Sarkozy, un Rastignac Hongrois.

Vendredi 30 mars 2007, par Paul Vaurs // La France

On ne naît pas français. Difficile de trouver meilleure démonstration à l’appui de cette affirmation discutable que l’histoire de la famille de Nicolas Sarkozy, le ministre de l’Intérieur qui s’est distingué en 2005 lors des affrontements avec les jeunes immigrés des banlieues.

Nicolas Sarkozy est persuadé de savoir ce qu’il faut changer en France afin que ce pays reste lui-même. Son programme vient d’être adopté lors du congrès du parti au pouvoir. Sarkozy n’avait pas d’adversaire au sein du parti. Celui qui avouait, il y a quelques années, penser à la présidence « chaque matin en se rasant » avait déjà fait le ménage. Allez donc polémiquer avec cet ardent favori, premier dans tous les sondages. Depuis qu’il a déclaré vouloir mettre un terme aux situations de non-droit dans les quartiers difficiles. Ajoutez à cela que, outre les sondages et le ministère de l’intérieur, il est aussi à la tête du plus vieux parti au pouvoir dans le pays, créé à l’origine par le général Charles de Gaulle et rebaptisé, dans l’esprit du temps, Union pour la majorité présidentielle. U M P

« Les Français veulent me voir affronter Ségolène », sourit pour sa part Sarkozy, joueur, supporteur frénétique et admirateur de longue date du Paris Saint-Germain. « Pourquoi les priver de ce duel. » La partie sera captivante, à l’en pas douter. Les Français sont passés maîtres dans l’art des manigances politiques. Dans la France actuelle, le plus grand paradoxe de la lutte entre droite et gauche réside dans le fait que les leaders des deux camps sont totalement interchangeables. Laissons de côté leurs programmes, leurs personnalités sont bien plus éloquentes. Ségolène Royal est la fille d’un colonel. Dans cette famille catholique de six enfants, tous sauf elle, ont choisi la carrière militaire. On pourrait facilement la présenter comme une figure de proue de la bourgeoisie, protectrice des Français de souche. Pourtant, elle a opté pour la gauche.

Nicolas Sarkozy, en revanche, est un immigré de la deuxième génération côté paternel et de la troisième génération côté maternel. En théorie, il aurait beaucoup de raisons d’être le porte-parole, dans la vie politique française, de ces déshérités de banlieue qu’il a pourtant appelé non pas à « butter dam les chiottes » (allusion à l’expression de Poutine) « buter les Tchétchènes jusque dans les chiottes, » il est vrai, mais à « nettoyer au kärcher ». Quand on se plonge dans sa biographie, on ne peut s’empêcher de se dire que le destin a décidé de jouer un petit tour à la politique. Et, de fait, comment Pal Charkozy (c’est ainsi que se prononce ce nom en hongrois) aurait-il pu imaginer, à 20 ans, quand il réchauffait ses pieds nus sur les grilles d’aération du métro parisien, que cinquante ans plus tard son fils se lancerait dans la course à la présidence. ? Comment le Dr Benedikt M.un Juif de Salonique converti au catholicisme, qui, pendant la guerre, avait mis ses filles à l’abri de la Gestapo dans le Limousin, aurait-il pu penser que l’une d’elles donnerait naissance au futur ministre de l’intérieur et au maire de Neuilly, commune huppée des abords de Paris ?

Le cas de la famille Sarkozy permet non seulement de suivre l’histoire de l’immigration en France au XX° siècle, mais, plus important, le processus de son intégration réussie. Parce que sa famille et lui-même ont fait carrière (son grand-père en tant que médecin, son père en tant que publicitaire, sa mère en tant qu’avocate et ses frères en tant que chefs d’entreprise) en acceptant les règles de leur nouvelle patrie, et non en voulant imposer les leurs. Ils n’ont pas été pris dans les écoles prestigieuses ? Ils ont été placés en bout de table lors des dîners de gala ? Ils ont malgré tout fait leur place et ont fini par s’installer dans la banlieue de Paris la plus sélecte, où le futur candidat, alors étudiant, gagnait un peu d’argent en travaillant chez un fleuriste qui répétait à sa mère : « Laissez-le avec moi Madame André, son avenir est assuré, c’est un vendeur hors pair ! » Un an plus tard, le jeune Nicolas livrait un bouquet au siège du parti gaulliste, qui avait alors un besoin pressant de jeunes cadres. Trente ans plus tard, il devenait président de ce même parti.

La ville de Neuilly, dont il est devenu maire à 28 ans, est très proche de Saint-Denis, où, en
2005, on incendiait les voitures En réalité, la distance entre ces deux banlieues est énorme, comme entre ceux qui ont passé leur vie à se faire une situation et ceux qui passent leur temps à maudire le reste du monde. Durant tout le XX° siècle, la France a été une terre d’asile, pour un grand nombre de personnes, notamment pour le million d’immigrés russes qui a fui la révolution de 1917.

Parmi leurs descendants, beaucoup ne comprennent d’ailleurs pas pourquoi leurs aïeux aristocrates ont dû devenir chauffeurs de taxi ou dactylos et n’ont pu bénéficier des allocations que touchent de nombreux immigrants actuels. Beaucoup se reconnaissent en Sarkozy et voteront pour lui. S’ils ne préfèrent pas Le Pen, bien sûr. L’immigration est une science. Dans une société qui a cessé de digérer les immigrés et où les multiples conquêtes de l’Etat providence sont menacées, Sarkozy veut représenter ceux qui savent jouer des coudes et ne craignent aucune concurrence. S’imposer chez les bourgeois est aussi difficile que s’imposer en France.

Nicolas Sarkozy ou le néo-conservatisme à la française. Comme ministre de l’intérieur, il s’est taillé une réputation de provocateur à coups de nouvelles lois sur l’immigration, d’expulsions répétition et de déploiements policiers sans cesse plus brutaux. C’est ce profil qui aurait réussi, à en croire les sondages, à rassembler sur son nom une grande partie de l’électorat. Il est également le candidat idéal pour le MEDEF un candidat capable de rogner sur le droit du travail et le droit de grève, de réduire l’impôt sur la fortune et de poursuivre le démantèlement du service public. A quelques semaines du premier tour, Sarkozy cherche encore du soutien à l’étranger. En 2006, il s’est rendu aussi bien à Bruxelles qu’aux Etats-Unis. A Bruxelles, il a tenu un discours de politique générale qui avait essentiellement pour but de séduire le président de la Commission, le libéral José Manuel Barroso, ainsi qu’Angela Merkel. A New york, pour l’anniversaire des attentats du 11 septembre 2001, il a tenu à mettre en avant son statut de chasseur de terroristes. Une chose est sûre avec Sarkozy aux commandes, c’en serait fini de l’exception française.

S’il avait été au pouvoir, Paris n’aurait jamais menacé d’utiliser son veto contre la guerre
en Irak en 2005. L’été dernier, l’engagement français en faveur du gouvernement libanais n’aurait pas été aussi marqué, car Sarkozy soudent sans réserve le droit d’Israël à l’autodéfense. Il a franchi un autre pas qui montre combien il s’est écarté de la tradition française en préconisant l’idée d’un mini-traité portant sur l’Union européenne, dans
une version certe réduite, par rapport au texte actuellement soumis aux pays membres, mais à peine différente quant à son contenu. Si Sarkozy était un jour en mesure de concrétiser ses propositions, cela reviendrait à trahir le peuple souverain. Car, on mai 2005, près de 55 % des électeurs français se sont prononcés contre la Constitution libérale de L’UE. Cette consultation avait été l’occasion du débat sur l’Europe le plus intense et le plus profond jamais organisé dans un pays de l’Union. En clair, les Français ne méritent pas un tel Président.

En stigmatisant les Beurs, le candidat de l’U M P favorise le repli communautariste. Quant aux « bourgeois » qui s’apprêtent à voter pour lui, ils risquent d’être déçus sitôt l’élection passée.

Nicolas Sarkozy me pose un problème. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’hypothèse qu’il puisse devenir président de la République française est loin de m’enchanter. Mais cela, me direz-vous, n’est qu’une crainte, ce n’est pas un problème. Et, pour savoir si cette perspective peu reluisante va se réaliser, il faudra attendre le soir du 6 mai prochain, ou peut-être, on ne sait jamais, le soir du 22 avril, date du premier tour. Non, mon souci actuel n’est pas (encore) le résultat du scrutin. En fait, j’aimerais être sûr que mon aversion pour le candidat de l’UMP ne repose pas uniquement sur des motifs liés à mon identité [maghrébine].

Mais qu’est-ce qui est le plus important dans la somme - impressionnante - de griefs adressés à l’encontre de Sarkozy ? Sa vision néolibérale de l’économie ou son soutien sans nuance à Israël durant la guerre du Liban de l’été dernier ? Est-ce le fait qu’il veuille casser les 35 heures ou ses propos inadmissibles sur la banlieue ? Sont-ce ses insinuations fétides sur les chômeurs - qu’il oppose à la France qui se lève le matin pour aller travailler - ou sa visite de quasi-allégeance à George W Bush (pauvre gaullisme, qu’a-t-on fait de toi...)

Est-ce sa volonté - qu’il tente pour l’instant de masquer - de faire payer moins d’impôts aux plus riches ou la manière minable avec laquelle il a tenté récemment d’entretenir l’amalgame entre les musulmans de France et ceux qui ont des comportements condamnables - mais très minoritaires -, comme le fait d’égorger le mouton de l’Aïd dans leur salle de bains ? Est ce la connivence envahissante qu’il entretient avec les patrons de presse ou la manière dont il a instrumentalisé des organisations intégristes, dont on se demande de quel droit elles parlent au nom de tous les musulmans de France ? La réponse est les deux, mon général !

Au risque d’étonner, j’estime qu’il n’existe pas de communauté maghrébine en France, pas plus qu’il n’existe de communauté musulmane. Dans les deux cas, c’est une extrême hétérogénéité qui prime et les différences sociales, culturelles, et même politiques sont bien plus importantes que ce qui rassemble. Tout au plus pourrat-on parler de minorités, mais, là encore, rien ne permet d’affirmer que tous les Franco-Maghrébins ou tous les Franco-musulmans se sentent appartenir à une minorité bien définie. Ce qui pousse, en revanche, au communautarisme ou à la revendication, parfois vindicative, d’appartenance à une minorité, c’est le discours de l’autre. L’ignare, le raciste, ou le provocateur. Je ne sais pas si Sarkozy est un adepte du communautarisme ou s’il entend exploiter ce registre pour arracher la victoire. Ce que je sais, par contre, c est qu’à chaque fois qu’il s’en prend à « ceux qui n’ont qu’à quitter la France s’ils ne l’aiment pas » suivez mon regard- il donne du souffle à la tentation communautariste, ce qui, bien sûr, ne peut que servir ses ambitions politiques. Au demeurant, ils sont nombreux à ne pas aimer, non pas la France, mais ceux qui la dirigent ou aspirent à le faire et je ne vois pas pourquoi ils la quitteraient. Dans le même temps, peuton, sans verser dans le communautarisme, déplorer le fait que des Français d’origine maghrébine - appelez-les comme vous le souhaitez, Beurs, blédards... - entendent voter pour Sarkozy ? Le phénomène est bien réel et loin d’être marginal. Il suffit de faire un tour dans les bavardoirs sur Internet pour se rendre compte que Sarko a ses partisans— acharnés, pour certains- chez les Beurs, les Kabyles les Berbères, les Muslims, ces termes étant les labels respectifs des forums en question.

Passons très vite sur ceux qui y trouvent un intérêt matériel direct et qui, au-delà de toute conviction politique ou de tout engagement personnel - se sont acoquinés avec la droite parce qu’il y avait une opportunité ou qu’en face les places étaient déjà prises. Le cas de certaines associations, montées à la va-vite mais avec force subventions depuis les émeutes de 2005, parle de lui-même.

Il y a ceux, vraisemblablement plus rares, qui ont dépassé la question de leur identité et qui font leur choix en fonction de critères plus nationaux et du discours auquel ils adhèrent le plus. C’est l’ordre musclé pour les uns, la valeur travail pour les autres, tout cela sans négliger le fait que de nombreux Beurs voient en Sarkozy quelqu’un qui n’est finalement qu’un fils d’immigré qui a réussi. Et puis il y a les bourgeois, ravis d’être arrivés où ils sont, apeurés à l’idée dc ne plus y être, et qui estiment que voter pour la droite achève de conforter leur statut social. La « bourgeoisie », c’est comme toute bourgeoisie. Elle tremblera toujours pour sa vaisselle en ayant peur qu’on lui ordonne dc partager. Mais on ne peut être ce genre de « bourgeois » sans trahir une part de soi et, à y regarder de près, je préfère octroyer le peu d’indulgence qui me reste aux petits magouilleurs associatifs qui vont au Sarkoland comme on va à la soupe, plutôt que d’être tendre vis-à-vis d’élites beurs qui feignent de croire que la droite va les regarder autrement parce qu’elles votent pour elle.

Akram Belkaïd

 

Pour le quotidien El Pais, Nicolas Sarkozy veut régénérer, la France. A la façon des conservateurs espagnols du début du XX° siècle.

Depuis son irruption sur a scène politique française, mais plus encore ces dernières années, avec l’affirmation de ses ambitions présidentielles, Nicolas Sarkozy cultive avec une persévérance minutieuse l’image d’homme politique dont la seule et obsessionnelle ambition est de restaurer les valeurs de la République. Tous ses discours, toutes ses initiatives, toutes Ses mises en scène sont invariablement placées sous le signe du changement, de la transformation, de la rupture ; Comme si la quintessence de son programme tenait en un objectif radical, mais vide ; Il y a un avant et un après lui. Ne soyons pas dupes malgré son verbe impétueux et ses tonalités épiques malgré un amour de l’efficacité qui flirte souvent avec le populisme, Sarkozy ne propose pas aux Français un voyage vers l’inconnu, mais un retour à la pureté de l’idéal.

L’homme n’est pas un réformateur, mais un « régénérationniste » à l’Espagnole. Le régénérationniste fut un mouvement intellectuel conservateur qui, au tournant des XIX et XX° siècles, s’est penché sur les causes du déclin de l’Espagne, notamment après 1898 et la perte des dernières colonies espagnole.

La fascination qu’éprouve une partie de la société française pour cet homme politique qui, tout en chassant sur les terres de l’extrême droite, se pare des atouts de la modernité radicale dont s’enveloppait traditionnellement la gaucho, s’explique par le fait que le régénérationnisme n’a jamais été un produit idéologique courant chez nos voisins français. Contrairement aux Espagnols, il y a pour les Français quelque chose de relativement inédit dans ce langage qui recourt aux métaphores du « réveil » qui exige de sortit de la léthargie ou de je trouve, la dynamique perdue. Les Français ont le sentiment que leur société est confrontée à de graves problèmes dus en grande partie à la paralysie de l’Etat-providence, qui exclut du système un nombre croissant de citoyens et intègre de moins en moins ceux qui en font encore partie, et ils imaginent que la solution peut venir d’un chef qui dit parler sans fard et agir en conséquence. Avec Sarkozy disparaît du discours politique français le machiavélisme versaillesque mitterrandien et s’ouvre une ère où l’on appellera désormais un chat un chat. Une ère « sans complexe » , comme on dit en Espagne.

Il est possible que, face au flou de sa rivale socialiste, Nicolas Sarkozy soit tenté de forcer les traits les plus vigoureux de son discours, en particulier sur la sécurité et immigration. En tant que ministre de l’intérieur, il n’a pas hésité à se comporter comme le plus zélé des commissaires, sillonnant les quartiers sensibles en bras de chemise, qualifiant de « racaille » les fauteurs de troubles. On peut donc craindre que, une fois à la tête de l’Etat, il ne se comporte en ministre de l’intérieur. Sarkozy a donné jusqu’ici l’impression d’appartenir à une espèce politique singulière, quoique répandue. Une espèce dont les membres, capables de monter dans la hiérarchie à force d’ambition et de volonté, semblent génétiquement insensibles aux rancunes, et à la crispation que leurs « c’est moi qui commande » laissent dans leur sillage.

José Maria Ridao, El Paîs, Madrid

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