Sa Majesté L’empereur Hirohito n’aimait pas les criminels de guerre.

Jeudi 26 octobre 2006, par Kazuhiko Yatabe // Le Monde

Selon son intendant, le souverain n’a pas apprécié le transfert des cendres
de criminels de guerre au sanctuaire Yasukuni. Cette révélation met en
difficultés certaines nationalistes.

C’est en 1978 que les cendres de quatorze criminels de guerre de classe A,
dont le général Hideki Tojo, ont été transférées au sanctuaire Yasukuni (où
sont honorés les soldats morts pour la patrie). A partir de cette date, l’empereur
Showa (Hirohito), qui y avait effectué huit pèlerinages depuis le fin de la
dernière guerre, a cessé de s’y rendre. Les mots utilisés par le souverain
pour décrire ses motivations ont été pris en note, à l’insu de tous, par
Tomohiko Tomita, ancien intendant principal de l’Agence des affaires
impériales, aujourd’hui décédé. Ils exprimaient un sentiment de
mécontentement à l’égard de ce transfert : « C’est pour cette raison que,
depuis, je ne m’y rends plus en pèlerinage ; voilà mon sentiment. » Le
transfert était donc bien le motif qui a conduit l’empereur Showa à mettre
fin à ses visites.

Nagayoshi Matsudaira, le desservant du sanctuaire qui a décidé de transférer
les cendres, est le fils aîné de Yoshitami Matsudaira, ministre de la Maison
impériale au lendemain de la guerre. Dans la note de Tomohiko Tomita, l’empereur
citait son nom : « Matsudaira [le père] tenait beaucoup à la paix, mais le
fils a ignoré l’esprit du père. » L’ancien souverain pensait probablement
que, en se rendant dans un sanctuaire où était honorés des criminels de
guerre de classe A, il trahirait l’histoire de la nation pacifiste que le
Japon avait choisi d’incarner après la guerre. Plus qu’une opinion
personnelle, nous pensons que l’empereur émettait un jugement éclairé, en sa
qualité de « symbole de l’unité du peuple » définie par la nouvelle
Constitution [promulguée en 1946]. Sa décision a d’autant plus de valeur qu’elle
a été prise en toute indépendance, avant que la Chine et d’autres pays
asiatiques ne protestent contre le transfert.

Avant la Seconde Guerre mondiale, l’empereur était le chef suprême des
armées. De nombreux soldats envoyés en son nom sur le front nourrissaient à
son égard des sentiments mélangés. Il n’en est pas moins naturel qu’il ait
souhaité se rendre au sanctuaire pour apaiser les âmes des soldats morts, au
champs d’honneur. Mais il en va différemment si les cendres des dirigeants
militaires et politiques qui ont planifié et conduit la guerre sont
présentes dans le même lieu de culte. N’était-ce pas là ce que se disait l’empereur
 ? La note laissée par Tomohiko Tomita fait sentir la colère de l’empereur
Showa conter Yosuke Matsuoka et Toshio Shiratori, partisans de l’alliance
avec les deux autres puissances de l’axe.

En 1975, la visite que le Premier ministre de l’époque, Takeo Miki, avait
effectué à titre privé. Avait suscité un débat sur la question de savoir si
celle qu’effectuait l’empereur Showa était un acte public ou privé . Pour
les défenseurs du transfert, comme l’a observé un éditorial du quotidien
[ultraconservateur] Sankei Shimbun paru en août 2005, c’est cette polémique
même qui « a poussé l’empereur à ne plus se rendre au sanctuaire ». Si, à l’époque,
cette affirmation avait paru manquer quelque peu de fondement, la note de
Tomohiko Tomita met fin à la discussion.

Le fait que l’actuel empereur [Akihito] ne se rende pas non plus au
sanctuaire montre bien que ce n’est pas un lieu convenable pour honorer la
mémoire des soldats morts pour la patrie. Notre nation a besoin d’un site où
nous puissions prier tous ensemble pour les victimes de la guerre. Les
Japonais doivent trouver une solution par eux-mêmes, sans que Pékin ou Séoul
aient à le leur demander. C’est le message que nous livrent les propos de l’empereur
Showa.

« Le débat concernait le principe de séparation de l’Etat et des institutions
religieuses.

La note d’un fidèle de l’empereur.

« J’ai appris le transfert des cendres des [criminels de guerre de] classe
A, y compris [Yosuke] Matsuoka et [Toshio] Shiratori [tous deux farouches
partisans de l’alliance avec Hitler et Mussolini] J’ai pourtant entendu que
[Fujimaro] Tsukuba [ancien desservant du sanctuaire] avait traité ce dossier
[du transfert] avec prudence. Le fils de [Yoshitami] Matsudaira [ancien
ministre de la Maison impériale], actuel desservant de Yasukani, a effectué
ce transfert sans réfléchir. Je pense que Matsudaira tenait beaucoup à la
paix, mais son fils a ignoré l’esprit de son père. C’est pour cette raison
que, depuis, je ne m’y rends plus en pèlerinage ; voilà mon sentiment. »

La publication de cette note, le 20 juillet dernier, a suscité beaucoup de
réactions en Asie, en particulier en Corée du Sud. Le quotidien de Séoul
Hankyoreh a écrit dans son éditorial : « Nous apprécions le fait que, depuis
la publication de la note, une partie grandissante de l’opinion publique
japonaise est favorable à ce que le Premier ministre arrête ses visites au
sanctuaire Yasukuni, qui nuisent à la paix en Asie de l’Est et à la bonne
cohabitation entre le Japon et ses voisins. [.] Bien sûr, cela ne suffit pas
à dissiper les soupçons que les Est-Asiatiques nourrissent à l’encontre de
ce pays. Le secrétaire général du gouvernement, Shizo Abe, attise
dangereusement le militarisme de la droite japonaise en prenant prétexte des
tirs de missiles de la Corée du Nord. » Au Japon, le quotidien Nihon Keizai
Shimbun, qui a révélé l’existence de la note, a été la cible d’un cocktail
Molotov lancé par un inconnu au cours de la nuit du 21 juillet.

Une voix posthume s’élève pour s’opposer au gôshi - acte religieux,
irréversible selon le sanctuaire Yasukuni, qui en a pris l’initiative en
1978, consistant à inclure les criminels de guerre dans le panthéon des
divinités que forment les soldats morts pour la patrie. Pas n’importe quelle
voix, puisqu’il s’agit de celle de l’empereur Shôwa (1900-1989). Sans doute
n’incarne-t-elle pas pleinement la conscience japonaise de l’après-1945 dans
le sens où le procès de Tôkyô, au cours duquel quatorze dirigeants ont été
condamnés en tant que criminels de classe A, avait renoncé à établir la
responsabilité de l’empereur durant la guerre du Pacifique, ultime et
tragique expression d’un ultranationalisme dont les premières exactions
remontent à 1931 avec l’invasion de la Chine.

Mais cette voix demeure néanmoins celle d’un homme qui, afin de prendre sur
lui les méfaits passés, épouse les valeurs démocratiques inscrites dans la
Constitution de 1946 et s’acquitte sans faillir du rôle de symbole d’une
nation désireuse de rompre avec les dérives militaristes. Voilà pourquoi,
dans le contexte actuel, où toute l’Asie de l’Est souffre de cette forme de
violence que sont les visites répétées de Jun’ichirô Koizumi au sanctuaire
Yasukuni, la publication par le quotidien Nihon Keiza Shimbun de notes
prises auprès du souverain par un de ses proches fait l’effet d’un véritable
séisme. La prise en charge d’un tel événement ne saurait relever du seul
registre de la conscience individuelle, ainsi que le soutient le Premier
ministre : elle appelle de toute évidence une réponse politique qui passe
soit par une mise à plat du gôshi, soit par l’édification d’un nouveau lieu
de commémoration.

Kazuhiko Yatabe

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