Sacha Guitry avait raison..

Jeudi 27 septembre 2007, par Léon Francœur // L’Histoire

D’un côté de la Manche, il y a G. B. Shaw et de l’autre, Guitry. Sur une rive l’humour et sur l’autre, l’esprit. Habitant le Champs-de-Mars, Sacha était de la Rive gauche mais, enfanté par Rivarol plus que par Rousseau, Guitry, pour qui les Tuileries des rois, des deux premières républiques et des empereurs figuraient le coeur de l’Europe, gardait l’esprit rivé à droite. Au reste, peut-on posséder le moindre esprit, en France, en tenant pour la gauche, quand le progressisme idéologique ne consiste en rien moins qu’avoir toujours raison ? La Raison du plus fort, s’entend.

Le premier maître ès écritures de notre dernier grand dramaturge classique français, avant même Molière, ce fut La Fontaine. Il n’y a pas de hasard. Oui, décidément, Guitry reste délibérément de droite, et c’est en tant que célébrité nationale qu’il fut arrêté en 1944. On ne pouvait enfermer d’un coup quarante millions de pétainistes : il n’y aurait pas eu assez de FFI pour les garder. On choisit donc, sitôt l’ennemi bouté, de n’emprisonner, parmi les suspects de flirt avec l’occupant, que les gens de droite. C’était plus commode pour tout le monde. N’oublions pas que les résistants de droite étaient, eux, encore au combat sur les bords du Rhin, trop loin pour défendre leurs copains. Ceux de gauche, qui étaient souvent bien plus frais dans leur engagement, avaient préféré rester à Paris et en profitaient pour faire de la politique, la cartouchière en bandoulière inclinée vers Moscou sur un buste bombé à la Staline leur faisant une seyante ceinture de vertu démocratique.

Jugulant leur peur d’être pris la main dans le sac pour s’être longtemps trompé de camp, ils faisaient surtout le ménage entre Français et s’activaient à remplir à nouveau le Vel’ d’hiv et Drancy. On fusillait aussi un peu, par-ci et par-là. Activité propice à enfouir sa propre honte en même temps que quelques cadavres qui eussent pu sortir du placard et se montrer trop bavards.

Dans ce merdier de la Démocratie au bout du fusil, Guitry ne s’y trompa point : on l’avait moins joué que Sartre devant des parterres vert de gris. Il avait sauvé de la déportation le vieux Tristan Bernard ; il déclarait volontiers à propos des Allemands : « Tant que nous ne pouvons pas les foutre dehors, tâchons de les foutre dedans », mais ce fut lui qui fut arrêté, menacé de mort et finalement interdit de scène et de publication, au nom de la purification intellectuelle par le souverain pontife des Deux magots, sa dame et ses valets. Belle partie de poker menteur. Mais ça n’est pas à l’auteur du Roman d’un tricheur que l’on peut en remontrer : l’existentialisme, humaniste ou pas, a toujours eu un faible pour la dénonciation.

La chose est largement admise aujourd’hui : Guitry fut dénoncé par un confrère auteur ou comédien, peut-être les deux assurément médiocre et jaloux, qui devait avoir beaucoup à se faire pardonner. En cela le Maître épousa la condition de bien des Français de son temps. Et, bien loin de le couper du public, les nouveaux dévots d’une nouvelle morale publique qui tondaient de pauvres filles réputées non moins nouvellement publiques par un ancien voisin, rapprochèrent au contraire du peuple ce cabot bien aimé. Si elle lui causa bien des tracas, l’injuste mise à l’écart de l’auteur du Mot de Cambronne par les trissotins des Lettres libérés le grandit mieux encore dans les coeurs les plus simples comme dans les esprits les plus libres. Comment expliquer autre- ment l’immense succès de son oeuvre, aujourd’hui comme hier ?

Comment comprendre l’engouement des jeunes trublions de la Nouvelle Vague pour un Guitry cinéaste, fût-il en 1915 le génial réalisateur de Ceux de chez nous où l’on voyait Rodin, Monet, Renoir, Saint-Saëns, Anatole France, Rostand, non pas gloser ou se pavaner devant une caméra, comme les dégoûtantes modes télévisuelles l’imposent aujourd’hui, mais en train de travailler ? C’est à Truffaut, le plus stendahlien d’entre eux, que l’on doit notamment d’avoir redécouvert ; et il s’en servira largement, que le procédé du commentaire en voix hors champ avait été inventé en 1936 par un certain Sacha Guitry, Orson Welles n’ayant fait que le reprendre en admirateur inconditionnel d’un Guitry génie du septième art autant que du théâtre dans La Splendeur des Amberson et Citizen Kane.

Bon, la cabale est à présent retombée. Il n’empêche. Le plus joué de tous nos auteurs dramatiques du XX° siècle a encore du mal à être produit par les compagnies nationales et les théâtres dits « du secteur public », sinon avec des contorsions verbales. Comme on regrette que le Maître n’ait pu lire les âneries de ce « metteur en scène » en vogue plus subventionné que populaire qui déclarait il y a peu : « Si l’écriture de Guitry possède les atours du théâtre de boulevard, elle n’en est pas moins riche d’un sous-texte très profond. Encore faut-il l’éclairer par une mise en scène moins statique, moins convenue, voire moins commerciale que celle qu’on lui réserve habituellement... » Amateur de soutien-gorge joliment remplis plutôt que de sous-textes riches, il aurait salué ce mauvais et prétentieux jargon d’un si délicieux bon mot !

Un de ces mots si spirituellement de droite n’aurait pas manqué non plus d’assassiner ce cuistre de l’appareil culturel entretenu par le contribuable qui, pour se justifier de monter un Guitry, éprouve le besoin impérieux et « inspiré » de l’associer à sa propre tambouille empruntée à John Cassavetes. On nous annonce en effet au Théâtre National de Nice (dites té-ène-ène pour faire chébran) un métissage théâtral des plus « tendances, n’est-ce pas » associant Le Dernier testament et Faces dans un même décor de 64 canapés de trois places qu’une partie du public est invitée à utiliser pour mieux comprendre que « cette association entre ces deux auteurs, ces deux textes et ces deux époques est moins étrange qu’il n’y paraît. Au-delà de la rupture du couple, Guitry et Cassavetes évoquent tous les deux, avec leurs héros, l’idée d’une rupture d’avec la société à des moments de l’Histoire qui ne sont pas anodins : février 1934 pour l’un, 1968 pour l’autre. »

Les gens de gauche ne peuvent s’empêcher de faire des phrases, ce qui n’a jamais empêché les gens de droite de préférer la société des bons mots... Mais il y a tout de même des coups de pieds au cul qui se perdent.

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