Succession : que veut faire Abdoulaye Wade ?

Dimanche 12 août 2007, par Paul Vaurs // L’Afrique

Réélu le 25 février avec 55,93% des voix dès le premier tour, le chef de l’Etat sénégalais, Maître Abdoulaye Wade, entend consacrer son mandat actuel de 5 ans pour faire entrer le Sénégal sur la liste des pays africains à revenus intermédiaires. Pour l’avoir dit à plusieurs reprises pendant la campagne présidentielle. les Sénégalais le savaient déjà. Ce qu’ils ignoraient encore, c’est son obsession à vouloir laisser le Sénégal en paix. Un pays qui ne s’autodétruirait pas à cause des ravages provoqués par une succession chaotique. Une nation dont les institutions au demeurant stables et solides permettraient à chacun de jouer sa partition, sans aucune remise en cause, et sans que cela ne porte atteinte au processus d’industrialisation largement amorcé. C’est pour cela que le boycott actif des élections législatives du 3 juin, prôné par un certain nombre de grandes formations politiques dont le parti socialiste d’Ousmane Tanor Dieng, le parti Rewmi d’Idrissa Seck et l’Alliance des forces du progrès de Moustapha Niasse, facilitera les réformes annoncées.

Maître Abdoulaye Wade a, en effet, décidé de réinstaurer le Sénat qu’il avait supprimé dès son arrivée aux affaires en 2000. Celui-ci sera composé de 100 membres dont 35 sénateurs élus dans les départements tandis que les 65 autres seront choisis par le chef de l’Etat selon une répartition proposée par la loi adoptée par les futurs députés. Si beaucoup de zones d’ombre subsistent encore dans les différentes options du chef de l’Etat, le président du Sénat ne sera pas le successeur constitutionnel du président de la République, ni d’ailleurs le président de l’Assemblée nationale. Et pour cause : Maître Abdoulaye Wade désapprouverait le principe de la succession constitutionnelle. Quand on sait qu’il avait fait retirer l’article 35 de la constitution qui faisait du Premier ministre son successeur constitutionnel, on peut dire sans grand risque de se tromper que le premier ministre comme au temps de Léopold Sédar Senghor ne sera pas non plus son successeur constitutionnel. Car pour Abdoulaye Wade, le peuple, seul, reste souverain.

En cas de vacance du pouvoir, qui terminerait son mandat ? Pour le savoir, il faudrait attendre que la nouvelle Assemblée nationale soit mise en place pour voter la loi sur le Sénat. On saura en ce moment qui du président du Sénat (Chambre haute) ou du président de l’Assemblée nationale (Chambre basse), assurera la vacance du pouvoir. La constitution elle-même devra être modifiée pour intégrer le Sénat dans certains de ses articles. L’ordre protocolaire y sera alors mentionné. On saura qui est le deuxième personnage de l’Etat même si, dans les démocraties parlementaires modernes dont s’inspire le Sénégal, c’est la Chambre haute du parlement qui remplit ce rôle.

Fort de sa victoire sans bavures à la présidentielle, Maître Abdoulaye Wade annonce d’autres grands bouleversements dans la vie politique sénégalaise. Ne dépendant de personne, n’étant redevable envers qui que ce soit comme en 2000, il compte faire ce qui est bien pour le Sénégal même si cela ira à l’encontre des intérêts de certains de ses amis. C’est ainsi que le nombre de ministres risque d’être carrément divisé par deux au lendemain des législatives du 3 juin. Les élections locales qui étaient prévues en novembre prochain ont été repoussées en mai 2008 pour permettre une bonne organisation du Sommet de l’OCI en février ou mars de l’année prochaine.

Agé d’un peu plus de 80 ans, Maître Abdoulaye Wade, comme tout bon Sahélien qui se respecte, avance masqué, surtout, pendant ce nouveau mandat qu’il vient d’entamer. Personne (sauf peut-être Viviane son épouse) ne sait ce qu’il pense en son for intérieur.

En procédant ainsi, il refuse de s’inscrire dans une sorte de tradition héritée de l’époque de Léopold Sédar Senghor, le père de l’indépendance. Ce mode de transmission du pouvoir aux siens de son camp politique dont profita Abdou Diouf en 1980 ne fit le bonheur d’aucun autre membre du parti socialiste le successeur du Président-poête s’étant fait éconduire de sa charge présidentielle après une cuisante défaite en 2000 dont il aurait pu se passer, s’il avait respecté son premier choix : ne pas se présenter à cette présidentielle. Analysée sur un plan historique, la succession constitutionnelle plutôt réussie en Tanzanie, au Sénégal et au Cameroun, peut stabiliser et favoriser la continuité de l’État de façon non conflictuelle.

Mais cette formule n’est pas la seule viable : au Gabon, par exemple, le patriarche Ondimba a prévu de se présenter à l’élection présidentielle de décembre 2012 avec un colistier que lui proposerait le parlement (Assemblée nationale et Sénat réunis lors d’un congrès) ou qu’il se choisirait lui-même en cas de besoin. Nul doute que ce colistier qui deviendrait de facto le vice-président du Gabon disposerait de tous les attributs d’un éventuel successeur constitutionnel en cas de vacance inattendue du pouvoir. Les choses façonnées ainsi, il n’y aurait de surprise pour personne et nul ne pourrait parler d’un saut dans l’inconnu ni d’incertitude au Gabon.

Opposant de 1974 à mars 2000, le Sahélien Abdoulaye Wade surnommé « le lièvre » par Senghor pour sa grande capacité à faire face à toutes sortes de situation, est un homme politique insaisissable. C’est pourquoi ses faits et gestes seront désormais suivis à la loupe.

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