Social - Ne pas baisser la garde.

Mercredi 25 août 2010 // La France

Dans l’état actuel des choses on peut se demander quel sort sera réservé, in fine, à la réforme des retraites ?

Tombera-t-elle dans les poubelles de l’histoire, comme la réforme Juppé de 1995, abandonnée après un mouvement social qui a paralysé le pays pendant plus d’un mois ? Sera-t-elle promulgué, sans jamais être appliquée comme la loi instituant le Contrat Première embauche (CPE) en 2006 qui fut le début d’un long calvaire pour Dominique de Villepin et le véritable coup d’envoi de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy ? À moins qu’elle ne rencontre le succès de la précédente réforme des retraites concoctée par François Fillon, alors ministre du Travail, et Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, en 2003. Elle avait, certes, suscité de nombreuses manifestations, mais avait fini par être adoptée pendant la torpeur de l’été sans réaction. Rien n’est encore joué. Le devenir de cette nouvelle réforme dépendra, d’une part, des stratégies syndicales, d’autre part, de la mobilisation de nos concitoyens dans un contexte économique et social qui se dégrade de jour en jour, mais aussi du gouvernement lui-même.

Jusqu’à présent, l’Élysée avait plutôt joué finement et semblait n’avoir commis aucune erreur. Désormais, on peut se demander si la nomination d’Eric Woerth au ministère du Travail ne constitue pas le premier faux pas de l’équipe gouvernementale. D’abord parce que le locataire de la rue de Grenelle n’est pas un homme d’écoute et de dialogue, mais un gestionnaire. Persuadé - et conforté dans ce sens par l’Élysée - qu’il n’y a pas d’autre solution que de repousser l’âge légal de départ à la retraite de 60 à 62 ans, il a écarté toutes les autres pistes, notamment celles avancées par les organisations syndicales.

En son temps, François Fillon avait tout fait pour donner du temps, entre décembre 2002 et mai 2003, à la discussion bi ou multilatérale avec les partenaires sociaux. Cette année, c’est à peine si Eric Woerth a consenti à les recevoir. Ce faisant, il s’est privé du soutien de la CFDT et s’est mis à dos la CGT. Ensuite, il apparaît, rétrospectivement, après les révélations liées à l’affaire Bettencourt, qu’Éric Woerth aurait été exfiltré de Bercy pour préserver une pièce maîtresse de la sarkozie ; et non pas nommé au ministère du Travail pour ses compétences et ses qualités humaines. Le discours de l’Élysée, repris par la presse, dépeignant son ministre comme l’un des meilleurs éléments du gouvernement, était destiné à faire diversion. En effet, le véritable maître d’œuvre de la réforme n’est ni Woerth ni Fillon ni même Sarkozy, mais Raymond Soubie.

L’Élysée pourrait avoir commis une seconde erreur : de calendrier, celle-là. Pour s’attirer les bonnes grâces de la CFDT, le conseiller social du président de la République aurait tout fait pour repousser la publication du préprojet de loi à la mi-juin, soit après le congrès cédétiste. Du coup, le texte ne sera présenté en conseil des ministres que le 13 juillet et son adoption par le Parlement ne pourra pas intervenir avant le mois de septembre. Il laisse ainsi aux organisations syndicales le temps de mobiliser... Ce dont elles ne se sont pas privées. Après la réussite des manifestations du 24 juin, l’intersyndicale a fixé au 7 septembre, la date de la nouvelle journée de mobilisation.

Reste à savoir si l’unité syndicale retrouvée parviendra à passer l’été. On sait pertinemment que la centrale de François Chérèque finira par se rallier à la position du gouvernement pour peu qu’il lui accorde satisfaction sur trois revendications qui lui tiennent à cœur : La pénibilité, les carrières longues et les polypensionnés. Il faut également se souvenir qu’en 2003, la CGT avait encadré la contestation et n’avait rien fait pour rallumer la flamme contestataire. Qu’en sera-t-il à la rentrée ? Aujourd’hui, une chose est sûre : le secrétaire général de la CGT est véritablement remonté contre ce gouvernement qui n’a rien à lui proposer en contrepartie du rôle que l’on attend qu’il joue... même si le contexte peut encore évoluer.

La réforme de la représentativité syndicale qu’il réclamait à cor et à cri et que le gouvernement, aidé par le Medef, a consentie à lui accorder semble se retourner contre son organisation. La CGT perd sa représentativité dans ses bastions traditionnels, comme chez Renault où elle ne parvient pas franchir le seuil des 10 % des suffrages nécessaire pour être représentatif ; lors des dernières élections à EDF, elle a perdu sa majorité absolue ; à la SNCF, elle est talonnée par Sud-Rail, un syndicat réputé plus contestataire. Un soutien trop voyant au gouvernement pourrait lui causer un tort considérable lors des prochaines échéances.

Quant à la CGT-FO, après avoir tenté de faire cavalier seul, elle vient de rejoindre l’intersyndicale et peut ainsi donner une vigueur supplémentaire à la contestation. Ne parlons pas de la CFTC qui, tant sur les propositions que sur la stratégie à adopter, n’a aucune visibilité, rongée par les querelles internes et la guerre de succession. Reste la CFE-CGC divisée en deux camps : le premier, composé des agents de maîtrise qui sont opposés au report de l’âge légal de départ à la retraite et viennent grossir les rangs de la CFTC, de l’Unsa ou de la CFDT dans les cortèges, le second, emmené par les cadres et Danièle Karniewicz, présidente de la Caisse nationale d’assurance vieillesse, qui sont favorables à la retraite à 62 ans et s’opposent à toute contestation du projet gouvernemental.

Alors, la réforme Sarkozy connaîtra-t-elle le même sort que la réforme Juppé ? Que celle du CPE ? Que la réforme Fillon ? Tout dépendra de la détermination des Français à s’opposer à la politique gouvernementale : la réforme des retraites, mais aussi l’austérité et la corruption. S’ils succombent au discours fataliste ambiant qui cherche à les culpabiliser et les rend responsables de la situation actuelle, il est évident que la réforme passera sans encombre. Au contraire, s’ils -se mobilisent fortement, comme pour le CPE, ils finiront par imposer leurs vues à un mouvement syndical qui cherche seulement à entretenir l’illusion quant à sa capacité de résistance.

C’est du peuple de France que viendra le salut.

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