Sauter sur Kigali

Mercredi 18 janvier 2012 // L’Afrique

« Sauter sur Kigali » le 7 avril 1994 ? La chute de l’avion du président rwandais Habyarimana à son atterrissage à Kigali dans la soirée du 6 avril aurait dû déclencher une intervention immédiate de la France, estiment ceux qui connaissaient l’état de ce pays et ce qu’allait entraîner la décapitation de ses principaux chefs (le chef d’état-major des Forces Armées rwandaises était également dans l’avion). Même si personne n’imaginait l’ampleur du génocide, des massacres étaient prévisibles.

Deux juges d’instruction français chargés de l’enquête sur l’attentat contre l’avion (qui transportait aussi trois français, pilote et steward) ont acquis l’intime conviction que les deux missiles sol-air, dont l’un a abattu l’avion, ont été tirés depuis le camp de l’armée gouvernementale et non, comme l’avait conclu le juge Bruguière en novembre 2006, par les partisans de Kagame.

Le juge Bruguière ne s’était jamais rendu sur place et se reposait sur des témoignages de réfugiés rwandais ayant fait défection dans le camp Kagame [1]. Les juges Trévidic et Poux ont enquêté sur les lieux en octobre 2010 et tirent leurs conclusions de la géographie et de la balistique.

L’extrémisme hutu, le « hutupower », est assez bien connu depuis les premiers procès devant le tribunal pénal international sur le Rwanda à Arusha. Sans le contester ouvertement, certains auteurs, à la suite de Pierre Péan, avaient voulu rétablir ce qu’ils appelaient un « équilibre » en s’en prenant à la culture et, selon eux, « l’idéologie tutsie ». Il reste que la vérité est une et qu’elle est établie depuis ce 11 janvier 2012.

Que l’extrémisme hutu ait à ce point pénétré les rangs de l’armée régulière, les Forces Armées Rwandaises (FAR), surprendra plus d’un militaire français engagé pendant plusieurs années avant le génocide dans la coopération militaire entre la France et le Rwanda, puis la fraternité d’armes, certaines unités françaises ayant été dépêchées pour conseiller et encadrer les FAR et les aider à repousser courant 93 l’offensive du Front Patriotique Rwandais (FPR) menée par l’actuel président Paul Kagame à partir de l’Ouganda. Dès l’attentat réussi, la garde présidentielle et la gendarmerie procédaient à l’élimination de personnalités inscrites sur des listes toutes prêtes, dont la premier ministre à laquelle aurait dû revenir l’intérim. Ce n’est qu’ensuite qu’un gouvernement intérimaire auto-constitué, composé des pires figures de l’extrémisme hutu, ouvrit les vannes à ce qui deviendra le génocide.

Quelques dizaines de paras et quelques coups de feu en l’air auraient-ils arrêté l’engrenage, comme le suggérait le commandant de l’opération Amaryllis qui dans les jours suivants avait été déclenchée pour procéder à l’évacuation des Français – et de quelques autres dont l’épouse du défunt président – ? L’opération aéroportée sur Kolwezi en 1978 était encore dans les esprits. Cette référence n’est pas anodine : il s’agissait de s’opposer à une colonne d’anciens Katangais venus d’Angola avec le soutien cubain. A Kigali, pour tout militaire français ayant coopéré avec l’armée régulière, c’était naturellement pour s’opposer à une colonne de réfugiés tutsis armés par l’Ouganda et d’affreux Américains ou Britanniques. Or la vérité était autrement plus complexe.
« Vérité qui dérangera à Paris », titrait « Le Monde ». Mais il n’est pire aveugle que celui qui refuse de voir. Les témoignages publiés par plusieurs officiers supérieurs français, qui firent leur devoir dans l’opération « Turquoise », révèlent leur ulcération d’être restés l’arme au pied entre le 7 avril et la fin juin. Ils ont sauvé jusqu’en août ce qui pouvait encore l’être, à la fois beaucoup et si peu. L’émotion est poignante. Ce sont pour la plupart des chrétiens sincères dans un pays presque entièrement chrétien, hutus et tutsis confondus [2]. A ce jour ils ne s’expliquent pas. Ils se sentent abandonnés. Encore plus qu’à leurs accusateurs rwandais et français, ils en veulent au pouvoir politique de l’époque au nom de l’idée qu’ils se font de la France.

La vérité manifestée ce 11 janvier devrait rouvrir le dialogue et arrêter de rejouer les combats perdus ou qui n’ont pas eu lieu.

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