Sans-abri

Surveiller et punira..

Vendredi 16 janvier 2009, par Bertrand RENOUVÏN // La France

Le funèbre décompte des morts sans-abri est le marronnier des premiers froids. Cette année, quatre colons du Bois de Vincennes, un squatteur de camionnette à Gennevilliers et un Parisien du 4° ont lancé le nécrologe du peuple de la rue. En 2008, 265 sans-abri sont décédés en France, selon Emmaüs, sur un total estimé de 100 000 SDF.

Ne restons pas captifs du réflexe social qui dicte au Président de la République que ces morts sont intolérables, inspire au ministre du Logement l’idée de contraindre les SDF « en dessous de 6 degrés  » à rejoindre un centre d’hébergement, et au Premier ministre de pourvoir aux moyens. 250 millions d’euros pour l’aide au logement des sans-abri rallongés de 50 millions affectés à l’hébergement d’urgence, ce qui porte de 21 800 à 23 000 en Ile-de-France, et en France à 63 000 les places d’accueil pour SDF. L’effort, déjà insuffisant en nombre, est par nature inefficace.

Car, seconde évidence il faudrait commencer par ne pas aggraver le mal qu’on prétend combattre. Précarité économique croissante : 60% de nos compatriotes craignent de basculer un jour dans la désinsertion par le chômage, La détérioration du pouvoir d’achat et la perte de leur logement. Le nombre de ménages en difficulté devant leur loyer ou leurs charges, a augmenté de 30 % entre 2002 et 2006 selon I’Insee, et les effets de la crise font que des milliers d’insolvables ou surendettés seront expulsés au printemps.

Le sauvetage d’urgence n’est donc qu’un emplâtre, scandaleux, sur la plaie creusée entre nous par la déréglementation calculée par la rapine. Malgré l’avertissement des marchés délirants et les coups de menton volontaristes, aucun politique n’ose déboulonner l’ultra-libéralisme encore majoritaire chez les gouvernants. Cette oligarchie fait soigner les blessés, et continue la guerre. Or c’est de cette guerre que résulte la fragilité de ceux qu’on retrouvera dans les havres humanitaires. Travailleurs pauvres, sacrifiant les dernières heures de repos familial contre une prime de corvée utile au patronat, cadres répudiés, que leur échec écrase d’une culpabilité devenue l’un des modes de gouvernance des entreprises ; tous subissent la paupérisation comme une variante d’ajustementd’un système d’où aucune issue politique ne se dessine.

Reste, et le sujet est idéologique, la condition réservée à ces marginaux. Les SDF contraints à gagner les abris, trouvent pour les défendre des responsables d’Emmaüs ou de la Croix-Rouge qui ont approché leurs tentes, cabanons ou réduits, et appris à ne pas considérer en eux d’abord des assistés ou des déviants, mais leur dignité d’homme. Qui a tout perdu garde sa liberté ! C’est l’insulter que de le parquer dans de vastes structures, cerne d’interdits, exposé aux vols et aux rackets, où l’insécurité se double d’une dépendance et d’une claustration humiliante. « On les met encore plus en danger en voulant les sauver », affirme le directeur de l’action sociale de la Croix-Rouge.  » Ils risquent de se cacher dans des endroits où il sera encore plus difficile de leur porter secours.

La question est là : quel espace laisse-t-on à ceux qu’une telle différence met à part ? Il serait temps de comprendre que leurs abris d’infortune et le mode si modeste de colonisation des vides urbains qu’ils créent et recréent obstinémentcorrespondent à des relations sociales, culturelles et (osons les mots !) politiques et spirituelles. Il y a dans ces squats, ces villages de carton et ces bivouacs sauvages de quoi remédier temporairement à l’ostracisme de la pauvreté qui les frappe, et plus de civilisation que les soins policiers dont on lesmenace.

Alors faut-il laisser se reconstituer des bidonvilles ? La démarche du Secours catholique, offrant à quelques-uns d’entre eux des cabanes en bois, correspond davantage à leurs besoins que la construction de coûteux hébergements concentrationnaires. Une approche empirique, respectueuse de la liberté subjective des personnes et de la souplesse de l’espace social serait la meilleure réponse et une leçon utile à tous.

Mais qui en décidera ? L’amende de 12 000 euros infligée au DAL pour l’implantation de tentes SDF rue de la Banque (ce symbole !) au prorata des encombrants, fait craindre le pire. Et le pire se confirme à partir d’unvillage du Plateau de Millevaches où une prétendue « Cellule invisible » ultra gauchiste semait ses carottes. Ces jeunes gens arrêtés le 11 novembre sur la foi d’un dossier ténu, et dont deux d’entre eux sont encore maintenus enprison, se voient intenter un procès d’opinion à cause de l’ouvrage où l’un d’eux soutenait des thèses post-situationnistes, ce qui permet de compléter l’inculpation de « dégradation en réunion sur des lignes ferroviaires » par « dans une perspective d’action terroriste  » ? Il est vrai que ces néo-ruraux anti-consuméristes partagent avec les sans-logis récalcitrantsune disposition d’esprit équivalente au terrorisme. Ils prétendent occuper, en marge du commun, de minces territoires de liberté où survivre, à leurs risques.

On est à leur égard, comme à celui des jeunes des cités, dans le rapport énoncé par Foucault dans son surveiller et punir.

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