Salopes et fières de l’être...

Jeudi 30 juin 2011, par Jessica Valenti // Divers

Salopes et fières de l’être.
Parti de Toronto, le mouvement des SlutWalks gagnadu terrain. Les jeunes femmes protestent contre le machisme ambiant et les agressions sexuelles dont certaines sont victimes.

En 1968, lors de l’élection de Miss America, des féministes ont jeté leurs soutiens-gorge et leurs talons hauts à la poubelle, donnant ainsi naissance au mythe des féministes brûlant leur soutien-gorge, qui persiste encore de nos jours. Plus de quarante ans plus tard, des jeunes femmes dëscendent dans la rue pour protester contre les agressions sexuelles, arborant fièrement ce que les pionnières du féminisme qualifiaient en leur temps de symboles d’oppression des femmes. Ces manifestations baptisées marches des salopes portent un nom controversé, mais c’est justement pour cette raison que les fondatrices du mouvement l’ont choisi.

C’est également la raison pour laquelle nombre de manifestantes défilent aussi légèrement vêtues. Des milliers de femmes, mais également d’hommes – combattent à leur manière l’idée selon laquelle leur façon de s’habiller ou de se comporter peut faire d’elles la proie des violeurs. Le mouvement des SlutWalks a démarré en avril à Toronto, au Canada, à l’initiative de cinq femmes, avant de s’étendre comme une traînée de poudre dans de nombreux pays, des Etats-Unis à l’Afrique du Sud, en passant par le Royaume-Uni ou la Suède. En l’espace de quelques mois, les SlutWalks sont devenues l’initiative féministe la plus fédératrice de ces vingt dernières années.

Tout a commencé en janvier dernier, quand des étudiantes de l’université York de Toronto se sont entendu dire par un policier que, si les femmes ne veulent pas être violées, il faut qu’elles évitent de s’habiller comme des "salopes". La remarque de l’agent a semblé si grotesque et si blessante à Heather Jarvis et à ses camarades qu’elles ont décidé d’agir. "Nous en avions marre, nous étions furieuses, mais nous ne voulions plus nous contenter d’être seulement en colère’ ; se souvient Heather Jarvis, la cofondatrice du mouvement SlutWalk. Faisant mentir l’idée répandue selon laquelle les jeunes femmes sont apathiques face au féminisme, les étudiantes torontoises sont passées à l’action. Elles espéraient rassembler au moins 10 personnes. Au final, plus de 3 000 personnes ont répondu à leur appel et défilé dans les rues de Toronto le 3 avril dernier. Lors de cette manifestation, certaines arboraient le mot "salope" gribouillé sur le corps ; d’autres brandissalent des pancartes sur lesquelles on pouvait lire : Ma robe ne veut pas dire oui, ou Salope et fière de l’être. Comme le proclamait une banderole : Ne nous dites pas comment nous habiller. Dites aux hommes de ne pas violer.

C’est ce mélange de volontarisme et de ras-le-bol exprimé par les SlutWalks qui me paraît extrêmement porteur d’espoir pour l’avenir. Car, ces dernières années, les féministes se sont souvent trouvées sur la défensive. Lorsque, récemment, les militantes féministes américaines se sont battues contre la suppression des subventions fédérales au planning familial, par exemple, elles ne se sont pas mobilisées autour de l’idée selon laquelle l’avortement est légal et doit être gratuit. Ce qu’elles ont mis en avant, c’est le fait que les centres de planning familial prodiguent des mammographies et ouvrent au dépistage du cancer. On est loin du cri de ralliement autour de "L’avortement gratuit pour toutes" des débuts du mouvement pour le droit à l’avortement. Pour Miranda Mammen, une étudiante de 19 ans qui a participé à la SlutWalk organisée à l’université Stanford, en Californie, le 27 mai, le terme "salope" interpelle les jeunes femmes parce qu’elles sont plus susceptibles d’être qualifiées ainsi, que leurs aînées. Ce qui l’a convaincue de prendre part au mouvement, c’est l’énergie qui s’en dégage. C’est tellement plus choquant, sexy et galvanisant que, les rassemblements militants classiques.

A la différence des manifestations organisées par des associations féministes traditionnelles, qui sont soigneusement planifiées à l’avance, le mouvement des SlutWalks s’est développé au niveau local, ville après ville, alimenté par l’énergie passionnée et politisée de très jeunes femmes. C’est la raison pour laquelle ce mouvement représente à mes yeux l’avenir du féminisme. Et ce non pas parce que toute une génération de femmes se mobilise derrière le terme salope ou parce que ces défilés pourraient éradiquer la tendance des autorités et des médias à imputer aux victimes la responsabilité des agressions sexuelles (même s’ils l’entameront certainement). Mais parce que le succès des SlutWalks ouvre une nouvelle page dans le mouvement féministe, celle dans laquelle la colère des femmes démarre sur Internet avant de se répandre dans la rue, dans laquelle une action locale crée une onde de choc planétaire et où une initiative féministe est capable de déclencher un débat et d’initier une nouvelle forme de militantisme qui aura des effets durables sur le mouvement des femmes. Les SlutWalks ne sont certes pas une forme idéale de militantisme. Dans les rangs des féministes, d’aucunes prétendent qu’en voulant récupérer le terme salope les organisatrices excluent de fait de nom- breuses femmes pour lesquelles ce terme • est et doit rester inacceptable. Pour militante américaine antipornographie Gail Dines, tout comme pour la défenseure des droits des victimes Wendy Murphy, les chefs de file du mouvement des SlutWalks font le jeu du machisme. A les en croire, ces militantes qui mettent à l’honneur le terme salope et portent des tenues osées approuvent de fait une sexualité pornographique banalisée.

Cependant, si certaines manifestantes arborent effectivement de la lingerie, d’autres défilent en jeans et en tee-shirts. Les organisatrices les encouragent à s’habiller comme elles le veulent parce que l’important, c’est que, quelles que soient leurs tenues, les femmes ont le droit de ne pas être violées. Et si elles sont agressées, elles ont le droit de ne pas en être rendues responsables. Accoutrées de manière ridicule et indécente, comme on le leur reproche parfois, les manifestantes des SlutWalks génèrent l’enthousiasme, car elles traduisent leur colère en action et s’efforcent de changer notre société prétendument respectable en une société qui respecte vraiment les hommes, les femmes et, oui, même les salopes.

Jessica Valenti*
* Militante féministe et fondatrice de la plate-forme de blogs Feministing.com.

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