Stratégie : Le piège américain.

Vendredi 21 octobre 2011, par Bertrand RENOUVIN // Le Monde

L’Amérique procède d’une idéologie qu’il faut connaître pour comprendre la conception américaine de la guerre fondamentalement différente de celle des Européens.

Artisan de la doctrine militaire française et fin connaisseur des États-Unis, le général
Desportes publie un livre sur la culture stratégique américaine, qui explique les innombrables déconvenues passées et présentes du gouvernement des États-Unis et qui souligne l’inadaptation de son armée aux nouvelles formes de guerre.

Une armée est l’expression du peuple et de l’histoire de la nation qu’elle est chargée de défendre. Pour comprendre la manière dont la guerre est conçue et menée par les Américains, il faut savoir comment les États-Unis se représentent à eux-mêmes et comment ils se situent dans le monde. Citant de très nombreux auteurs, le général Desportes rappelle que les mythes fondateurs de la nation américaine sont essentiellement religieux. Les Pères Pèlerins sont dans le plan divin : à ceux qui ont fui la vieille Europe corrompue, la Providence a réservé un monde pur où les vrais croyants pourront édifier une cité illuminant toute la terre. Tous les présidents des États-Unis l’ont répété : l’Amérique est l’instrument de Dieu, les idéaux qu’elle porte valent pour l’humanité entière et sa responsabilité historique est à tous égards exceptionnelle.

Le sentiment de cette prédestination implique la croisade civilisatrice et rédemptrice. Il en résulte un racisme assumé, qui s’est traduit par l’extermination des Indiens et par l’esclavage des Noirs puis par des ségrégations de fait. De surcroît, les Teutons de langue anglaise vénèrent un Dieu autoritaire qui privilégie les bons et qui punit les méchants. Comme l’Amérique est son bras armé, la guerre à l’américaine sera logiquement conçue comme une entreprise morale et punitive.

Ce n’est pas tout. La culture américaine glorifie l’efficacité, celle de l’homme qui va de l’avant, celle du peuple en mouvement permanent, optimiste, résolu, à la fois pragmatique et inspiré, toujours en route vers une nouvelle frontière. Telle est la version américaine de la volonté de puissance. Cela peut donner le meilleur (le New Deal de Roosevelt, la Grande Société de Lyndon Johnson) et le pire lorsque les États-Unis de George W. Bush déchaînent leurs soldats.

Le paradoxe, c’est que les Américains, toujours méfiants à l’égard des militaires, haïssent la guerre qui interrompt les affaires et fait reparaître la férule d’une autorité centralisée. La guerre n’est pas, comme en Europe, la cruelle et banale conséquence des disputes de voisinage, la continuation de la politique par d’autres moyens qui implique que l’on fasse la guerre en vue de lapaix par la voie d’un compromis politique. Pour les Américains, la guerre est faite pour abolir le Mal, pour punir définitivement les criminels qui ont troublé l’ordre pacifique qui régnait dans l’Amérique vertueuse et prospère. Il faut donc agir vite, et de manière radicale : la guerre des purs, des gens moraux, des pacifistes, est une guerre totale qui a pour but l’extermination de l’ennemi : il n’y a pas de compromis possible avec le Méchant. Bien entendu, lorsque l’Amérique part en croisade, c’est pour elle-même comme l’affirmait en 2009 le doux Obama : « l’Amérique agira selon ses valeurs et elle dirigera par l’exemple. »

Parce que la guerre des Américains est toujours une guerre morale - Lionel Jospin reprendra ce thème lors de l’agression de 1999 contre la Yougoslavie - le souci politique est disqualifié. « L’un des effets pervers les plus graves de cette confusion entre l’ordre politique et l’ordre moral est que, dès lors que les Américains dénient à leurs adversaires la légitimité morale, ils lui dénient aussi sa légitimité politique, ce qui rend toujours difficile l’issue des guerres américaines » écrit le général Desportes. Cette tendance est aggravée par le fait que le pouvoir politique laisse à ses généraux une pleine liberté d’action dans la conduite des opérations militaires dès lors que les buts de la guerre sont définis selon la morale américaine, les intérêts des États-Unis, les enjeux de politique intérieure et les émois de l’opinion publique.

La guerre américaine n’est pas la continuation de la politique mais son échec : elle est l’affaire des techniciens chargés du travail de destruction totale de l’ennemi et qui n’éprouvent aucun intérêt pour les sociétés au sein desquelles ils opèrent. D’où les violentes déconvenues en Irak et en Afghanistan.

Cette autonomie des militaires tient aussi à la géopolitique : les États-Unis se sont vus jusqu’au 11 Septembre dans une position inexpugnable et la guerre reste pour eux une projection de forces à l’extérieur de l’Amérique du Nord. Leur objectif : la destruction scientifiquement planifiée de l’ennemi, par des techniques appropriées : cela vaut pour la très meurtrière guerre de Sécession (Civil war) comme pour la guerre du Viêt-Nam. Cela permet d’écraser l’Allemagne et le Japon mais toute cette puissance est mise en échec par les modernes combattants des guerres asymétriques qui sont regardées sous l’angle policier. On recense des États-voyous, on traite leurs ressortissants comme des délinquants ce qui vient encore renforcer l’effacement du Politique : on ne négocie pas avec les voyous, on leur applique la loi, un point c’est tout.

Certains stratèges américains se rendent compte du piège de la surpuissance mais la culture américaine de la guerre reste terriblement prégnante. La France a tout intérêt à s’y opposer.

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