Sortir du chaos.

Mercredi 5 janvier 2011 // La France

La crise morale, la crise financière, la crise économique et sociale vont déboucher sur une crise politique majeure. Sans principe d’unité, de continuité, c’est le chaos qui pointe à l’horizon.

LORS DU REMANIEMENT ministériel, François Fillon aurait gagné la partie. Contre qui, contre quoi et pour qui, pour quoi ? L’expression qui est venue spontanément sur toutes les lèvres, au bout de toutes les plumes, ne laisse pas d’inquiéter, même si la présence de l’homme rassure ce qu’il est convenu d’appeler le peuple de droite. Peuple de droite, peuple de gauche, la France est donc divisée, élections et idéologies obligent. Les Bayrou, Morin, Borloo, Raffarin et autres adeptes du discours centriste ont beau râler, c’est ainsi que se présente le jeu d’échec électoral en France : les pions du centre, au niveau national, sont destinés à être mangés ; ils n’y peuvent rien, ils n’y changeront rien.

Giscard n’a gagné la première fois qu’il s’est présenté à la présidentielle que parce qu’il était le candidat de la droite ; ayant gauchi-centré sa position, il a perdu la deuxième fois devant le candidat qui avait décidé de gagner l’élection franchement à gauche, François Mitterrand, même si l’homme, fort habile, simulator, était plus complexe, infiniment plus double que ses prétendus amis de gauche ne le croient encore. Il redoubla son succès en usant avec la plus grossière subtilité du même stratagème : la combinaison marchait à tout coup ; pourquoi se serait-il gêné ?

Mitterrand, de par sa formation, intellectuellement supérieure à celle du politicien moyen, et par une pratique politique qu’il sut assumer jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à l’absurde, avait une connaissance intime de la secrète alchimie démocratique française qui ébahit toujours le vulgaire, mais dont son cynisme devait intérieurement se gausser, comme quelques autres personnages historiques avant lui, du même acabit. Faut-il les citer ? Tout dans la phrase et dans la ruse ! Rocard qui l’a compris à ses dépens, exerce aujourd’hui son droit de vindicte qui n’est qu’un mauvais droit d’inventaire. Trop tard. Il n’a que la consolation de ses propres phrases.

DESCENTE AUX ENFERS

Chirac ne l’a emporté en 95 sur Balladur que parce qu’il droitisait son discours, même et surtout avec une touche sociale et populaire qui faisait la différence avec son partenaire-adversaire au ton trop modéré. En revanche, mais selon le même processus, il n’a gagné en 2002 que par l’apport massif des voix de gauche puisque, face à Le Pen, il était devenu tout simplement le candidat de la gauche. Ce qui ouvrit la voie à un centrisme désuet et s’acheva dans un émiettement de l’État et de la nation. Là-dessus, devant cette crise larvée de nos institutions, Sarkozy, en 2007, a tenu un discours résolument national, équivoque sans doute pour les esprits bien formés, cependant déterminé et ouvrant même sur le religieux. C’est ainsi qu’il est devenu Président. À plus que mi-parcours, son crédit est quasi épuisé, à cause de l’accélération politique qu’il a imprimée lui-même au système dans le cadre raccourci du quinquennat. Le pronostic de cette descente en enfer était établi ici dès janvier 2008, avant même l’éclatement de la crise. C’était prévisible. Son volontarisme fiché et, à vrai dire, ostentatoire s’est heurté très vite, sans même le savoir, aux institutions fondamentales de la démocratie à la française qui ne conçoit tout que dans la contestation. Car, autant tout se gagne dans l’exhibition d’un mâle projet, le temps de l’instant électoral, autant tout s’effondre et se perd rapidement dans les sinuosités de l’opinion versatile. Et qui, de plus, réclame son dû, étale ses exigences et hurle son désespoir. Cette opinion n’est-elle pas la reine de droit, celle qu’il faut toujours séduire ? Vouloir forcer les choses, à la Bonaparte, sans avoir les institutions adéquates, c’est courir à l’échec. Qu’est-il possible d’opérer avec un si constant chantage, sans risque de casse perpétuelle ? Il reste à faire croire aux réformes, plus qu’à réformer fondamentalement, car dans le régime, tel qu’il fonctionne, la vraie réforme qui va au fond des choses, apparaît définitivement comme impossible.

L’effort est à minima, les criailleries à maxima. D’où cette impression que Sarkozy donne, et comme malgré lui-même, qu’il détruit ce qui existe et qui, d’ailleurs, ne marche plus et coûte de plus en plus cher sans qu’il soit assuré que ce qui se crée puisse fonctionner avantageusement. Bouger les lignes, selon l’expression consacrée, soit, mais quoi après ? Terrible dilemme... La chiraquisation ou le bougisme forcené ?

La trépidation de sa vie politique a fait négliger à Sarkozy une évidence qui a été ressentie aussi vivement que confusément par tous ses prédécesseurs et au bout de fort peu de temps d’exercice de leur mandat, à savoir que l’équilibre même des institutions supposait une certaine « distanciation » du président, voire une certaine inertie qui était finalement la marque même de la République, la nouvelle étant en cela de plus en plus semblable aux autres.

Pour les hommes retors qui ont accédé à la présidence avant Sarkozy, l’important était avant tout de garder, avec la jouissance du pouvoir suprême qui leur conférait une sorte de prestige royal dont il rêvait, une vague superbe magistérielle et paternelle qu’ils dispensaient au bon peuple et dont leur suffisante vanité savait se contenter.

VERS LE CHAOS ?

Le discours de Sarkozy à Colombey le 9 novembre dernier, invoquant les mânes du Général ne saurait transformer la réalité. Le Général lui-même y a succombé. Sarkozy pense encore dominer les choses alors qu’il ne les maîtrise plus.

Il est à la tête d’un pays trop endetté, qui se dés industrialise à grande allure, qui perd ses atouts les uns après les autres, ses exportations, ses parts de marché, ses débouchés, qui n’a plus de cohésion sociale et encore moins politique, où la pauvreté s’installe de façon permanente, où l’immigration sans frein et la démoralisation générale des populations, du fait même de l’idéologie imposée par la plus perverse des doctrines officielles, ne cessent de créer partout ce que, dans le jargon des politiciens, toujours commode, on appelle des zones de non-droit, un pays où l’honnêteté n’est plus payante ni le travail protégé, où le patrimoine réel ni la famille vraie ne sont soutenus, où l’éducation et l’instruction vont à vau-l’eau, où la religion la plus certaine et la plus enracinée, celle qui relie non seulement la terre française au ciel mais aussi, entre elles, les générations qui s’y succèdent, est constamment bafouée, brocardée, publiquement méprisée. Un tel pays devient ingouvernable.

« CONTINUITÉ », « DURÉE »

Les bonnes intentions du président ne sont pas à remettre en cause. Il cherche perpétuellement des lignes stratégiques qui lui permettent de sortir enfin des difficultés où le jettent ses politiques. Après l’échec électoral des régionales, il a hésité et, ayant fait passer la réforme des retraites au milieu du tapage, il a pensé sans aucun doute à un tournant dit social, en prenant comme Premier ministre Jean-Louis Borloo.

C’est là que François Fillon a fait entendre sa voix. Et qu’a-t-il dit ? Il a parlé de « continuité », de « durée ». Deux mots simples, mais extraordinaires dans la situation actuelle, et qui lui ont permis de gagner la bataille d’influence. Telles furent ses armes il a été reconduit dans ses fonctions. « Continuité », c’est la qualité qui doit s’attacher à toute vraie politique de fond et en assurer la cohérence. « Durée », c’est la condition institutionnelle qui permet la continuité. Voilà le bon sens même. Toute la question dès lors est de savoir si les institutions actuelles garantissent la condition et la qualité politiques demandées. L’argument est si fort que Fillon l’a emporté et va peut-être obtenir, du coup, le rééquilibrage souhaité dans l’exécutif pour tenter de mieux mener la politique gouvernementale... Mais, tout de même, si l’on veut bien y réfléchir, quel aveu ! Et quelle leçon ! Qui le dira, en dehors de Politique magazine où c’est devenu un refrain ?

Mais autre contradiction des institutions actuelles : au moment précis où le chef du gouvernement fait valoir cette idée de durée et de continuité, il est contraint de sortir d’un schéma rassembleur ; l’unité de l’État à recréer est par nécessité partisane. Quelle leçon encore ! Quand sera-t-elle enseignée à Sciences-Po ? Pas un commentateur n’attire l’attention sur ce phénomène qui est simplement mécanique.

De toute façon, la politique maintenant n’est plus axée que sur l’élection présidentielle de 2012. Autant dire que le redressement français n’est pas pour demain... Fillon a eu beau faire le plus beau, le plus énergique discours de politique générale, tout est suspendu à cette échéance qui installe au sommet de l’État et de manière répétitive et permanente l’exact contraire de la durée, de la continuité et de l’unité. La France va s’y casser. Les luttes ont déjà commencé dans un climat délétère où tout est fait pour déstabiliser l’exécutif ; il est tristement cocasse de voir des républicains patentés brandir la vertu, selon leurs vieilles habitudes, pour dénoncer des scandales politico-financiers qui sont consubstantiels à toute l’histoire républicaine ! Eh oui, aujourd’hui comme hier et comme demain !

Mais voici plus grave : la terrible tempête financière, ici annoncée depuis des années, s’approche et se profile déjà à l’horizon. La violence qui en résultera sera redoutable. Sarkozy, épuisé, avec, pour lui tailler des croupières, les centristes, Villepin, Dupont-Aignan et tutti quanti, aura en face de lui un Front national implacable dans son argumentaire.

À gauche, le Parti socialiste qui voudrait bien rééditer à l’inverse et à son profit le coup de 2002, se voit pourtant déjà dans une situation similaire avec des écologistes intraitables et une gauche de la gauche de plus en plus superbe, dominée par un Mélenchon impitoyable.

Quel président sortira des urnes ? Qui y a réfléchi ? Et quelles législatives suivront ? Chaos ? Cohabitation de quasi guerre civile ? Et cette combinaison institutionnelle devra affronter une effroyable crise financière, économique, sociale et politique... Personne ne voit donc l’évidence ! Ah, si les Français connaissaient leur histoire, ils sauraient où se trouve en pareil cas le principe d’unité, de durée, de continuité.

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