de la fraude.

Dimanche 17 octobre 2010 // Le Monde

Magistrat, Jean de Maillard était président du tribunal correctionnel d’Orléans avant d’être brutalement démis de ses fonctions au mois d’août. Spécialiste reconnu de la criminalité financière, nous l’avions invité à présenter son Rapport censuré dans lequel il procédait à une « critique non autorisée d’un monde déréglé ». Dans son nouvel ouvrage, L’Arnaque, il explique comment la finance internationale est devenue un gigantesque système frauduleux, générateur des crises passées et à venir.

Après avoir travaillé sur la criminalité financière, vous développez de nouvelles analyses...
Jean de Maillard : Ce livre n’était pas prévu. À la suite d’un de mes articles, Marcel Gauchet m’a proposé d’écrire un livre sur les politiques de sécurité. J’avais prévu de faire une introduction sur les questions relatives à l’argent. Cette introduction s’est transformée en plusieurs chapitres et Marcel Gauchet a accepté que le livre soit consacré à ce que j’appelle l’arnaque.

Il s’agit des subprimes ?
Jean de Maillard : Bien entendu, je me suis intéressé à la crise des subprimes tout en sachant que cette crise n’est qu’un des aspects de la crise générale. Celle-ci commence dès les premiers moments du capitalisme financier, le 15 août 1971, lorsque Nixon annonce qu’il suspend la convertibilité du dollar en or. C’est à la suite de cette décision que le monde est entré dans une période de chaos dont nous ne sommes pas sortis. Les choses se sont aggravées en 1982, lorsque Ronald Reagan fut élu président des États-Unis. Mais déjà l’administration Carter était persuadée que l’économie devait passer hors du contrôle des États. On a donc supprimé le contrôle des changes, de la monnaie, du crédit... au nom de l’autorégulation. N’oublions pas que Paul Volker, engagé par Carter et confirmé par Reagan, est le principal artisan de la mise en œuvre de la nouvelle idéologie qui s’est ensuite étendue à l’Europe de l’Ouest.

Quant à la crise financière, le premier avertissement majeur est venu du secteur des caisses d’épargne américaines...
Jean de Maillard : Depuis les années trente, il existait aux États-Unis un secteur bancaire mutualiste : les caisses d’épargne (savings and loans) qui jouaient un rôle économique, social et financier très important. Pour vous donner une idée, c’est comme si en France les banques mutualistes étaient liées aux sociétés d’HLM. Aux États-Unis, les savings and loans représentaient la moitié du financement du secteur immobilier américain et au moins 30 % du secteur de l’épargne : les petits épargnants plaçaient volontiers leur argent dans les savings and loans qui bénéficiaient de taux d’intérêts légalement très avantageux et qui avaient l’obligation de financer la construction pour l’accession à la propriété des classes moyennes.

Ce secteur protégé a été soumis à la loi du marché financier dès lors, les taux d’intérêts du secteur privé sont devenus plus intéressants que les taux des caisses d’épargne et les petits épargnants ont placé leur argent dans les banques du secteur concurrentiel. Les caisses d’épargne ne pouvaient donc plus se financer comme par le passé en faisant appel au secteur protégé de l’épargne ; Mais ce secteur était toujours obligé de fournir des prêts aux emprunteurs des taux inférieurs à celui du marché alors que les savings and loans étaient obligée d’aller emprunter sur le marché pour se financer Évidemment, au bout de quelques mois, les caisses d’épargne se trouvèrent en faillite !

Ce qui posa un problème de fond : d’une part, l’idéologie ultra-libérale interdisait d’intervenir, mais d’autre par l’effondrement du secteur empêchait de rembourser les petits épargnants — or l’organisme de garantie des dépôts bancaires était incapable de faire face aux faillites qui s’annonçaient. Impossible d’arrêter, ni de continuer ! En accord avec l’idéologie, on décida de ne rien faire, sauf augmenter le montant des garanties bancaires. La garantie passe alors de 40 000 dollars à 100 000 dollars et les épargnants se croient protégés par l’Etat fédéral. En fait, ils ne sont pas couverts car le fonds de garantie est insolvable. Les caisses d’épargne n’ont plus aucun moyen de financement, mais une loi de 1982 leur permet de s’aligner sur le secteur concurrentiel.

Quelles furent les conséquences ?
Jean de Maillard : Les caisses d’épargne américaine étaient de petites banques locales dirigées par des personnes souvent issues du secteur mutualiste. Ces gestionnaires modestes ont été projetés dans le monde de la finance dont ils ignoraient tout et ils ont eu immédiatement la possibilité de faire toutes sortes d’opérations : prêts commerciaux, crédit industriel, crédit immobilier à taux variable... Comme ils étaient aux abois, ils ont attiré toute une faune de mafieux et d’escrocs en tous genres qui ont utilisé ces petites boutiques pour faire n’importe quoi.

Comme le gouvernement américain n’intervenait pas, comme les effectifs du FBI avaient été réduits, comme on croit que les aigrefins seront éliminés par le Marché qui est toujours vertueux, on a vu fleurir des combines incroyables. C’est alors qu’un banquier inventa les junk bonds, les obligations pourries : ce sont des obligations émises par des entreprises qui n’ont pas accès au marché financier car leurs actions sont considérées comme spéculatives. On lança des émissions d’obligations à des taux deux fois supérieurs au taux du marché et, bien entendu, il y eut une ruée sur ces obligations : les entreprises qui émettaient ces junk bonds accumulèrent des masses de dollars. Elles s’en servirent pour faire des L.B.O. (leverage buy out) autrement dit des rachats d’entreprises avec effet de levier.

Expliquez-nous ce mécanisme !
Jean de Maillard : Vous allez voir un banquier, vous lui dites que vous voulez acheter telle entreprise qui vaut 100 000 dollars : vous disposez de 10 000 dollars et vous lui demandez d’apporter 90 000 dollars. Chacun se rembourse sur la bête : on peut revendre l’entreprise par morceaux ou puiser dans la trésorerie pour récupérer l’investissement. C’est ainsi qu’on peut retirer 200 000 pour 300 000 dollars qui serviront à financer d’autres opérations de ce type — qui sont tout à fait légales. Ainsi des masses de liquidités qui permettent de financer la construction de centres commerciaux, d’immeubles et de maisons. L’objectif n’est pas de loger des gens mais de faire tourner l’argent et d’amasser toujours plus de profits grâce à des manipulations comptables que je décris dans mon livre et dont tout le monde profite : la mafia mais aussi la CIA qui a financé de cette manière L’Irangate.

Bien entendu, une bulle immobilière se constitue, une crise éclate, on crée une entreprise de défaisance pour les savings and loans, on gaspille encore beaucoup d’argent mais on sauve le secteur immobilier et les caisses d’épargne qui sont deux gros piliers de l’économie américaine.

Cependant, d’énormes masses de liquidités restent disponibles et l’on sait désormais qu’elles permettent de faire tourner la machine à profits. On rentre alors dans une phase plus élaborée. Les financiers ont fait le bilan des années 80 et se sont aperçus que c’étaient les escrocs qui s’étaient le plus gavés. Conclusion : plutôt que de voir disparaître des sommes considérables dans les poches des aigrefins, il y avait intérêt à monter les mêmes affaires sans les mafieux et les voyous. Et c’est ainsi qu’on vit se former la bulle internet à partir des belles histoires sur la nouvelle économie et les autoroutes de l’information, sur Enron... La bulle internet, ce sont des financiers qui financent des financiers, avec le concours des agences de notations et des boîtes d’audit, audits qui agencent cette machine à faire du vent — l’économie virtuelle n’ayant plus besoin de l’économie réelle. Bien entendu, la bulle internet éclate, les financiers retombent sur leurs pieds et placent leurs liquidités sur la bulle immobilière.

C’est alors qu’on invente les subprimes...
Jean de Maillard. Le système des subprimes consiste à enrichir les riches avec l’argent des pauvres. Les banquiers ont toujours su faire cela, mais les subprimes sont à cet égard un chef d’œuvre. L’idée est la suivante : dans une bulle immobilière, toutes les valeurs immobilières augmentent. Vous pouvez donc accepter, étant au chômage, que votre banquier vous prête de l’argent pendant deux ans pour acheter votre maison. Deux ans plus tard, vous ne pouvez pas rembourser mais la maison vaut alors 120 000 dollars et le banquier vous prête 20 000 dollars. C’est un système de cavalerie qui s’est alimenté à grande échelle à partir de dossiers mensongers et de fausses évaluations des maisons.

Quand tous les emprunteurs subprimes ont été éclusés, on a cessé de frauder : il suffisait que les emprunteurs ne fassent plus de déclaration sur leurs revenus : Ils recevaient de l’argent dans les dix minutes. Vous savez que tout s’est terminé par une catastrophe.

Moralité ?
Jean de Maillard : Il n’y a pas ! Quand le système financier s’est effondré, l’État a injecté des fonds publics qui servent maintenant à financer de nouvelles spéculations : on a réactivé les CDS, non plus sur les entreprises privées mais sur la dette des États, qui sont ainsi totalement piégés. La fraude est généralisée sur les marchés financiers : on dit que le CAC 40 repart, mais tout le système est manipulé par des banques tellement puissantes (Goldman Sachs par exemple) qu’elles sont intouchables.

Les dirigeants politiques sont-ils conscients de cette situation ?
Jean de Maillard : Le gouvernement américain, qui vit en osmose avec Wall Street, est lucide. Je ne sais si Christine Lagarde comprend ce qui se passe. Quoi qu’il en soit, les réactions politiques n’ont pas été à la hauteur de la crise. Il aurait fallu nationaliser les banques. On ne l’a pas fait. Une nouvelle crise surviendra car le secteur immobilier et le système du crédit américains ne sont pas purgés. Quant à la reprise en Europe, elle est illusoire puisque nous restons dans une logique négative de pression sur les salaires et de délocalisations.

Propos recueillis aux mercredis de la N A R. 17 Rue des petit champs à Paris

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