Samizdat - L’Heure du Roi.

Vendredi 4 novembre 2011 // Le Monde

Ce texte du dissident Boris Khazanov était à peu près inconnu. Et pourtant... Dans sa postface, la traductrice Eléna Balzamo en retrace l’histoire et en analyse la portée. Elle n’hésite pas à affirmer qu’il s’agit là « d’un des plus beaux morceaux de prose russe de la seconde moitié du XX siècle ».

Ce récit est une pure merveille de littérature, d’esthétisme et de philosophie politique. Probablement inspiré par l’Occupation du Danemark par le Reich, mais ce n’est pas vraiment là l’important, il retrace l’invasion d’un royaume tranquille, presque désuet, par une puissance brutale qui n’hésitera devant rien, on le sait bien, pour imposer les valeurs de cet ordre nouveau qui doit régénérer le monde. La machine totalitaire, et son inhumanité intrinsèque, viennent broyer une société subtilement policée, rythmée par des rituels immuables, dont cette fameuse Heure du Roi.

Que faire quand on n’est que faiblesse mais que l’on est à la fois le protecteur de son peuple et le garant d’une certaine civilisation ? Que faire lorsque l’on a été le témoin de l’inutilité d’un certain héroïsme - la Garde royale effacée sans même que le Royaume ne semble s’en apercevoir - mais que l’on sait aussi que ce sacrifice était la sublime manifestation de sa raison d’être ? Que faire lorsque l’on connaît le plus intime secret du Grand Tyran - parce que l’on n’est pas seulement roi mais aussi médecin - et que l’on sait bien alors que sa rage sera sans limite ? Mais peut-on ne rien faire quand ne rien faire, c’est se rendre le complice de cette barbarie contre laquelle,justement, on fut érigé en rempart ? Toutes ces questions, on le sent bien, et c’est tout l’art subtil de Khazanov de nous le faire ressentir aux travers de quelques scènes sans jamais les exprimer explicitement, taraudent l’esprit du roi Cédric.

Son questionnement est celui de tout homme qui sait où est le bien mais se trouve face à un mal omnipotent. L’innocence a disparu, il faut choisir. Mais tout choix conduit au désastre...

Le roi fera son choix, magnifiant une dernière fois ce rituel désuet qui faisait sans doute sourire l’occupant si moderne : l’Heure du Roi... Ce geste aura ses conséquences. Par quelques touches, Boris Khazanov nous les dira. Tout au long du récit, il pose les faits, sans porter de jugement facile ou s’abandonner à une morale convenue, et par cette retenue même, l’écrivain dissident, victime de la tyrannie soviétique, nous dévoile les terribles dilemmes qui assaillent l’esprit du vieux roi, confronté à la barbarie nazie. Dans une certaine mesure, ces dilemmes sont aussi les siens, ils sont ceux de tous ceux qui entrent en dissidence contre un pouvoir prêt à tout. Un texte magnifique.

Patrick PIERRAN
Boris Khazanov - « L’Heure du Roi », Éd. Viviane Hamy, coil. Bis, prix franco : 9€.

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