Ségolène Royal.

Lundi 2 avril 2007, par Paul Vaurs // La France

Députée des Deux-Sèvres depuis 1988, la candidate socialiste s’est construit un solide fief électoral à coups de petites aides et de subventions.

Si vous voulez vérifier une fois de plus à quel point la France est agaçante, allez donc visiter Melle, le fief politique de Ségolène Royal. A priori, ce petit bourg de 45 000 habitants situé entre Poitiers et La Rochelle devrait végéter. Le chômage y atteint 12%, un chiffre qui n’a pas varié depuis des années. Une seule usine domine l’économie locale et elle n’offre que 350 emplois. Aucune grande entreprise privée n’a pu être attirée dans les environs au cours des vingt dernières aimées. Mais elle n’en est pas moins en excellent état, grâce à un flot de deniers publics qui permet à la bourgade d’héberger ses services administratifs dans des hôtels particuliers.

On y trouve un marché couvert, une église du XI° siècle et un kiosque à musique en fer forgé tout droit sorti d’un livre d’images pour enfants. De nombreux panneaux municipaux pointent vers d’autres bâtiments publics une médiathèque, un ou deux musées, un complexe sportif, un institut médico-éducatif [établissement scolaire pour enfants handicapés], et j’en passe. Plus bas, dans la rue, on trouve une Maison de l’autisme pour adultes, construite au cours de l’un des trois brefs passages de Mme Royal au gouvernement [notamment en tant que ministre déléguée à la Famille de Lionel Jospin]. Le centre névralgique de toutes ces dépenses est une ravissante maison de ferme à volets bleus, couverte de glycine, à deux pas de la place du marché. Vérification faite, il s’agit du bureau de députée [des Deux-Sèvres] de Ségolène Royal.

Melle est un exemple scandaleux de favoritisme et de dépenses électoralistes qui devrait faire honte à la France entière. Mais c’est aussi un endroit charmant, où l’on aimerait bien posséder une maison. Je le répète, la France est agaçante à cet égard. Les gens du cru paraissent conscients de leurs privilèges : Mme Royal a conservé son siège aux dernières législatives avec 56 % des voix. Le fleuriste local, Jacque Marboeuf, explique le secret électoral de « Ségo ». « Elle a toujours été un lien entre Paris et nous, elle se bat pour obtenir des subventions, fait-il remarquer. Quand nous organisons un marché de Noël ou un évènement culturel, nous lui demandons de l’argent et elle accepte. « Il s’agit de petites sommes, de quelques centaines d’euros, pour que les villageois soient ensemble. »

Ou ne peut pas rester longtemps à Ségoland sans que quelqu’un parle de fromage, et plus précisément du chabichou, un fromage de chèvre savoureux qui se languissait dans l’obscurité jus- qu’à ce que Mme Royal soit devenue députée. Utilisant les compétences et les contacts acquis pendant six ans auprès de François Mitterrand, elle a obtenu la création de I’AOC Chabichou du Poitou en moins de deux ans, soit un cinquième du délai habituel. Elle a fondé et financéun rendez-vous annuel, le Festival du chabichou, puis créé un itinéraire découverte pour les touristes et les gastronomes, la Route du chabichou. Enfin, autres titres de gloire locaux, elle a soutenu une race bovine rare, et obtenu la modification du tracé d’une autoroute, après avoir convaincu Mitterrand de visiter le Marais poitevin, que l’autoroute devait traverser.

Les campagnes en faveur des fromages et des vaches peuvent paraître futiles - Sègo ressentie parfois moins â une socialiste moderne qu’à l’épouse infatigable d’un aristocrate ou d’un colon -, mais elles sont à la base de la conception royaliste de l’action politique. Ce n’est pas qu’une affaite de dépenses (même si, pendant ses deux années au pouvoir, elle a augmenté les impôts locaux de 14,3%) : Elle prône surtout de petits projets publics à forte visibilité, qui bénéficient à des groupes d’électeurs bien ciblés. « Un euro dépensé doit être un euro utile » tel est son slogan favori.

 Sa stratégie a démarré il y a deux ans, quand elle a été élue à la présidence de la Région Poitou-Charentes. Les Régions françaises n’ont pas, énormément de pouvoir, mais Ségo a fait jouer au maximum les leviers dont elle disposait pour Créer un « Etat nounou », où aucun détail n’est trop petit pour échapper à son attention. L’environnement est un souci permanent pour Mme Royal, et les 1,7 million de citoyens de la Région reçoivent des subventions pour acheter des systèmes de collecte de l’eau de pluie. Les candidats doivent remplir un formulaire adresser directement à Mme Royal, au cas où ils auraient oublié la source de ces largesses.

Ses propres adjoints se plaignent de son style glacial, autoritaire, derrière ses sourires éclatants et le glamour de ses jupes courtes. Un ancien responsable d’une section locale du Parti socialiste note qu’elle permet aux antres de l’embrasser pour la saluer, mais, dit-il, « Ségolène ne fait pas la bise. »

La candidate socialiste a des idées trop arrêtées sur l’évolution souhaitable de la construction européenne.

Elle n’est pas encore élue, mais Ségolène Royal ne s’en sent pas n’oins l’égale des chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE « On me considère avec grand intérêt dans les capitales européennes », affirme la candidate, sûre d’elle, grâce à elle, l’Union trouvera une issue à la crise constitutionnelle qu’elle traverse. L’actuelle présidente dc l’Europe, Angela Merkel, partage-t-elle cette vision des choses ? On peut supposer sans trop se tromper que, pour Merkel, la socialiste n’est pas la candidate idéale. Et la politique européenne selon Royal suscite même quelques inquiétudes à Berlin. Le nouveau porte-flambeau de la gauche française doit résorber la fracture qui coupe son propre parti en deux. C’est au sein du Parti socialiste que se trouvent les Européens les plus engagés du pays, comme jacques Delors, l’ancien président de la Commission européenne. Mais, dans le même temps, le PS abrite quelques-uns des opposants à l’Union les plus acharnés, leur chef de file étant l’ancien Premier ministre Laurent Fabius.

Royal elle-même appartenait à l’origine au camp proeuropéen. En 2005, elle a dit « oui » à la Constitution, mais aujourd’hui elle s’efforce de jouer la carte eurosceptique. Contrairement à son adversaire conservateur, Nicolas Sarkozy, Royal ne semble pas pressée de trouver un substitut à la Constitution avortée de l’UE. La socialiste se donne du temps. « Nous allonsattendre la proposition allemande », dit-on dans son entourage. Du reste, Ségolène Royal a des idées précises sur l’aspect définitif de la Constitution la troisième partie, qui comprend les textes des traités déjà existants de l’UE, doit disparaître. Elle souhaite préserver la première (les réformes institutionnelles) et la seconde (la Charte des droits fondamentaux), et y ajouter, en guise de carotte pour les opposants à l’UE français, une charte sociale. Cette dernière établirait un salaire minimum et d’autres droits des travailleurs, et « être aussi contraignante que possible », entend-on dans le cercle des conseillers de la candidate.

Royal, qui n’a aucune expérience en politique européenne, est convaincue de pouvoir convaincre les partenaires de l’Union. « L’Allemagne est pour, et l’Espagne n’est pas contre », explique une de ses conseillères. Ségolène Royal n a pas encore révélé comment elle comptait persuader la Pologne et la Grande-Bretagne des bienfaits de sa charte sociale. Même à Berlin, elle doit s’attendre à de la résistance. Car elle remet ouvertement en question quelques-uns des principes sur lesquels se fonde la zone euro. Elle veut ainsi assujettir la Banque centrale européenne (BCE) à une curatelle politique et la contraindre a garantir la stabilité des prix ainsi que davantage de croissance et d’emploi. Mais, surtout, Royal irrite quand elle annonce son intention de soumettre de nouveau la Constitution de l’UE au vote des Français, sans tenir compte du risque d’un second « non. »

Il y a au moins un point sur lequel Royal est apparemment en accord avec l’Allemagne. Elle soutient l’objectif affiché par Angela Merkel, qui veut faire passer à 20 % d’ici à 2020 la part des énergies renouvelables dans l’ensemble de la consommation énergétique de l’Union.
Mais elle ne s’arrête malheureusement pas là. Dans ce domaine de la politique énergétique, elle met aussi l’accent sur davantage de dirigisme étatique. Elle réclame que la Commission européenne négocie pour tous les Etats membres les contrats de livraison avec la Russie et d’autres fournisseurs. Une idée qui ne soulève guère l’enthousiasme outre- Rhin. Royal compte procéder de même dans le domaine de la politique fiscale. L’UE devrait imposer aux Etats membres des taux minimum pour l’impôt sur le bénéfice des sociétés. Là encore, il s’agit d’une offensive en solitaire. Jusqu’à présent, on envisageait plutôt d’harmoniser les critères de calcul de cet impôt. Avec ses idées, Royal risque de paralyser durablement la machine européenne. Si Royal l’emporte le 6 mai, la présidente de l’Europe Angela Merkel doit se préparer à des moments difficiles dans les relations franco-allemandes.

La beauté comme argument électoral.

À propos de Ségolène Royal, on ne compte plus les chroniques qui ont mis en relief son charme et la lutte qu’elle a menée autour de son image. Un journal français a touché le noeud de l’affaire en disant que Ségolène RoyaL était le John Kennedy de la France. On se souvient certainement du premier défi télévisé entre Richard Nixon et Kennedy ce dernier était tellement beau et jeune que ses collaborateurs trouvaient son charme nuisible, parce qu’il risquait de donner aux Américains une image peu crédible et trop frivole par rapport à celle de Nixon, austère et laide mais conforme â l’idée que l’on se faisait d’un homme destiné à gouverner. Or c’est au contraire grâce à son charme que Kennedy a eu le dessus, ouvrant magistralement à la beauté les portes de la politique moderne. Et la quinquagénaire Royal est consciente d’être la digne héritière de cette vieille histoire où beauté et séduction, si elles sont utilisées astucieusement, confèrent un pouvoir énorme.

Ne pensez pas qu’il soit facile de paraître beau dans l’arène politique. Royal a bien joué, à coups de peigne et de produits de maquillage, pour donner à son image de femme mûre un charme intelligent et élégant qui a mis en déroute ses deux rivaux bien plus expérimentés au sein du Parti socialiste, avec un curriculum politique de loin plus important et plus rassurant que le sien, du moins du point de vue des résultats.

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