Services publics : Pourquoi les défendre.

Jeudi 5 mai 2011 // La France

Journaliste et écrivain, Jacques Cotta a réalisé de nombreux films d’investigation, publié un essai mémorable sur la gauche française, réalisé des enquêtes sur les travailleurs pauvres puis sur les riches. Il a de nouveau parcouru la France et rencontré des centaines de nos concitoyens qui lui ont décrit la grande misère des services publics. Or leur destruction programmée remet en cause les principes qui fondent la collectivité nationale et la sécurité de chacun.

Pourquoi vous passionnez-vous pour les services publics ?

Jacques Cotta : Parce que les services publics font appel à trois notions fondamentales qui concernent notre manière de vivre en société : D’une part, ils nous donnent la capacité de vivre de manière décente : ce sont les services publics qui nous permettent de nous soigner, d’instruire nos enfants, de nous déplacer... D’autre part, c’est l’élément qui est le plus instrumentalisé par le gouvernement : par exemple, l’été dernier, pour nous faire oublier l’affaire Woerth - Bettencourt, Nicolas Sarkozy a fait appel à la police pour chasser les Roms. Nous savons aussi que les dirigeants politiques accordent une grande importance aux chaînes publiques de télévision. C’est leur reconnaître une efficacité, souvent pour le meilleur parfois pour le pire si on s’en sert contre certaines catégories de citoyens. Enfin et surtout, les services publics sont les piliers de la Démocratie : ils nous permettent de concrétiser les principes communs de liberté, d’égalité et de laïcité et qui assurent la continuité de l’action de l’État sur le territoire national.

Comment avez-vous travaillé ?

Jacques Cotta : J’ai parcouru la France, j’ai rencontré des centaines de personnes et recueilli bien des histoires : les plus significatives se trouvent dans mon livre.

Par exemple ?

Jacques Cotta : Je pense à cette coiffeuse de Clamecy, petite ville de Bourgogne, qui apprend par ses clientes que la fermeture des services de santé de proximité pose des problèmes aux femmes enceintes. Elle organise une délégation et obtient un rendez-vous avec le sous-préfet. Celui-ci leur déclare qu’il n’y a pas besoin de maternité à Clamecy et qu’il faudra que les futures mères désireuses de sécurité aillent vivre à Auxerre ! C’est ainsi que, la maternité ayant été fermée, Angélique, la femme de l’éclusier, a accouché sur le bord de la route avec son mari qui lui tenait la main... Je raconte aussi dans mon livre qu’il y a eu une situation quasi insurrectionnelle en Bretagne, dont personne n’a parlé, pour la défense des services publics. Ces histoires simples nous permettent de comprendre qu’on ne peut pas avoir une conception utilitaire des services publics : ils sont la condition de notre sécurité et de notre bien-être, de notre conception de la civilisation. Quand on est dans un endroit charmant où la poste n’existe plus ou l’école a été fermée ou les services de santé ont été supprimés, on ne peut plus vivre.

Comment en est-on arrivé là ?

Jacques Cotta  : C’est plus compliqué qu’une affaire de clivage entre la droite et la gauche. Il y a des consensus mortifères qui ont créé cette situation à partir du tournant de la rigueur de 1983. Nicolas Sarkozy a porté un coup fatal à un certain nombre de secteurs mais il a pu le faire parce que les politiques antérieures ont ouvert la voie à ce qu’il appelle des réformes et qui sont en fait des opérations de destruction.

Le premier consensus mortifère porte sur le budget. On nous dit que l’État est comme une famille : il doit avoir un budget en équilibre. Mais c’est un mensonge : le budget de l’État n’a rien à voir avec les revenus et les dépenses familiales. Les déficits ne tombent pas du ciel : on remplit les caisses en fonction de décisions politiques. N’oubliez pas : l’INSEE établit que dans les trente dernières années les richesses publiques ont été multipliées par 5,7 % du PIB alors que les dépenses publiques ont été multipliées par cinq au cours de la même période. Donc on ne dépense pas plus proportionnellement qu’il y a trente ans, mais on répartit les dépenses de façon différente. L’affaire des heures supplémentaires exonérées d’impôts, qui coûtent 5 milliards à l’État, c’est un choix politique, de même que la TVA à 5,5 % pour les cafetiers et les restaurateurs qui nous coûte plusieurs milliards d’euros alors que cette mesure n’a que des résultats minimes sur les prix et l’emploi.

Les services publics, sur lesquels on ne cesse de faire des économies, sont devenus une variable d’ajustement qui permet de camoufler des choix de politique budgétaire favorables à certains groupes. Or personne dans la classe politique n’a contesté ces choix. Et personne ne dénonce la manière dont on s’occupe du déficit : d’un côté on exonère les grandes compagnies financières sous prétexte qu’il y a crise, mais on leur emprunte pour couvrir le déficit public ; or le remboursement de ces emprunts creuse encore le déficit.

Les gens qui ne paient pas prêtent et encaissent !

Il y a aussi un consensus sur la société française. Nous avons connu en France de grands débats de société dans les années soixante-dix par exemple sur la propriété collective. Aujourd’hui, les dirigeants politiques de droite et de gauche sont d’accord sur la propriété privée, sur le renflouement des banques, sur le fait que ce qui est socialisé doit disparaître.

Il y a aussi un consensus contre les fonctionnaires : le vote de la LOLF (Loi organique relative aux lois de finances du 1er août 2001) a fait passer la fonction publique d’une logique de moyens à une logique de résultats. Puis Nicolas Sarkozy a ajouté sa touche personnelle qui est la Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP) : au total 300 000 postes de fonctionnaires ont été supprimés ou n’ont pas été pourvus. Or on ne peut pas rendre la justice et faire la police avec un nombre réduit de fonctionnaires : d’où la grande révolte de la magistrature, la colère des policiers, des gendarmes. Il y a enfin un consensus politique sur le moment présent : les socialistes attendent 2012 sans rien faire avant l’élection présidentielle.

La question des retraites a-t-elle été envisagée selon ce consensus politique ?

Jacques Cotta : Oui ! Il faut répéter que les retraites constituent un salaire différé. Voter une loi qui repousse l’âge de la retraite au-delà de 60 ans alors que l’âge moyen de cessation d’activité est de 57-58 ans, c’est tout simplement imposer une diminution de salaire : les cotisations pour les retraites, les salariés les ont payées !

Pourtant, quand la bataille des retraites a commencé, les deux principaux syndicats ontcommencé par déclarer qu’ils étaient conscients des déficits des comptes de la Sécurité sociale et des comptes retraites et qu’il fallait agir pour résoudre ce problème : par-là, ils acceptaient une fausse nécessité car les déficits proviennent des exonérations de charges consenties aux grandes entreprises.

Ils ont réclamé au nom des déficits une bonne réforme des retraites en opposition à celle du gouvernement. Ils se sont placés sur le terrain de contre propositions. Et logiquement cela a conduit à la remise en cause des retraites, la question n’étant plus qu’une question de seuil. S’ils étaient partis d’une analyse réelle de la situation de ces fameux déficits et des besoins réels de nos concitoyens, ils auraient commencé par exiger le retrait de la contre réforme gouvernementale, comme préalable à toute discussion... Ce n’est pas tout : il y a volonté manifeste dans la politique gouvernementale de détruire la Sécurité sociale... L’enjeu est capital. La Sécurité sociale est un principe très simple : vous payez en fonction de vos moyens, vous recevez en fonction de vos besoins. Dans la société capitaliste, c’est un principe de socialisation réalisé. Si on en vient à payer pour bénéficier de services, comme de simples consommateurs, et si on est soigné en fonction de ce qu’on a payé, on entre dans une société tout à fait différente de celle que nous connaissons !

Vous dénoncez également le consensus sur ce qu’on appelle la construction européenne ?

Jacques Cotta : En effet Prenons l’exemple de la Direction Départementale de l’Équipement. Depuis que la DDE a été remise aux Conseils généraux, la désorganisation est totale. Je cite l’exemple du département où il y a quatre camions mais un seul conducteur, si bien que le déneigement ne peut être normalement effectué. Cette situation absurde résulte de l’application d’une directive de la Commission européenne, qui veut comme d’habitude privatiser les services publics sans qu’il y ait garantie d’efficacité.
La désorganisation du trafic ferroviaire est encore plus criante. Là encore, on a appliqué en 1990 une directive européenne, mais au lieu de faire une séparation comptable on a scindé la SNCF en créant deux entités, la SNCF et Réseau ferré de France. Pourquoi ? Parce que RFF peut mettre des péages sur le rail et faire des profits. Prenons garde à la réforme territoriale. Nicolas Sarkozy veut cette réforme parce qu’il a dans la tête le modèle des grandes régions européennes : si elles se constituent, il y aura rupture entre le citoyen et l’élu - à cause de l’éloignement de l’un par rapport à l’autre - et il y aura casse accrue des services publics. Je veux enfin insister sur deux éléments particulièrement révélateurs de la situation d’ensemble.

D’abord la Poste. À Marseille, un bureau de poste a fait une grève pendant plus de cent jours pour la défense du statut - donc du service public qui remonte au plus profond de notre histoire. C’est la diligence, l’aéropostale, le facteur, tout un imaginaire très vivant dans la mémoire nationale et qui va bien au-delà de la simple utilité d’un service public. C’est cela que les nouveaux gestionnaires de la Poste sont en train de détruire en quantifiant tous les actes et en interdisant les menus services rendus aux usagers. Tous les petits maires savent qu’il faut des services publics pour que des entreprises privées viennent s’installer dans leur commune.

Je cite dans mon livre ces 320 maires qui ont fait une pétition pour la défense de la Poste et pour l’abrogation des directives européennes. Ils sont venus la présenter à l’Assemblée nationale : les députés de droite n’ont pas reçu les délégués, qui se sont entendus dire par les députés de gauche que leur pétition n’était pas défendable parce qu’elle était contraire à la construction européenne. Là encore, il y a consensus entre la droite et la gauche sur la mise en concurrence généralisée. L’Éducation nationale est un autre exemple de destruction très avancée des services publics. Il y a trois attaques frontales : sur les contenus, conçus selon la démagogie post-soixante-huitarde qui aboutit à un abaissement général ; en vue de la destruction du service lui-même à travers la réduction du personnel ; par l’attaque du statut par le biais du système ECLAIRS qui va modifier les conditions de recrutement des enseignants.

Que faire ?

Jacques Cotta : Il faut réagir par la re-nationalisation des secteurs vitaux - sans oublier les banques - par la dénonciation du déni de démocratie et du déni de souveraineté. Sinon, nous irons vers de très graves désordres.

Propos recueillis par B. LA RICHARDAIS
W Jacques Cotta - « Qui veut la peau des services publics ? », éd. Jean-Claude Gawsewitch, prix franco : 20 E.

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