Sois belle et tais-toi !

Mercredi 3 août 2011 // Le Monde

Soit belle et tais-toi !

La création en Malaisie d’un Club des femmes obéissantes suscite le débat. En prônant une soumission des épouses à leur mari, ces musulmanes disent avoir trouvé le remède à la violence conjugale et à l’infidélité.

Un diadème posé sur leur foulard, dix jeunes mariées sont assises au côté de leur époux autour d’une longue table ornée de fleurs jaunes et blanches. Fraîchement unis, ces jeunes couples ont fait le déplacement dans cette salle de réception d’un club de golf, dans la banlieue de Kuala Lumpur, pour célébrer leurs noces. Ce n’est toutefois pas la seule raison de leur présence, car ces jeunes femmes ne veulent pas seulement être des épouses, elles tiennent à être de bonnes épouses. Et, aux yeux des organisateurs de l’événement, il n’y a pour cela qu’une seule chose à faire : obéir à son mari. Plus précisément, cela signifie préparer le dîner avant son retour le soir, coucher les enfants, porter des tenues sexy, sentir bon et être prête à satisfaire ses moindres désirs sexuels.

Repousser les "maux sociaux"

"Une épouse doit savoir divertir son mari mieux qu’une prostituée de première classe", assène Fauziah Ariffin, présidente de la section malaisienne du Club des femmes obéissantes. L’association, qui n’hésite pas à accuser les femmes d’être responsables des violences conjugales ou des divorces et de pousser les hommes dans les bras des prostituées, suscite pour le moins la controverse. Pour ses membres, si les épouses étaient plus conciliantes sur le plan sexuel, les "maux sociaux" reculeraient à travers le monde. Créé par Global Ikhwan, un groupe commercial malaisien entretenant des liens avec une secte islamique interdite et déjà à l’origine d’une association promouvant la polygamie, le club a invité les dix jeunes couples à son lancement officiel, au début du mois de juin.

Le tollé a été immense dans ce pays à majorité musulmane. Les associations de femmes, pour qui l’initiative ne reflète aucunement les valeurs de l’islam, sont montées au créneau. Les Malaisiens ont manifesté leur indignation, inondant les journaux de lettres de protestation ou signant par milliers une pétition en ligne contre le club. Le groupe "Nous rejetons les inepties sexistes de Global Ikhwan" compte près de 5 600 membres sur Face-book. "Nous sommes en 2011. Des mentalités aussi primitives devraient avoir disparu avec les dinosaures" s’est emportée May Chee Chook Ying dans un courrier publié dans le New Straits Times.

A écouter les responsables du club expliquer leur raison d’être, on comprend pourquoi leurs idées provoquent une telle émotion. De fait, leur message semble avoir été minutieusement ciselé de manière à obtenir le maximum de publicité. "Les infidélités des maris, le sexe illégal, la violence conjugale, nous pensons que tous ces maux sociaux trouvent leur origine au sein du foyer", affirme Rohaya Mohamad, vice-présidente du club au niveau international. Des milliards de dollars sont dépensés en vain pour lutter contre des problèmes tels que la violence domestique ou le trafic d’êtres humains, alors que ces questions sont en réalité liées aux manquements des épouses, poursuit-elle. "Si un homme ne parvient pas à satisfaire ses appétits sexuels, intellectuels ou spirituels, il devient violent. Un homme qui a faim est un homme en colère." Ces hommes n’ont alors d’autre choix que de faire appel à des prostituées. "Ils rentrent chez eux et trouvent une femme qui sent mauvais, n’est pas bien habillée, ne satisfait pas leurs envies sexuelles et passent son temps à les harceler. Alors, ils vont voir ailleurs."

Sisters in Islam, une association musulmane dont le siège est à Kuala Lumpur, compte parmi la kyrielle de groupes à avoir dénoncé le crédo du club. Pour Ratna Osman, directrice de l’association, ce club n’est rien d’autre qu"une nouvelle preuve du rejet systématique de la faute sur les femmes par la société lorsqu’il s’agit, par exemple, de violences domestiques ou d’agressions sexuelles". Tandis que les responsables du club disent plaider en faveur d’un mode de vie plus respectueux de l’islam, Ratna les compare aux partisans d’une "extrême droite américaine et antiféministe" à l’instar de Laura Schlessinger, auteur du livre The Proper Gare and Feeding of Husbands [Comment soigner et entretenir un mari, éd. Harper, inédit en français], dans lequel elle explique que les femmes ne doivent pas négliger leur conjoint si elles veulent un mariage heureux.

Amener sa femme jusqu’à Dieu

En dépit de ces critiques, le millier d’adhérents que compterait le Club des femmes obéissantes - 800 en Malaisie et 200 au Moyen-Orient - semblent bel et bien convaincus que ces enseignements les aideront à trouver le bonheur conjugal. Siti Ruqaiyah raconte ainsi avoir adhéré avec son mari, Afdhalludin Abdulrahman, zi ans comme elle, sur les recommandations de sa mère. Celle-ci, membre d’une association polygame, partage son mari avec une autre femme. Siti et Afdhalludin, tous deux professeurs de religion dans une école privée de Kuala Lumpur, ne s’étaient jamais rencontrés avant de convoler, le mois dernier. Si le rôle de son époux est de subvenir aux besoins financiers du couple et d"amener sa femme jusqu’à Dieu", son rôle à elle consiste à obéir à son mari, explique Siti. Officiellement ouvert à toutes les religions, le Club des femmes obéissantes vient de s’implanter en Indonésie, et ses animateurs réfléchissent au moyen d’essaimer dans d’autres pays du Moyen-Orient ou d’Europe. "Nous espérons être universellement acceptées, affirme Fauziah Ariffin. Nous pensons que, si cela vient de Dieu, même l’Occident finira par l’accepter."

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