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Souffrance au travail.

Toujours plus !

Lundi 14 juin 2010, par Christophe Déjours // Santé

Lorsqu’il nous avait présenté :  « Souffrance en France, » en 1998 Christophe Déjours nous avait prévenus que le suicide au travail allait se développer. L’actualité lui a donné malheureusement raison, mais la situation est pire que celte présentée dans les médias : toutes les maladies psychiques et physiques liées aux conditions de travail progressent de façon alarmante depuis le tournant libéral de 1983. Professeur titulaire de la chaire de Psychanalyse Santé Travail au Conservatoire National des Arts et Métiers, directeur de la revue Travailler, Christophe Déjours nous explique les causes des souffrances subies par d’innombrables salariés.

Comment expliquer le suicide sur le lieu de travail ?

Il y a deux approches possibles du problème qui conduisent à des conceptions très différentes des moyens d’y remédier : l’approche symptomatique, très limitée, et l’approche étiologique qui consiste à rechercher les processus qui sont en cause lorsqu’un salarié se suicide. Je suis partisan de la deuxième approche : auparavant on mourrait au travail par accident ; aujourd’hui, c’est le travail qui enferme certains salariés dans des situations telles qu’ils ne trouvent pas d’autre issue que de se supprimer. C’est là un tournant historique qui révèle une dégradation du monde du travail et de l’ensemble de la société. J’estime pour ma part que le travail n’est pas une activité séparée de la société ; le travail joue un rôle majeur dans les relations entre les êtres humains et il joue aussi un rôle majeur dans la transformation de la société : Telle est la centralité politique du travail.

Les nouvelles conditions de travail provoquent des souffrances nombreuses, variées, intenses...

En effet. Les suicides au travail ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Il y a les pathologies de surcharge :

  1. Le burn out syndrom lié aux personnels qui font de l’aide (infirmières, soutien à la personne) ou qui travaillent dans les services publics ;
  2. Le karôshi. La mort subite ; le plus souvent par hémorragie cérébrale, chez des gens jeunes qui n’ont pas de vulnérabilité sur le plan cardiovasculaire. Cette mort brutale est due à une surcharge de travail (plus de 70 heures par semaine).
  3. Les troubles musculosquelettiques qui provoquent des troubles fonctionnels très douloureux et chroniques : 500 000 personnes en France sont indemnisées pour ce type de maladie, très répandue dans tous les pays développés.

- les addictions, qu’il s’agisse de la consommation excessive d’alcool ou de la prise de cocaïne : beaucoup de cadres ne tiennent leur rythme de travail que par la cocaïne. Et puis il y a une consommation frénétique de somnifères et de psychostimulants.

Il y a aussi les pathologies post traumatiques qui résultent des agressions dont les personnes sont victimes dans l’exercice de leur profession. Au début, il s’agissait uniquement des employés de banques victimes de braquages. Aujourd’hui, des salariés de très nombreuses professions sont victimes d’agressions verbales et physiques : infirmiers, agents des impôts, de la poste, des allocations familiales, enseignants, conducteurs d’autobus... Les collègues des agressés sont également traumatisés : il de ne pas avoir empêché l’agression, ils craignent d’être les prochains sur la liste des victimes. Il y a les dépressions, très nombreuses, sur lesquelles je n’insiste pas. Il y a enfin les pathologies du harcèlement. Il est vrai que le harcèlement au travail a toujours existé. Mais les travailleurs d’aujourd’hui tombent malades. Sont-ils plus fragiles qu’avant ? Certains de mes collègues l’affirment sans pouvoir le démontrer. Je crois que ce sont les nouvelles méthodes d’organisation du travail qui sont en cause.

Quand les problèmes de santé mentale surgissent, qu’est-ce qui est en cause dans le travail ?

Christophe Dejours : Dans la médecine du travail, on étudie les relations entre le corps et les conditions de travail (fumées, poussières, bruit...) qui sont dangereuses pour le corps. On répond à ces dangers par l’ergonomie et par divers dispositifs d’hygiène et de sécurité. La question de la santé mentale touche quant à elle à l’organisation du travail : elle implique une division technique du travail qui est doublée par un dispositif de surveillance de la bonne exécution des ordres qui ont été donnés. Si de nouvelles pathologies apparaissent dans le travail, c’est à cause de deux changements décisifs dans son organisation : « L’introduction de nouvelles méthodes d’évaluation et les certifications de la qualité totale ».

Pourquoi incriminer l’évaluation ?

Christophe Dejours : L’évaluation individuelle des performances a été introduite par des gestionnaires qui, dans les années quatre-vingt, se sont installés aux postes de commande dans les entreprises. Ils supplantent alors les ingénieurs qui se concentraient sur la technique et sur les modes opératoires du travail. Ces ingénieurs étaient des gens très durs, la chaîne de montage était pour moi une horreur mais c’est pire aujourd’hui : l’objectif n’est plus le travail, mais le résultat du travail. Les gestionnaires se désintéressent des modes opératoires, ce qui change tout.

En quel sens ?

Christophe Dejours : Un ingénieur qui travaillait dans une usine fondait son autorité sur sa compétence technique : il était capable d’apporter son aide à ses subordonnés. Le gestionnaire fait tout l’inverse : on lui enseigne que l’origine de la richesse est la gestion, non le travail. D’où la mise au placard des gens de métier, qui soulevaient des objections quant aux objectifs et qui montraient les impossibilités pratiques, qui avaient de l’autorité et du prestige en raison de leur expérience et de leur ancienneté. Les gestionnaires ne connaissent pas le métier - mais ce sont eux qui font les évaluations ! Or l’évaluation est toujours fausse. Elle utilise des méthodes quantitatives et objectives,-en supposant que tout est mesurable. Or on ne peut pas mesurer le travail : Le contresens théorique est donc total. On peut seulement mesurer le résultat. Ce résultat ce n’est pas du travail : on peut travailler beaucoup pour obtenir de faibles résultats quantitatifs : Par exemple, les policiers qui mettent beaucoup de contraventions sont réputés efficaces alors que ceux qui planquent pendant une semaine pour coincer un trafiquant de drogue ont un faible résultat quantitatif alors que leur action est très importante.

Vous dites que cette évaluation est individuelle...

Christophe Dejours : Oui, et c’est particulièrement périlleux. Un des points essentiels du management était d’individualiser les tâches (c’était déjà vrai dans le taylorisme) et d’individualiser la surveillance. Mais autrefois l’individualisation des tâches impliquait un important dispositif hiérarchique placé entre l’homme et la machine contremaître, régleur, chronométreur... Ce dispositif de contrôle est devenu simple et très efficace grâce aux ordinateurs que l’on met partout, même sur les chaînes de montage. Ainsi, un ouvrier qui fait une erreur doit immédiatement l’inscrire sur son ordinateur sinon un autre ordinateur repérera l’erreur en bout de chaîne et l’ouvrier sera sanctionné financièrement ou menacé de licenciement s’il y a trop d’erreurs. On a donc institué l’autocontrôle.

Cette évaluation quantitative met en concurrence les entreprises, les services, les ateliers - mais surtout les salariés entre eux. Pour les primes de rendement, même dérisoires, le salarié va accepter d’entrer en rivalité avec les autres salariés et pratiquer la concurrence déloyale. On est même en train d’introduire ce système d’évaluation individualisée pour les magistrats ; mais le nombre de lettres envoyées et de dossiers traités ne signifie pas que la justice est bien rendue !

Dans le public et dans le privé, la confiance se perd, la déloyauté s’installe, on essaie de détruire le voisin. C’est vrai en faculté de médecine, au lycée, à l’usine, au bureau. L’évaluation individualisée des performances, c’est l’agressivité généralisée. On a peur, on se surveille : Les gens appellent à se méfier les uns des autres. Tout le monde est ensemble sur les plateaux d’espace ouvert, mais chacun souffre de sa solitude, on ne se parle plus, on s’envoie des courriels dans le même service : les ressorts de l’action collective, de la coopération ont été détruits.

Plutôt que de parler de solitude (on aime se retrouver de temps à autre avec soi-même) il faut parler de la désolation, qui est pire que le simple isolement. Désolation, parce que chacun est obligé de faire ce qu’il n’a pas envie de faire (dénoncer l’autre), de regarder l’autre souffrir sans rien faire et de se mépriser pour cela. Laissés à leur désolation, les gens ne savent plus ce qui est juste et ce qui n’est pas juste (par exemple, un dégraissage), ce qui est bien et ce qui est mal : ils ne peuvent pas en parler avec les collègues de travail et ils n’osent pas en parler chez eux.

Et la recherche de la qualité totale ?

Christophe Dejours : La qualité totale n’existe pas ! Les meilleures machines ont des ratés et celui qui travaille est là pour éviter ou réparer ce qui ne marche pas : on aura toujours besoin du travail vivant pour faire face à tout ce qui est inattendu. Celui qui travaille est là pour montrer à l’ingénieur, au cadre, au gestionnaire que ça ne fonctionne pas comme prévu : C’est pour cela qu’il est détesté par ceux qui croient que la perfection existe et qui imposent aujourd’hui cette illusion. Du coup, tout le monde ment, sur ordre de la hiérarchie, et l’on présente des rapports impeccables à tous les niveaux. Comme les rapports d’activités sont faux, la synthèse est fausse car elle cumule une infinité de petites distorsions. D’où les catastrophes soudaines dans les banques, et les énormes retards dans l’industrie (Airbus).

J’en reviens au suicide : on ne travaille pas seulement pour gagner sa vie mais pour s’aimer soi-même. Si on fait du mauvais travail, pour faire du chiffre, on en vient à se détester, et parfois à se tuer.

Pourquoi se tuer au lieu de tuer le responsable de sa souffrance ?

Christophe Dejours : La question se pose actuellement. Le premier mouvement est de se tourner contre le chef, mais la solitude fait que l’on retourne la violence contre soi. Mais il y a déjà des tentatives de meurtre, il y a des sabotages y compris dans les services publics et il y aura très probablement une aggravation de la violence contre les chefs et -contre les représentants de la hiérarchie. Cela fait peur, très peur.

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