SOMALIE : MILLE POUR UNE.

Dimanche 6 novembre 2011 // Le Monde

Destination privilégiée par plus d’un million de touristes chaque année, le Kenya possède une longue frontière avec la Somalie. Située dans une région peu peuplée et quasi-désertique, celle-ci est difficilement contrôlable. Quatre cent mille, réfugiés y vivent dans des camps de fortune. Deux humanitaires espagnols y ont été enlevés. Peu avant, c’est cependant par la mer que des Somaliens étaient venus enlever une Française tétraplégique et atteinte d’un cancer qui y jouissait d’une nature généreuse dans une île de l’archipel paradisiaque de Lamu, havre rustique mais également fréquenté par la jet-set internationale. L’armée kenyane a lancé le 16 octobre une opération de police au sud de la Somalie pour sécuriser la frontière. Baptisée « Linda Nchi » (en langue locale kiswahilie : défendre le pays) t forte de deux mille hommes, elle est la première du genre pour le Kenya qui n’a jamais joué un tel rôle par le passé. Longtemps, dans les années après l’indépendance, Nairobi a eu à faire face à l’irrédentisme somali sur sa province du Nord-Ouest considérée comme faisant partie de l’ensemble ethnique somali (tout comme l’Ogaden éthiopien, le Somaliland précédemment britannique, et même Djibouti). Les populations somalies avaient fini par être intégrées à la nation kenyane.

En vingt ans de guerre civile en Somalie, le Kenya a accueilli non seulement des réfugiés, les organisations internationales chargées du problème, les officiels gouvernementaux somaliens en exil, mais aussi les investissements issus des trafics en tous genres des seigneurs de la guerre jusqu’à la piraterie, qui prospère aujourd’hui au large des côtes. A l’approche des élections de 2012, qui suscitent un large débat consécutif aux émeutes qui avaient suivi les précédentes élections de la fin 2007, le Kenya n’avait certainement pas besoin d’une épreuve supplémentaire. Son économie est largement dépendante du tourisme, première source de revenus en devises. Une année blanche en 2012 présagerait mal du climat électoral.

Les militants Shebab s’étaient volontairement et soudainement retirés de Mogadiscio en août dernier. Beaucoup redoutaient un simple retrait tactique destiné à attirer les forces internationales sur leur propre terrain. La force de l’Union africaine, neuf mille hommes d’Ouganda et du Burundi, hier retranchée dans ses bunkers, a dû sortir pour pacifier ne serait-ce que la banlieue immédiate de la capitale pour tomber dans des embuscades meurtrières, faisant semble-t-il 70 morts, aux dires des Shebab. Les Kenyans ne sont pas là pour rester. L’armée éthiopienne, autrement plus redoutable, avait dû faire retraite après deux ans d’occupation (2006-2008).

 Les pays voisins s’organisent pour assurer une sorte de cordon sanitaire autour de ce pays perdu. Le plus difficile est de l’étendre aux frontières maritimes. La force navale européenne chargée de lutter contre la piraterie pourrait être amenée à imposer un blocus, mais c’est une toute autre responsabilité que nul ne semble vouloir assumer pour le moment. Coincée entre Somalie et Tanzanie, la côte kenyane n’est pas longue. Elle pourrait être prise en étau pour peu que la très islamique (et touristique) île de Zanzibar soit affectée. Déjà al-Qaïda avait recruté parmi Zanzibarites et Comoriens pour ses attentats de 1998 contre les ambassades américaines de Nairobi et Dar es Salam.

La mort de la Française de Lamu, Marie Dedieu, pourrait bien donner le signal à une nouvelle guerre de Somalie, mais généralisée à l’Afrique de l’Est et l’Océan Indien.

Répondre à cet article