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Royaume du Maroc

Mardi 31 mai 2005, par Paul Vaurs // Le Monde

Le Maroc a pour régime politique une Monarchie quasi absolu. Certes il n’est pas question pour nous Français et Européens de vouloir exporter la Démocratie dans les Pays en voie de développement. A la Conférence de la Baule, François Mitterrand a commis la faute de jouer aux redresseurs de tort en demandant aux Chefs d’Etats venus des Pays Francophones d’établir rapidement la Démocratie dans leur différents Etats. La Démocratie se mérite et la France porte une lourde responsabilité dans les massacres qui sont perpétués en Afrique.

Je souhaite que Sa Majesté Mohamed VI fasse évoluer la Monarchie vers une Royauté Parlementaire à l’image des Royaumes Européens. Seul, le peuple Marocain peut faire évoluer le régime actuel. Toutes inclinaisons à s’ingérer dans la vie politique et économique du Maroc, sans en avoir été invité, serait un acte irrespectueux, et un acte néo colonialiste.

Il la doit sans doute à la puissante personnalité de ses peuples restés tout au long des siècles moins marqués des influences extérieures, notamment arabe, que l’Algérie et la Tunisie, mais tout autant à de vigoureux traits géographiques. Le Maroc océanique est largement ouvert vers l’ouest, mais une avancée du plateau central le sépare en deux bassins communiquant malaisément par le « pont de Rabat ». Le Maroc saharien est pauvre, périodiquement surpeuplé, marqué par le contraste des oasis et des grands espaces. Entre ces deux régions se dresse la montagne qui est un écran troué de passes plus ou moins aisées, où « la liberté s’est toujours maintenue sauvage et altière ». Ces ensembles juxtaposés, sans point de convergence, ont joué chacun leur rôle dans l’histoire du Maroc.

Entre les arcs montagneux, le désert et l’Océan, frangé par la barre, le Maroc forme comme une île aux liaisons précaires. Comme dans toute la partie méridionale du bassin méditerranéen, nomades et sédentaires se sont affrontés au cours des siècles, cependant qu’à partir de la conquête arabe l’islam a marqué de ses traits propres la vie politique et sociale avec l’importance du pouvoir d’allégeance, l’absence de règle fixe de succession, le rôle des hérésies, des réformes et des confréries religieuses. Bien qu’elle soit originale et qu’elle comporte de nombreux traits d’insularité, l’histoire du Maroc n’est pas celle d’un pays isolé, et l’on y retrouve les fluctuations de l’histoire mondiale : formation des grands empires de l’Antiquité, islamisation de la Méditerranée méridionale, influences des grandes découvertes, de l’impérialisme européen et de la décolonisation. Le Maroc moderne illustre bien cette situation : cadre d’une lutte pour l’indépendance, acquise en 1956, il conserve cependant la structure de pouvoir monarchique antérieure à l’établissement du protectorat français. Bien que favorisé sur le plan des richesses minières et des conditions climatiques par rapport à ses voisins maghrébins, il connaît comme eux les difficultés propres aux pays héritant de la colonisation une infrastructure industrielle orientée vers la métropole, plaquée sur une base agricole en crise. De même lui faut-il échapper au cercle du sous-développement, rester maître de ses destinées et affirmer sa personnalité : y parviendra-t-il par la voie du libéralisme économique, présentement adoptée par ses dirigeants ou par une autre option ? Ces choix semblent commander son avenir pour une longue période.

La dynastie, maîtresse du pays en 1554, reforge l’unité par la guerre sainte, qui a favorisé ses débuts. La victoire d’Alcazarquivir (Ksar-el-Kébir) sur les Portugais, en 1578, donne à Ahmad al-Mansur (le Victorieux) prestige international et richesses grâce à l’abondance des rançons des chevaliers chrétiens. Le nouveau souverain (15781603) s’oppose aussi aux Turcs, maîtres de la Tunisie et de l’Algérie. La conquête des oasis du Touat et du Gourara, les expéditions en direction du Soudan redonnent au Maroc, avec le contrôle du commerce saharien, les moyens financiers d’une forte réorganisation intérieure. L’administration centrale (makhzen) est rénovée, l’armée développée, les cultures, comme celle de la canne à sucre, et l’artisanat sont encouragées. Le commerce avec l’Europe s’accroît et les grandes constructions se multiplient, à Marrakech en particulier.

Le royaume en difficulté (1822-1912)

Le Maroc ne peut en effet rester longtemps à l’écart au moment où les routes méditerranéennes prennent, au milieu du XIXe siècle, une importance nouvelle. Les efforts de pénétration des commerçants britanniques de Manchester et de Gibraltar débouchent, en 1856, sur un traité de commerce, qui ouvre le pays aux produits européens. En 1863, une convention franco-marocaine aggrave encore la situation du Maroc. L’Espagne, à partir des présides conservés sur la côte rifaine, Ceuta et Melilla, reprend une politique d’expansion par la guerre de 1859-1860 et obtient, lors du traité de 1861, une importante indemnité de guerre et la rétrocession de l’ancienne possession de Santa Cruz Pequeña. Ainsi, en moins de sept ans, de décembre 1856 à 1863, ont été modifiés du tout au tout, les rapports traditionnels entre le Maroc et l’Europe. La rivalité des trois puissances se nourrit d’ambitions différentes : commerciales et stratégiques pour la Grande-Bretagne, préoccupée de la sécurité du détroit de Gibraltar ; politiques et sentimentales pour l’Espagne qui retrouve les souvenirs de la Reconquista ; économiques et territoriales pour la France désirant créer un ensemble nord-africain homogène, sous son autorité. Leur opposition, si elle sauvegarda le statu quo politique du Maroc, accentua une pénétration économique à laquelle l’Allemagne participa, à partir des années 1885-1890. Malgré les difficultés, les échanges, et en premier lieu les importations, s’accroissent fortement dans la seconde moitié du siècle. Cet essor, le développement des colonies européennes dans les ports, passées de quelques centaines d’individus à plus de quinze mille, l’extension de la protection, l’invasion des produits étrangers altérèrent gravement les structures traditionnelles de l’économie et de la société, provoquant de multiples crises.

Moulay Hasan (1873-1894), l’un des plus grands sultans de l’histoire marocaine, s’efforça prudemment de moderniser le pays, sans tomber sous l’influence dominante d’une puissance ; d’opposer les unes aux autres les rivalités, sans concessions majeures ; d’affirmer, au prix de coûteuses expéditions militaires, l’intangibilité des limites du Maroc contre les tentatives d’installation dans le sud du pays.

 Il ne put que retarder l’échéance. L’avènement d’un successeur jeune et faible, l’entente, surtout, en 1904, de la France et de l’Angleterre, dont l’opposition avait constitué la principale sauvegarde du Maroc indépendant, précipitèrent la crise. L’affaiblissement du pouvoir central, la pénétration européenne, la remise en question des formes traditionnelles de la vie provoquèrent des oppositions et l’apparition de prétendants. Des tribus entrèrent en dissidence, ce qui accrut l’impécuniosité de l’État et le contraignit à l’emprunt (1904). Cependant, le gouvernement français, assuré de l’appui des Anglais et s’étant acquis, par des accords analogues, celui de l’Espagne et de l’Italie, poursuivit, malgré l’opposition allemande, son dessein. La conférence d’Algésiras (1906) plaça le Maroc sous une sorte de protectorat de puissances, mais laissa à la France une influence prépondérante qu’elle affirma en débarquant, en août 1907, à Casablanca. La pénétration française fut coupée de crises internationales provoquées par l’Allemagne qui cherchait, à travers le problème marocain, à ruiner l’entente franco-anglaise : affaire des déserteurs de 1908 ; « coup d’Agadir » de juillet 1911. Entravée par la résistance des tribus, elle conduisit cependant le sultan à accepter un traité de protectorat (30 mars 1912).

Dans le régime du protectorat (1912-1930) .

Le régime du protectorat est hypothéqué par les engagements internationaux, comme l’acte d’Algésiras qui, imposant le système de la porte ouverte, interdisait toute mesure de protection douanière, et par d’autres accords signés par la France, qui divisaient le pays en trois parties administrées différemment. À l’Espagne fut confiée, le 27 novembre 1912, une zone d’influence au nord (Rif) et au sud (Tarfaya, Ifni). Le statut définitif de Tanger, sous contrôle international, fut réglé en 1923 par la convention de Paris.

Le partage du Maroc, 1912.

La signature des accords franco-espagnols sur la division administrative du Maroc, le 27 novembre 1912, permet à l’Espagne de conserver une zone d’influence au nord (Rif) et au sud (Tarfaya, Ifni). Pendant quatorze ans, le protectorat s’incarna dans la forte personnalité de Lyautey, premier résident général (1912-1925). Il fit œuvre de conquête, d’organisation, de mise en valeur. Le ralliement des tribus, au nom du sultan, s’obtint en usant de diplomatie à l’égard des grands caïds ou en effectuant des opérations militaires. Les institutions laissèrent subsister le makhzen central et les anciens pouvoirs locaux complétés et contrôlés par une administration nouvelle. L’action économique, à l’aide d’importants capitaux privés, pour une grande part contrôlés par la Banque de Paris et des Pays-Bas, mettait en place un vaste équipement, cependant que la colonisation rurale se développait : ainsi, 57 000 hectares de lots officiels furent distribués et près de 200 000 hectares achetés par des particuliers en 1922, tandis que s’accroissait le nombre des Européens (40 000 immigrants de 1919 à 1922).

Lyautey et Youssef (Mohammed V).

Le maréchal de France Louis Hubert Gonzalve Lyautey (1854 -1934) dîne avec le sultan Youssef (1909-1961), en 1923, durant le conflit Ibéro Marocain. Mais l’essor économique, s’il entraînait le pays dans les voies nouvelles, n’était pas sans causer de graves déséquilibres qui rapidement se traduisaient par des mouvements sociaux et politiques. L’opposition de la domination européenne allait provoquer la révolte des masses paysannes (révolte d’Abd el-Krim, 1921-1926), relayées à partir des années trente par les nouvelles élites urbaines, avant que n’entrent en scène, après la Seconde Guerre mondiale, les masses ouvrières.

Le nationaliste marocain Abd el-Krim soulève les tribus du Rif contre l’occupation espagnole à partir de 1920. Après la défaite espagnole d’Anoual, le 22 juin 1921, Abd el-Krim proclame la république indépendante du Rif. Abd el-Krim sut exploiter l’opposition à la domination européenne et le mécontentement des populations rifaines ; la République des tribus confédérées du Rif mit un moment en péril le protectorat. La reddition d’Abd el-Krim en 1926, comme le retrait de Lyautey, ouvrit une nouvelle période où la France recourut de plus en plus à l’administration directe, accéléra la colonisation rurale (en 1935, 840 000 ha, dont 271 000 ha de lots officiels), encouragea le peuplement européen et reprit la conquête militaire, achevée en 1944. Les effets de la crise économique mondiale, qui fut sensible au Maroc en 1931-1932, des maladresses administratives, comme le dahir (arabe, zahir, loi) sur la juridiction berbère de mai 1930, la poussée démographique et ses premières conséquences sociales provoquèrent les premiers symptômes d’une nouvelle opposition. Celle-ci ne vint plus de la montagne et des forces traditionnelles, mais des jeunes élites modernes.

Abd el-Krim, symbole de l’indépendance marocaine, a soulevé le Rif, dès 1920, contre l’occupation espagnole.

Ce mouvement nationaliste urbain, influencé aussi par les doctrines réformistes et panarabes qui agitaient l’Islam, prit forme en 1930. Le premier parti politique marocain, sous le nom de Comité d’action marocaine, animé par Allal el-Fassi, Ouazzani et Balafrej, élabora un « plan de réformes » qui, sans remettre en cause le principe du protectorat, s’en prit à ses déviations et à l’administration directe. L’ère de libéralisme politique qu’ouvrait, en 1936, l’avènement du Front populaire en France encouragea les espoirs. Le mouvement gagnait les villes et les campagnes. Les troubles de 1937, à Meknès et Marrakech, montrèrent son extension. Pourtant, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, les divisions du parti nationaliste, la crainte des revendications des pays de l’Axe rapprochèrent Français et Marocains. Au lendemain du conflit, la situation avait considérablement changé. Les difficultés alimentaires, montrant la fragilité de l’économie du pays, avaient provoqué une grande misère et une forte émigration rurale. Le système colonial avait partout été ébranlé, la Charte de l’Atlantique avait rappelé le « droit de tous les peuples à choisir la forme de gouvernement sous lequel ils veulent vivre ». Le débarquement américain de novembre 1942, l’entrevue d’Anfa de 1943 où le Sultan rencontra Roosevelt, les encouragements du président des États-Unis au nationalisme marocain précisèrent les revendications des partis politiques. L’influence de la Ligue arabe, la caution donnée au mouvement nationaliste par le sultan (discours de Tanger, 1947) rendaient urgente une nouvelle définition du régime du protectorat.

Des négociations s’engagèrent entre le sultan Sidi Mohammed et le gouvernement français, mais elles achoppèrent sur la question de souveraineté. À la fête du Trône, qui coïncidait en 1952 avec le vingt-cinquième anniversaire de son avènement, le sultan réaffirma sa volonté d’indépendance, cependant que les sanglants événements de Casablanca, les 7 et 8 décembre, annonçaient la crise. La résidence interdit le Parti communiste et le parti de l’Istiqlal (indépendance), encouragea l’opposition au sultan de certains milieux traditionalistes (pétition du 21 mai 1953). Le 20 août, Sidi Mohammed fut contraint d’abdiquer. Il fut remplacé, le 21, par son cousin Ben Arafa. Le gouvernement français avait laissé faire : sa politique marocaine s’élaborait moins à Paris que dans les cercles liés à la résidence.

Les réformes qui devaient justifier le coup de force furent remises de mois en mois devant l’opposition conservatrice, puis le développement du mouvement de résistance marocain. Aux difficultés intérieures s’ajoutaient les difficultés extérieures. L’Espagne appuyait l’opposition marocaine. Les États arabes et asiatiques apportaient, aux Nations unies, leur soutien au mouvement nationaliste. Les revers d’Indochine (mai 1954), l’insurrection algérienne (1er nov. 1954) contraignirent le gouvernement français à s’orienter vers une solution politique.

L’indépendance.

Après la recherche laborieuse d’un compromis, la déclaration de La Celle-Saint-Cloud, le 6 novembre 1955, annonce des « négociations destinées à faire accéder le Maroc au statut d’État indépendant uni à la France par des liens permanents d’une interdépendance librement consentie et définie ». Les négociations furent rapidement menées et aboutirent, le 2 mars 1956, à un accord qui considérait comme caduc le traité de Fès du 30 mars 1912 et reconnaissait l’indépendance du Maroc.

Dans les rues de la médina de Casablanca, ces Marocains fêtent le retour imminent de Mohammed V (1909-1961), en 1955.

L’Espagne dut aligner son attitude sur celle de la France et mit fin à son pouvoir sur la zone nord (déclaration commune de Madrid, 6 avril 1956, accord du 7 avril 1956). Le sort de Tanger, enfin, fut réglé par la Conférence qui se tint à Fedala du 8 au 29 octobre 1956. Le Maroc était, à la fin de 1956, redevenu indépendant et unifié. De multiples tâches attendaient le « nouvel » État. Il lui fallait se dégager des influences administratives étrangères, rallier une fraction réticente de l’armée de libération, créer des institutions. Il lui fallait aussi retrouver le sens de son évolution historique. La lutte pour l’indépendance semblait se poursuivre par la reconquête d’un passé qui paraissait avoir été doublement confisqué : d’une part dans sa gestion, d’autre part dans son écriture dont on supposait qu’elle avait été systématiquement déformée par la vision « coloniale ». La redécouverte de leur passé par les Marocains et le renouvellement de l’historiographie dominent ainsi la vie culturelle du Maroc depuis les années 1960.

Festival de Marrakech . Un groupe de femmes revêtues de leur costume traditionnel, au festival folklorique de Marrakech, Maroc.

Au vrai, le protectorat, s’il avait fourni des instruments de travail en publiant des sources européennes (Les Sources inédites de l’histoire du Maroc, 30 vol.), des monographies (Villes et Tribus, 13 vol.) et des revues d’un haut niveau scientifique (Archives berbères, 1915-1920 ; Archives marocaines, 1904-1936 ; Hespéris, depuis 1922), avait surtout encouragé les travaux archéologiques. Les premières années de l’indépendance sont marquées par un manichéisme aux valeurs inversées, ainsi que par la recherche de la spécificité de l’histoire marocaine dans des interprétations générales souvent d’inspiration marxiste. Le renouvellement se fait dans les années 1980 seulement. Il est dû conjointement à la relève de jeunes historiens marocains et à l’accès à de nouvelles sources. Au Maroc, la direction des Archives royales a commencé de publier, à partir de 1972, les documents du Makhzen (El Wuatiq, 7 volumes parus), puis a ouvert aux chercheurs, précautionneusement, puis assez largement, les fonds royaux. La multiplication des universités (13 en 1992) a décentralisé la recherche, accru le nombre des départements d’histoire avec leurs congrès, leurs revues, leurs instituts de recherche. Une partie croissante de la production historique est publiée en arabe. Elle demeure peu connue hors du Maroc à cause des difficultés de diffusion des livres et des revues. La plupart des nombreuses thèses universitaires, en grande partie exemptes des travers de la période précédente, utilisent de manière scientifique des sources multiples. À la fin de 1988, l’ouverture des Archives françaises rapatriées du Maroc et conservées dans le dépôt des Archives diplomatiques de Nantes a donné un nouvel élan à la recherche.

Géographie.

À l’extrémité occidentale de l’Afrique du Nord, comme une île entre la mer et le désert, le Maroc a certainement la personnalité la plus accusée du Maghreb. Il est accidenté de montagnes jeunes, dessinant une dorsale de hautes terres, flanquée de part et d’autre par des plaines ou des plateaux. Projeté entre la Méditerranée et l’Atlantique, séparé de l’Europe par un détroit de quatorze kilomètres, profondément enraciné au sud dans le continent africain, le Maroc appartient à la fois au monde méditerranéen, au monde océanique et au monde saharien. Le contact atlantique est sans doute l’élément le plus original. Du cap Spartel au cap Juby, il se fait sur plus de mille kilomètres le long d’une côte rocheuse, battue par la grande houle contre laquelle ne s’offrait aucun abri sûr jusqu’à la construction des ports de Casablanca et de Safi. Ce littoral est bordé de plaines basses ou de plateaux peu élevés qui ne s’opposent aucunement à la pénétration des influences maritimes. Les vents humides se propagent facilement jusqu’à l’amphithéâtre montagneux qui enserre ces plaines ; ils permettent la culture en terre sèche loin dans l’intérieur. Ces caractères font considérer le Maroc occidental, ou atlantique, comme le « Maroc utile » et le cœur économique du pays. La façade méditerranéenne, sur quatre cent cinquante kilomètres, est à la fois plus étroite et plus isolée. Les montagnes qui la bordent sont difficilement franchissables. Elle se réduit à une bande côtière, limitée par un rivage abrupt et sauvage, praticable seulement à ses extrémités. Mais le monde méditerranéen, au moins dans ses aspects humains les plus remarquables (cultivateurs et arboriculteurs sédentaires), se prolonge à la faveur du relief, par-delà les parcours bédouins du Moyen Atlas, jusque chez les Chleuhs du Haut Atlas ou de l’Anti-Atlas occidentaux. Le contact saharien est moins pesant au Maroc qu’en Algérie ou en Tunisie, grâce à la diagonale de montagnes. Cependant, la face est et la face sud du pays s’incorporent aux hautes plaines steppiques ou au socle saharien, et l’obstacle montagnard n’est pas tel que, de temps à autre, les masses d’air du désert ne se déversent sur les plaines atlantiques qu’elles réchauffent et dessèchent ; c’est le chergui.

Entre la Méditerranée, l’Atlantique et le Sahara.

Parmi les pays de l’Afrique du Nord, le Maroc se distingue à la fois par l’altitude plus élevée de ses montagnes et par la remarquable extension des plaines et des plateaux. Le Haut Atlas occidental compte plusieurs sommets dépassant quatre mille mètres, dont le djebel Toubkal (4 165 m) qui est le point culminant de toute l’Afrique du Nord. En revanche, les surfaces planes ou peu accidentées couvrent près des deux tiers du pays. Dans l’ensemble des montagnes marocaines, le Rif, au nord, est un système à part dont la structure en nappes s’apparente à celle des unités telliennes d’Algérie. Relativement peu élevé (2 450 m au djebel Tidighine), le Rif est cependant une chaîne compliquée, déversée vers le sud, arquée et allongée d’est en ouest. Comme l’Atlas tellien qu’il prolonge, il contribue à l’isolement du littoral méditerranéen. Au sud, le Haut Atlas, orienté est-nord-est - ouest-sud-ouest, est aussi dans le prolongement des montagnes algériennes de l’Atlas saharien. C’est un énorme pli de fond soulevant, entre de grandes cassures, un bloc de roches anciennes, le Haut Atlas occidental, avec sa couverture secondaire, le Haut Atlas central et oriental. Cette chaîne rigide élevée, mais franchissable en deux ou trois endroits (Talremt, Tichka, Tizi-n-Test), tombe sur la mer par des plateaux tranchés brutalement par la côte.

Vallée de l’Ourika (Maroc).

Située au sud de Marrakech, la vallée de l’Ourika, régulièrement arrosée par les abondantes crues de l’oued, présente un paysage de cultures sur de petites parcelles jusqu’aux élévations des contreforts de l’Atlas. Le vert de la végétation contraste ici avec le rouge de la terre à flanc de montagne. Le Haut Atlas et le Rif encadrent une région tabulaire, une meseta. À l’est, l’extrémité occidentale des hautes plaines oranaises constitue les hauts plateaux du Dahra au-dessus de la vallée de la Moulouya. À l’ouest, la Meseta marocaine est soulevée au maximum jusque vers quinze cents mètres dans le Massif central marocain, et ses roches anciennes sont recouvertes, à l’est, par la masse calcaire du Moyen Atlas. Dans sa partie orientale, le Moyen Atlas forme une chaîne plissée, dépassant trois mille mètres au-dessus de la Moulouya (Blou-Iblane et Bou-Nassere). Cet édifice compact et peu articulé, ce « dos que le Maroc tourne à l’Algérie » ne laissant entre le Rif et lui que l’étroit couloir de Taza, crée l’originalité du Maroc atlantique auquel rien, en Afrique du Nord, ne peut être comparé. Enfin, dans l’extrême Sud, la bordure saharienne a été ployée jusqu’à plus de deux mille mètres en pli de fond dans l’Anti-Atlas, coupé en deux par la percée nord-ouest - sud-est de l’oued Dra. Au nord, l’Anti-Atlas est séparé du Haut Atlas par un long sillon interrompu par le volcan tertiaire du Siroua (3 300 m). Au sud, les crêtes monoclinales du djebel Bani s’enfoncent plus ou moins régulièrement sous les plateaux désertiques des hamadas.

Des domaines bioclimatiques contrastés .

La disposition du relief, les influences conjointes de l’Océan et du désert, la position du pays en latitude et longitude font du climat marocain un climat méditerranéen à l’été sec, à la fois contrasté et nuancé. Ici encore, le domaine le plus original est le domaine atlantique. La proximité de la mer atténue les écarts de température et accroît sensiblement l’humidité de l’air. Des cultures permanentes en terre sèche existent au Maroc à la latitude de Béchar et des grands ergs nord-sahariens. Cependant, la latitude et la distance de la côte imposent des subdivisions. Sur le littoral, au nord de Safi, règne un climat méditerranéen atlantique de type portugais, avec quatre cents à huit cents millimètres de précipitations ; au sud, c’est un climat canarien, tempéré, brumeux pendant la période estivale, mais avec des précipitations de plus en plus faibles vers le sud. Dans l’intérieur, au nord, les étés chauds et secs, les hivers frais ou froids selon l’altitude, avec des précipitations supérieures à quatre cents millimètres, s’étendent jusqu’en bordure du Moyen Atlas ; au sud, l’été est excessif, aride, et certaines années sont franchement désertiques.

 Le domaine montagnard est naturellement plus complexe et varié. Les hivers y sont froids et pluvieux, le gel et la neige fréquents. Les étés sont chauds malgré l’altitude, et les orages font qu’ils ne sont pas absolument secs. De multiples climats locaux tiennent à la position en latitude et altitude, à l’exposition et la topographie. L’est du Maroc se caractérise par une sécheresse accentuée (il y tombe partout moins de quatre cents millimètres d’eau par an) et par des écarts thermiques très sensibles entre l’hiver et l’été. Le gel et la neige sont loin d’y être inconnus : on retrouve là les traits du climat de l’Oranie. La région présaharienne exagère encore ces caractères. Les précipitations, inférieures à deux cents millimètres, y sont rares et irrégulières, et les écarts thermiques accusés aussi bien d’une saison à l’autre qu’entre le jour et la nuit. Seule la frange atlantique jouit de conditions légèrement plus modérées. Comme dans tous les pays méditerranéens, l’obstacle majeur à l’épanouissement de la végétation est la sécheresse de l’été, à laquelle s’ajoute, au-dessus de mille mètres, le froid de l’hiver. Sur la côte, cette sécheresse est en partie compensée par les brouillards littoraux. Mais vers le sud et vers l’est, la moyenne des températures augmente alors que les précipitations diminuent. Les conditions défavorables de l’été méditerranéen tendent à occuper l’année entière ; et la végétation s’appauvrit et se disperse. Bien sûr, des facteurs locaux perturbent la régularité de cette dégradation. Les plaines atlantiques intérieures méridionales font déjà figure de demi-déserts. En montagne, au contraire, les étages élevés, sur les versants humides, conservent loin au sud un manteau forestier. Une fois de plus, la dorsale diagonale montagnarde sépare nettement un domaine atlantique d’un domaine oriental et saharien.

Le problème de l’eau.

Ce rôle permanent de la montagne se retrouve, en dernier lieu, dans les caractères de l’hydrographie. Grâce à son altitude, le Maroc, mieux arrosé que le reste du Maghreb, est doté en son centre d’un véritable château d’eau d’où divergent de grands fleuves permanents vers l’Atlantique, tels le Sebou, le Bou-Regreg, l’Oum er-R’bia, le Tennsift, le Souss ; vers la Méditerranée, comme la Moulouya ; et même vers le Sahara : Dra, Dadès. Cependant, la plupart des cours d’eau marocains sont des oueds, c’est-à-dire des gouttières intermittentes, à sec en été, gonflées en automne et au printemps par des crues brutales et passagères. Ces conditions posent à l’homme un grave problème d’eau, que la technique moderne s’efforce de résoudre mieux qu’autrefois : excès d’eau, seulement, il est vrai, dans la basse plaine du Gharb, et surtout manque d’eau, en partie résolu par une irrigation à laquelle la plus grande partie du Maroc, le bled seguia, doit la vie.

Marché à Marrakech (Maroc)

Au Maroc, une grande partie de la population vit en ville, où le travail s’organise principalement dans le souk, qui regroupe artisans et commerçants.

L’urbanisation du Maroc .

Modérée jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, puis rapide, la poussée urbaine s’est intensifiée jusqu’à devenir explosive. La population des villes est ainsi passée de 420 000 habitants en 1900, répartis dans vingt-sept villes, à 2,9 millions d’habitants au lendemain de l’indépendance et à plus de 13 millions désormais, résidents d’environ trois cents centres urbains. La multiplication et la diffusion spatiale des villes, l’étalement désordonné des espaces urbains révèlent l’intensité du processus. Celui-ci résulte de la rencontre de la dynamique démographique citadine avec celle de la migration campagnarde. Ballottée par les modernisations, mais conservatrice en matière de structures agraires inégalitaires, la société rurale a alimenté de puissants courants migratoires. Ils représentaient, en année moyenne, 45 000 personnes (années 1950), puis 125 000 personnes (années 1970) et enfin 271 000 personnes en 1987. L’armature urbaine est assez bien équilibrée. Au sommet de la hiérarchie, deux villes millionnaires : Casablanca (3 millions d’habitants), métropole captatrice de tous les pouvoirs économiques, et Rabat-Salé (plus d’un million de citadins), capitale politique et administrative. Les villes de second rang conservent des rôles régionaux actifs à l’image des anciennes cités historiques de Fès et de Marrakech, des centres de Meknès, d’Oujda et Tanger. Un troisième niveau de villes provinciales structure le territoire. Tétouan, Kenitra, la capitale du Rharb, Safi, Agadir à la tête du réseau du Souss ont dépassé les 200 000 habitants, tandis que Beni Mellal, Khouribga, centres dynamiques des plaines et plateaux du Centre-Ouest, Mohammedia, Laayoun, capitale économique des provinces sahariennes, et désormais El Jadida, Nador ainsi que plusieurs autres centres (Ksar el-Kebir, Taza) ont franchi le seuil des 100 000 habitants. Une vingtaine de villes de plus de 100 000 habitants, regroupant plus de 70% des citadins, et un nombre équivalent de centres de 50 000 à 100 000 habitants dominent une constellation de villes petites et moyennes (entre 230 et 250, selon les critères retenus), en moyenne très dynamiques. Désormais, le contrôle du territoire par les villes est total. L’intégration des économies régionales dans la sphère de l’économie de marché, l’élargissement du cadre d’intervention de l’État, la diffusion des innovations et de nouveaux modes de consommation ont pleinement participé à l’urbanisation des espaces et des sociétés régionales.

Médina de Meknès. (Maroc)

Scène de rue dans la médina de Meknès, où les souks de la ville, organisés autour de la Grande Mosquée, regroupent tous les artisans par corps de métiers (teinturiers, ferblantiers, vanniers, menuisiers.). Le domaine aride compte plus d’une trentaine de petites villes ; les remises des travailleurs émigrés et la promotion administrative ont généré de multiples flux d’échanges commerciaux et de services. Les montagnes, traversées par la route, parcourues par les marchands ont vu naître quelques centres commerciaux, aux nœuds routiers ou le long des « pénétrantes ». Le réseau urbain des bas pays n’a pas cessé de se renforcer. Demeure le contraste entre la moitié septentrionale, plus riche et solidement structurée par plusieurs armatures urbaines régionales (Chaouïa-Tadla, Rharb-Saïs...), et la zone, au sud de l’Oum er-Rbia, insuffisamment organisée d’où n’émergent que quelques gros foyers urbains : Marrakech, Safi et la conurbation gadirie. Au centre du dispositif spatial, dominant le réseau urbain, ordonnant toute la vie du pays, la conurbation atlantique rassemble quatre citadins sur dix. De forme rubanée, s’étendant sur 2 000 kilomètres carrés, elle englobe deux villes millionnaires, une capitale régionale, une ville industrielle, des cités satellites, de vastes zones résidentielles périurbaines, des espaces industriels et consacrés aux loisirs, des ceintures maraîchères et constitue une zone métropolitaine d’environ 5 millions d’habitants dont le poids gauchit toute l’organisation de l’espace.

Les transformations de l’économie : l’agriculture.

La place du secteur agricole se mesure à sa contribution à la formation du produit intérieur brut (17%), à sa part dans l’emploi national (autour de 35%) et à sa participation dans les échanges (un quart de la valeur des exportations). Cette dimension comptable est ambiguë, car fonctionnent deux agricultures aux caractères distincts. L’agriculture vivrière, zone de bour (culture sèche) ou de petite hydraulique, caractérisée par la pauvreté des moyens de production et la médiocrité des rendements, fut négligée par l’État bien que regroupant la majorité des surfaces cultivées et des hommes. L’agriculture moderne, dynamique et performante, est l’objet de toutes les attentions de l’État moderne qui favorise la grande hydraulique, les cultures d’exportation, les productions sous contrat... L’agriculture vivrière « néo-traditionnelle » occupe les trois quarts de la surface cultivée des plaines et des collines. La médiocrité des rendements, comparativement aux potentialités des milieux régionaux, s’explique autant par la faiblesse et les irrégularités des précipitations - près de 90% des terres sont en agriculture pluviale - qu’en raison de la persistance de méthodes de travail et d’organisation de l’exploitation, de faible niveau technique. La fragilité économique et sociale des exploitations tient aussi à l’inégale répartition de la surface agricole utile. 5% des exploitants contrôlent 40% des terres melk, 57% des foyers ruraux sont propriétaires d’exploitations de moins de 5 hectares, très morcelées, cinq ou six parcelles en moyenne, tandis que le quart des exploitants ne possèdent pas de terre. Les conditions du maintien de rapports sociaux de faible efficacité économique sont réunies, capitalisme de rente et fréquence de contrats de métayage (bel khobza).

Les cultures vivrières sont dominées par les céréales qui occupent plus de 5 millions d’hectares. La production, vulnérable aux aléas climatiques, enregistre des variations brutales et amples ; au cours des années 1980, elle a chuté à 20,5 millions de quintaux (Mq) et s’est redressée pour atteindre 79,4 Mq. Les céréales de printemps, autres que le maïs (4,3 Mq), n’ont pas réussi leur percée et n’occupent que des superficies restreintes : sorgho et riz, environ 21 000 hectares. Parmi les céréales d’hiver, l’orge, cultivée sur les marges défavorables du bour, occupe les plus grandes superficies (47%). Le blé dur, adapté aux traditions culturales du monde paysan, cède la place au blé tendre. La progression de celui-ci tient aux progrès techniques (rationalisation des méthodes de culture, utilisation d’intrants, diffusion de nouvelles variétés) comme aux changements dans les habitudes de consommation que favorise le soutien des prix à la consommation de la « farine blanche ». Le blé tendre est cultivé en association, sur les riches terres agricoles du Saïs, du Rharb et des plaines de la Chaouïa et des Doukkala. Les rendements sont plus élevés sur les terres irriguées, dépassant 25 quintaux à l’hectare contre 14 en moyenne. Les légumineuses (fèves, pois chiches, lentilles, etc.) cultivées sur les espaces les plus « traditionnels », soumis aux rigueurs climatiques, n’occupent qu’une superficie réduite (environ 500 000 ha) pour une production de 3,5 Mq.

L’élevage conserve une place éminente, intéressant près d’un million d’agriculteurs éleveurs. Les ovins (14 millions de têtes, en 1990) sont élevés sur les parcours des plateaux et des montagnes, tandis que les caprins (5,3 millions de têtes) sont nombreux dans les provinces méridionales, le Rif et l’Oriental. L’élevage bovin (3,3 millions de têtes) souffre, comme les autres secteurs, de bas rendements consécutifs au caractère extensif et complémentaire : races locales et pacages sur les bours et les montagnes (Moyen Atlas et Plateau central). Dans le cadre du plan laitier, l’État a pris des mesures d’encouragement à la production : races bovines sélectionnées, développement des cultures fourragères, mise en place de réseaux de collecte de lait et de coopératives. Néanmoins, faute de les étendre au monde des petits éleveurs, le potentiel d’élevage demeure sous-utilisé. Aussi, la production de viande et de lait est-elle devenue déficitaire depuis 1974. Les faiblesses structurelles de l’agriculture vivrière contribuent, avec la pression démographique, l’urbanisation et les transformations de la consommation alimentaire, à creuser le déficit alimentaire. En 1990, 1,35 million de tonnes de blé furent importées pour une valeur de 1,4 milliard de dirhams. Le gouvernement a misé sur la grande hydraulique - une soixantaine de barrages régularisent 9,5 milliards de mètres cubes et a confié aux offices régionaux de mise en valeur agricole l’équipement de neuf périmètres irrigués et l’encadrement des agriculteurs. Deux sont situés en région aride et semi-aride : Tafilelt et Draa ; les autres appartiennent aux régions à régime pluviométrique plus favorable. Les périmètres - équipés de grande hydraulique - du Tadla (environ 100 000 ha), du Rharb (80 000 ha), de basse Moulouya (65 000 ha) et des Doukkala (60 000 ha) sont les plus étendus. Comme la petite et la moyenne hydraulique fournissent un apport complémentaire d’environ 120 000 hectares, le Maroc possède, au début des années 1990, un patrimoine imposant d’environ 850 000 hectares irrigués.

Le barrage de Bin el-Ouidane, au Maroc.

La grande hydraulique a démontré, sur le plan technique, un savoir-faire remarquable dont témoignent les barrages-réservoirs, les damiers réguliers des périmètres et l’ordonnance des paysages. Pourtant, le coût exorbitant des aménagements - 70% des investissements publics agricoles - et des charges, comme le système d’incitation à la modernisation (subventions aux intrants, crédit, mesures fiscales, etc.), socialement très sélectif, ont remis en question le bien-fondé de la stratégie de développement. Parmi les principaux griefs, on retient le contrôle renforcé de l’État (du technicien) sur les zones riches et la déresponsabilisation du fellah, la dépossession des petits agriculteurs au profit des « gros », progrès technique et injustice sociale allant de pair. La participation effective des usagers, la revitalisation des structures paysannes intermédiaires et un nouveau statut social pour le fellah requièrent une « nouvelle donne hydraulique ».

Les cultures industrielles (betteraves, canne à sucre et, secondairement, coton) ainsi que l’agrumiculture et les cultures maraîchères ont bénéficié des aides et des encouragements de l’État, tant en amont de la production (financement et équipement des réseaux d’irrigation) qu’en aval (organisation des circuits de commercialisation). Le pays importait, en 1963, la totalité du sucre brut. Le démarrage de la sucrerie du Beth (Sunab) fut le point d’ancrage d’une production sucrière nationale. Le plan sucrier était fondé sur la production de sucre de betterave dans les périmètres du Rharb, du Tadla, des Doukkala, de la Moulouya et du Loukkos. L’encadrement technique de la production et des prix incitatifs ont permis d’atteindre 63 000 hectares en betterave sucrière (2,9 millions de tonnes). Avec des rendements moyens de 50 tonnes à l’hectare (betterave) et de 70 tonnes à l’hectare (canne à sucre), pour une production totale de 4 millions de tonnes, le Maroc satisfait les deux tiers de ses besoins. Les oléagineux ont connu des progrès spectaculaires. La culture du coton est pratiquée exclusivement dans le périmètre du Tadla (15 000 ha en moyenne) ; celle du tournesol, dans le Rharb jusqu’en 1987, a gagné d’autres régions. Les agrumes couvrent une superficie d’environ 70 000 hectares dont les trois quarts sont situés en périmètres irrigués : Rharb, Souss Massa, Haouz et région Beni Mellal. La production, spécialisée dans les variétés tardives (Maroc-late, clémentines) de 1,4 million de tonnes, en 1989, est destinée pour plus de 50% à l’exportation sur les marchés de l’Union européenne. Les cultures maraîchères couvrent des superficies supérieures à 170 000 hectares dont 20 000 en primeurs. Malgré les aides de l’État et les investissements du capital financier, les exportations rencontrent des difficultés, en raison des concurrences externes, notamment celle des États méditerranéens de l’Union européenne. Néanmoins, elles demeurent un poste important de recettes. L’agriculture fonctionne, ainsi, à plusieurs vitesses et génère, tant les déséquilibres internes, techniques et culturels sont puissants, de violents contrastes de niveaux de vie, difficiles à réguler. Or les choix politiques récents de désengagement de l’État risquent d’aggraver les dysfonctionnements. Que deviennent les projets de développement rural intégré situés dans les zones de bour (projets Fès-Karia-Tissa, El Hajeb, Oulmes-Rommani...) et les ambitions d’assurer la transition des campagnes « vivrières » vers les formes modernes d’organisation de la vie rurale, si les soutiens et les actions de l’État s’effacent pour laisser le champ libre aux seuls mécanismes du marché ?

Le secteur minier et énergétique.

Le sous-sol marocain recèle les plus riches réserves de phosphates du monde, estimées à 60 milliards de tonnes. Elles constituent la première richesse du pays. La production annuelle, autour de 20 millions de tonnes, provient principalement des gisements des Ouled Abdoun et des Ganntour. Le monopole d’exploitation et d’exportation est confié à l’Office chérifien des phosphates (O.C.P.) qui emploie 30 000 personnes. Le groupe O.C.P. poursuit la réalisation de divers projets parmi lesquels figurent l’extension des zones de production de Khouribga et de Benguerir, l’exploitation des gisements de Sidi Hajjaj et de Meskala. La société Phosboucraa, dans laquelle l’O.C.P. détient 65% des parts et l’Espagne 35%, exploite les phosphates sahariens (gisement d’oued Eddahab). La transformation et la valorisation des phosphates sont le principal objectif, malgré l’extrême vulnérabilité de cette matière aux variations des cours ; ce but est atteint pour plus du tiers de la production totale. Le complexe industrialo-portuaire de Jorf Lasfar, port inauguré en 1982 - capacité de transit prévue de 42 Mt -, a bénéficié des trois quarts des investissements réalisés par la puissance publique, dans le domaine de la chimie, durant les vingt dernières années. Grâce à la mise en fonctionnement des unités de production de Maroc-Phosphore III et IV, le Maroc dispose, désormais, d’un outil de production extrêmement puissant. Le phosphate et ses dérivés constituent le principal poste des exportations (83% des recettes). Les autres gisements miniers sont de faible importance. La production de minerai de fer (région de Nador) et de pyrrhotine (Kettara) a chuté, celle de minerai de plomb (Aouli-Mibladène) et de zinc (Touissit) régresse, celle de minerai de cuivre (Bleïda et Bou Gaffer) et de manganèse (Imini) stagne. Dépourvu de pétrole et pauvre en charbon (les mines d’anthracite de Jerada fournissaient 526 000 tonnes en 1990), le Maroc est tributaire de l’étranger dans le domaine énergétique. Sa dépendance quasi totale pour le pétrole représente une lourde charge, accaparant jusqu’à 50% des recettes d’exportation. La production énergétique appelée sur le réseau de l’Office national d’électricité a été de 9 371 gigawattheures en 1990, assurée pour près de 85% par les centrales thermiques de Mohammedia, Kenitra et Jerada. Afin de réduire la dépendance pétrolière, le Maroc poursuit la mobilisation de son potentiel hydraulique et envisage une optimisation de la recherche dans les domaines du pétrole, du gaz et du charbon et le recours à l’énergie nucléaire.

L’industrie marocaine.

Les plans de développement n’ont eu de cesse d’encourager l’industrie, évoquant l’ardente nécessité de promouvoir les exportations de produits manufacturés - participation plus active aux marchés de sous-traitance internationale - sans négliger, pour autant, les industries de substitution dans les secteurs des biens d’équipement et intermédiaires, d’encourager la création des petites et moyennes entreprises, terreau des emplois industriels peu capitalistiques, et la régionalisation de l’investissement. L’appareil productif demeure de taille modeste, inégalement étoffé et mal réparti géographiquement, en dépit des efforts consentis et de codes des investissements favorables. L’industrie manufacturière ne contribue que pour 17% à la formation du P.I.B. et emploie 335 000 actifs du secteur structuré. Cependant, nombre de petites entreprises ressortissent à la petite production marchande, employant une abondante main-d’œuvre faiblement qualifiée, souvent exploitée et sous-payée. La progression des emplois, qui n’étaient que de 100 000 en 1967, n’a pas atténué les contrastes régionaux. La conurbation atlantique regroupe les deux tiers des unités de production et près de 70% de l’emploi industriel. Le pôle casablancais, incluant Mohammedia et la couronne périurbaine, composée des petits centres industriels de Dar Bouazza, Bouskoura, Mediouna, Tit Mellil, Ain Harrouda, rassemble 62% du total. Les autres foyers industriels paraissent, par contraste, de très faible poids. Seuls émergent Tanger, désormais deuxième ville industrielle (20 000 emplois), spécialisée dans le textile et la confection, et Fès (16 000 emplois). Safi (chimie), Meknès (agroalimentaire), Marrakech et Agadir (6 000 emplois) sont les autres foyers de quelque importance. Malgré les tentatives de déconcentration de l’appareil productif - trente-cinq zones industrielles crées, et instauration de dispositions juridiques et financières favorables aux provinces -, l’industrie échappe peu à l’emprise casablancaise. Guère plus de 10% de la main-d’œuvre industrielle trouve un emploi dans les moyennes et petites villes. À l’exception des périphéries de Casablanca et de Rabat-Salé, n’apparaissent sur la carte que les petites constellations industrielles du Rharb, du Tadla, des Doukkala et du Souss.

Les remises des travailleurs marocains à l’étranger ainsi que les recettes touristiques représentent deux postes essentiels de la balance des paiements ; 1,2 million de Marocains résident à l’étranger, parcourant un espace migratoire de plus en plus vaste qui s’étend à toute l’Europe, à la Méditerranée orientale et à l’Amérique du Nord. La diaspora marocaine alimente un flux financier qui n’a cessé de grossir tout au long des années 1980 : 13 milliards de dirhams en 1987 contre 1 milliard en 1973. En dix années, les recettes touristiques ont été multipliées par six (plus de 10 milliards de dirhams). Le nombre des entrées était estimé à près de 3 millions en 1990, dont la moitié en provenance de l’Algérie voisine. L’Europe (1,2 million de touristes) est traditionnellement le premier marché touristique marocain. Les pôles les plus fréquentés demeurent le Sud (région d’Agadir : plus de 20 000 lits) et le Tensift (Marrakech : plus de 16 000 lits). La qualité de l’accueil est satisfaisante ; en témoigne la densité du parc hôtelier et du réseau des transports aériens. Plusieurs aéroports de classe internationale fonctionnent : à Casablanca (Mohammed-V), Agadir, Marrakech, Tanger...

 Les progrès réalisés, au cours des années d’ajustement structurel, dans la maîtrise des déficits des finances publiques sont notables : le déficit a été ramené à 3,3% du P.I.B. en 1990. Cependant, la situation demeure très fragile, tant l’endettement extérieur est élevé (plus de 26 milliards de dollars) et le rééchelonnement de type latino-américain permanent. Jusqu’ici, le Maroc a fait face. Il le doit au dynamisme et à l’abnégation de son peuple. Celui-ci a besoin d’espoir et de justice sociale. L’amélioration des conditions de vie matérielle et démocratique est une tâche nécessaire et urgente ; elle implique une meilleure répartition des revenus, une autre politique sociale.

Évolution politique depuis l’indépendance .

En 1956, deux forces politiques, le roi et l’Istiqlal, paraissaient habilitées, pour avoir incarné et animé le nationalisme marocain, à revendiquer la conduite des affaires publiques et à faire prévaloir leur propre conception dans l’élaboration des nouvelles institutions constitutionnelles. Aussi les premières années de l’indépendance sont-elles dominées par une lutte d’influence dont l’enjeu est le contrôle de l’appareil d’État et la conquête du leadership politique. La monarchie sort victorieuse de cette confrontation en faisant adopter, par référendum en 1962, une Constitution à sa mesure, et ce après avoir contribué à l’effacement progressif de l’Istiqlal au profit d’un réseau de clientèles locales lui assurant le contrôle du monde rural et d’une force publique placée sous son autorité. Le fonctionnement du nouveau mécanisme constitutionnel va rapidement être bloqué sous l’effet de la politisation excessive des institutions parlementaires et de leur incapacité à résoudre les tensions sociales attisées par les défaillances ou l’immobilisme de la politique économique de l’État.

L’explosion de violence qui survient à Casablanca, en 1965, sonne le glas de cette expérience parlementaire, et la proclamation de l’état d’exception ouvre une période d’autoritarisme qui conduit à la concentration totale du pouvoir entre les mains du roi, et à une certaine traditionalisation dans l’exercice du pouvoir. Désavouant les partis et réhabilitant les procédés traditionnels de l’influence politique et religieuse de la monarchie chérifienne, le Roi va gouverner en s’appuyant sur un réseau d’élites administratives, rurales et économiques, dont le loyalisme est la seule condition qui garantisse leur prospérité économique et leur prestige social. L’absolutisme royal devient la trame d’un système qui s’accommode d’une corruption intensive, d’une répression sélective et d’un enrichissement outrancier - à seule fin d’entretenir son propre fonctionnement. En 1970, le pouvoir va jusqu’à pérenniser ce système en l’inscrivant dans un texte constitutionnel qu’il élabore et fait adopter par référendum. La fiction institutionnelle ne pourra, cependant, trop longtemps résister au poids de la dégradation économique et sociale du pays causée par des années d’inertie et de corruption au sein de l’appareil d’État. À trois reprises, de 1971 à 1973, le régime se voit attaqué par un de ses plus fidèles alliés, l’armée, dont les tentatives de putsch et de subversion vont échouer. L’alerte aura pourtant suffi à obliger le Palais à réévaluer la situation et à tenter de renouer avec les forces politiques.

À partir de 1972 commence une nouvelle période, dominée par l’ouverture vers les partis d’opposition et par la recherche d’un équilibre neutralisateur dont le Palais puisse tirer le plus grand profit. En 1972, le roi fait adopter une nouvelle Constitution, d’inspiration plus libérale et plus démocratique que la précédente, et qui va largement dans le sens souhaité par les partis de l’opposition. La politique d’ouverture bute toutefois sur leur refus de participer au gouvernement de conciliation nationale proposé par le roi après le coup d’État manqué de l’été de 1972. Pour renouer le dialogue, Hassan II renonce à se placer sur le terrain strictement institutionnel en décidant de repousser les élections prévues par la Constitution. En revanche, il recrée indirectement dans le champ économique les conditions d’une mobilité qu’il ne réalise plus dans la manipulation du jeu politique traditionnel. La mise en œuvre du plan économique 1973-1977, orienté vers une croissance plus soutenue et une plus grande justice sociale, en constitue la trame principale, où s’inscrivent des mesures d’accompagnement telles que la « marocanisation » du commerce et de l’industrie, la récupération des terres étrangères et la refonte du code des investissements. Cette stratégie de relance et d’intégration du champ économique dans le domaine politique va lui assurer une nouvelle emprise sur des élites sociales qu’il ne contrôlait plus depuis les complots.

Hassan II. Le roi Hassan II (1929-1999) lors d’une cérémonie célébrant l’anniversaire de l’indépendance du Maroc (1965). Mieux encore que ces réformes économiques et sociales, c’est une menace extérieure qui va permettre au roi de créer les conditions d’une unité nationale. La décolonisation du Sahara espagnol, coïncidant avec la mort du général Franco, va offrir au Maroc l’occasion d’échapper à un partage inégal du Sahara qu’il n’avait pas su remettre en cause ni avant l’indépendance de l’Algérie, ni après la guerre des Sables de 1963. Après une négociation ambiguë et une bataille juridique peu convaincante, le roi reprend l’initiative avec la Marche verte (oct. 1975) qui constitue un succès politique majeur sur le plan tant interne qu’international. Le consensus sur le Sahara et l’intégration du champ économique dans le domaine politique vont permettre à Hassan II d’engager le régime dans une démocratisation formelle, limitée aux élites et étroitement contrôlée, avec la complicité de l’ensemble des acteurs du système politique marocain. En effet, différées en raison de l’affaire saharienne, les élections locales et nationales qui se tiennent respectivement en septembre 1976 et en juin 1977 voient le succès d’un mouvement d’électeurs, les Indépendants, impulsé et favorisé par le profond courant monarchiste et nationaliste qui s’est cristallisé autour de la Marche verte. Un nouvel équilibre politique s’instaure sur un fond d’unitarisme, qui tend à neutraliser les surenchères et les clivages internes au profit d’une mobilisation nationale en faveur de l’enjeu saharien. Le parti de l’Istiqlal, après une cure d’opposition d’une quinzaine d’années, revient au pouvoir en étant associé au nouveau gouvernement conduit par Ahmed Osman, beau-frère du roi et président du Rassemblement national des Indépendants (R.N.I.). Ainsi se trouve mise en place une formule politique qui tend à asseoir l’exercice du pouvoir sur des bases plus stables et plus rationnelles sans pour autant affaiblir le leadership du roi.

Le nouvel équilibre politique à l’épreuve

Cette nouvelle formule politique, issue d’un long processus de démocratisation, ne va pas tenir les promesses qu’on pouvait en attendre. L’équilibre institutionnel et politique que l’affaire du Sahara a largement contribué à instaurer va paradoxalement s’effriter sous l’effet des prolongements du conflit. Les heurts entre les Forces armées royales (F.A.R.) et les commandos du Front Polisario se font de plus en plus fréquents, créant ainsi un véritable état de guerre au Sahara. La prolongation de cet état de tension entraîne un accroissement considérable des « dépenses de souveraineté » (elles triplent en trois ans et passent à 2 milliards de dirhams pour les équipements militaires en 1978), qui va peser lourdement sur les finances du pays, déjà affectées par la stagnation des recettes phosphatières et une inflation endémique. Les autorités sont amenées à réviser leurs options économiques et à observer une pause dans la politique de développement. Le plan quinquennal 1978-1982 est reporté au profit d’un plan triennal de transition (1978-1980) que le roi justifie au nom d’une mystique nationaliste et unitaire, et par un appel solennel à la « paix sociale ».

Cependant, loin d’entraver la crise, les nouvelles orientations économiques ne font qu’accentuer le malaise social des couches salariées et entretenir l’attentisme désabusé des milieux d’affaires. Parallèlement à la perte du contrôle militaire et à la dégradation de sa position diplomatique, le Maroc connaît, en 1979 et 1980, une vague de conflits sociaux dans des secteurs de plus en plus nombreux. Ces mouvements, soutenus par la Confédération démocratique du travail (C.D.T.), se politisent au contact des retombées de la révolution iranienne et amènent le pouvoir à réagir par la manière forte. La police intervient, faisant quelques morts et plusieurs blessés, procède à de très nombreuses arrestations et investit les locaux de la C.D.T. et de l’Union socialiste des forces populaires (U.S.F.P.). Les journaux de ces derniers sont suspendus, 500 enseignants sont licenciés et plusieurs responsables syndicaux arrêtés et déférés devant les tribunaux. Le nouveau Premier ministre, Maati Bouabid, nommé en mars 1979, s’efforce de renouer le dialogue avec les syndicats et de concilier une économie de guerre avec une politique de progrès social.

L’adoption d’un collectif budgétaire en octobre 1980 est mal accueillie par l’opposition, qui se montre très critique à l’égard de mesures qualifiées de « palliatifs à court terme ». Même au sein de la coalition majoritaire, on n’hésite pas à souligner les incohérences ou les insuffisances de la nouvelle politique économique par rapport aux exigences de la situation de guerre. Sur le terrain, la pression omniprésente du Polisario entraîne d’importants changements dans le dispositif militaire des F.A.R., et pousse le Maroc à adopter une stratégie plus offensive et de grande envergure. Isolé sur le plan diplomatique et contesté sur le front social, le roi a cependant veillé à renforcer l’image consensuelle et libérale du régime : en effet, les résultats spectaculaires des référendums des 23 et 30 mai 1980 sur les réformes constitutionnelles (modifications des règles de la succession dynastique et prorogation du mandat de député de 4 à 6 ans) prennent l’allure d’un véritable plébiscite (99,71% et 96,74% de oui) illustrant « la parfaite symbiose du roi et du peuple » ; ils apportent un démenti catégorique au prétendu désarroi ou à la lassitude supposée du peuple face à la guerre du Sahara. Par ailleurs, durant l’été de 1980, quelque 3 000 enseignants et agents de la Santé publique, suspendus après les grèves de 1979 à Casablanca, sont autorisés à reprendre leurs fonctions, une centaine de prisonniers politiques sont libérés et plus de 300 personnes graciées. En dépit de leurs effets positifs sur les plans psychologique et symbolique, ces mesures n’ont pas empêché le développement de certaines tensions politiques au sein de la majorité et dans les relations entre le pouvoir et l’opposition. Au-delà des chiffres officiels et de l’optimisme affiché en haut lieu, les dernières consultations ont révélé une forte poussée de l’électorat de l’opposition que le R.N.I. était appelé à neutraliser faute de pouvoir la canaliser. Mais cette formation hétérogène et invertébrée, que l’ancien Premier ministre A. Osman devait transformer en un parti digne de ce nom, s’est épuisée en querelles stériles et s’est caractérisée par l’absentéisme de ses députés, sans se soucier de parachever son implantation locale ni de consolider la tenue et la diffusion de sa presse. Plus ou moins favorisée par le ministre de l’Intérieur, une première rupture intervient en décembre 1980 et donne naissance à deux groupes : d’un côté, les Indépendants libéraux fidèles à A. Osman, qui sont représentatifs de la bourgeoisie industrielle et commerçante, souvent liée au capitalisme étranger, et qui souhaiteraient mettre fin à une guerre incertaine et coûteuse ; de l’autre, les Indépendants démocrates, rassemblés autour de Abdelhamid Kacimi, qui prétendent se distinguer par des attaches rurales et une plus grande sensibilité au sort des couches sociales les plus déshéritées.

Entre le pouvoir et l’opposition socialiste, les relations se sont progressivement dégradées, l’U.S.F.P. dénonçant les « incohérences » et les « atermoiements » de la diplomatie du Palais, et se montrant très critique vis-à-vis du fonctionnement démocratique des institutions aux niveaux local et parlementaire. En outre, dans le procès sur l’affaire d’Omar Benjelloun, elle a tout mis en œuvre pour infirmer la thèse officielle concluant à l’assassinat du leader socialiste par des membres d’une association de Frères musulmans, la Jeunesse islamique. En 1981, les flottements de la position marocaine dans le conflit saharien vont accentuer les clivages politiques internes et provoquer une véritable rupture du consensus national. En effet, alors même que le Maroc a redressé la situation militaire et amélioré sa position diplomatique, le roi propose au sommet africain de Nairobi un référendum contrôlé qui, selon lui, ne pourra être que positif... Le Polisario est pris de court, et la question de l’admission de la République arabe sahraouie démocratique (R.A.S.D.) est habilement contournée, mais l’U.S.F.P. ne manque pas de souligner les contradictions implicites d’une telle proposition et les menaces que fait peser ce compromis sur la « marocanité » des territoires sahariens. Autant de raisons qui lui paraissent justifier la consultation du peuple marocain sur l’« intégrité territoriale » de son pays. Ressenti comme une offense personnelle, ce communiqué entraîne l’arrestation de cinq membres du bureau politique de l’U.S.F.P., dont trois seront condamnés à un an de prison ferme pour « incitation au désarroi » et « atteinte aux citoyens dans leur attachement à la personne du souverain ». Une réaction qui permettrait de confirmer l’étroitesse des capacités d’expression de l’opposition, et de mesurer l’équivoque des fondements mêmes du consensus saharien.

Dans cette épreuve de force, chaque partie peut se trouver de bonnes raisons pour reprocher à l’autre d’avoir rompu le consensus : pour le roi, il lui faut d’une part justifier la répression qu’il a fait subir à l’U.S.F.P. après les graves émeutes de Casablanca (juin 1981), dont il lui attribue en partie la responsabilité ; d’autre part, accentuer la marginalisation politique de cette dernière et saper le crédit populaire incontestable qu’elle a su reconstituer à la faveur de la libéralisation et avec l’aide de la C.D.T. Quant à l’U.S.F.P., son tribut à l’unanimité ne lui a rien apporté sur le plan politique et elle n’a pas su endiguer les débordements de sa base militante, qui lui reproche son manque de combativité sur le plan économique et social. En fait, ce schisme dépasse l’affaire saharienne proprement dite pour concerner le projet global de société autour duquel de très fortes tensions se sont cristallisées, en raison même du poids financier de la guerre et de son discrédit dans certaines couches de la population. Les tragiques émeutes de Casablanca survenues en juin 1981 symbolisent à cet égard un point de rupture du pacte communautaire sous la poussée d’injustices trop flagrantes, et sous l’effet de contradictions sociales engendrées par les incohérences, les échecs ou les défaillances de l’État dans sa conduite politique du développement. Bien que le roi ait reconnu plus tard la responsabilité du régime dans ces événements, il n’a voulu en retenir que les visées déstabilisatrices et les atteintes à la cohésion nationale, comme pour mieux justifier la dureté et l’ampleur de la répression menée à l’encontre de l’opposition.

Une soudaine et violente flambée sociale n’est pas sans effet sur l’évolution des dissensions internes du R.N.I. dont l’éclatement, déjà consommé au niveau parlementaire, va se traduire par la création, en juillet 1980, d’un nouveau parti, le Parti national démocratique (P.N.D.). Le Palais prend appui sur ce parti dont le discours à consonance populiste lui permet d’accréditer, auprès des couches populaires urbaines et rurales, la politique de rigueur et d’austérité imposée par l’aggravation des déséquilibres économiques et financiers. Le nouveau gouvernement de novembre 1981, toujours conduit par Maati Bouabid, leur fait une très large place, au détriment des anciens Indépendants qui en sont écartés. Le roi confie à ces derniers la « lourde et importante mission » de devenir une « opposition constructive » pour les deux années de la législature, qui est prolongée jusqu’en 1983. Dans le même temps, il condamne comme « anticonstitutionnelle » l’attitude de l’U.S.F.P. dont les députés se sont retirés du Parlement pour protester contre l’application, à l’actuelle législature, de l’allongement du mandat parlementaire approuvé par le référendum de mai 1980.

Alors que le processus de démocratisation paraissait bloqué à la fin de 1981, les premiers signes d’un retour à la démocratie apparaissent dès le printemps de 1982 : Abderrahim Bouabid et les deux autres dirigeants socialistes sont graciés par le roi en février, tandis qu’en avril l’U.S.F.P. et la C.D.T. sont autorisés à rouvrir leurs locaux. La perspective des échéances électorales de 1983 n’est pas étrangère au renouveau de la vie des partis, marqué par la tenue des congrès du parti de l’Istiqlal en avril et du P.N.D. en juin 1982. Pour les deux partis, il est en effet urgent de réactiver la vie politique nationale sur de nouvelles bases, en exploitant, pour l’Istiqlal, le terrain laissé à droite par la scission du R.N.I. et, pour le P.N.D., le « vide politique » laissé par les vieux partis traditionnels issus du mouvement national. Arslane El Jadidi, secrétaire général de ce nouveau parti et ministre de l’Emploi, a invité les 10 000 congressistes réunis à Casablanca à s’organiser pour jouer pleinement ce rôle de contrepoids et à militer dans les trente-six bureaux fédéraux déjà installés dans les provinces du pays. Bien que le cercle dirigeant compte beaucoup d’hommes d’affaires, l’idéologie de ce parti échappe au clivage droite-gauche pour se rattacher à une ligne réformiste et centriste, conforme aux aspirations des couches sociales qu’il prétend représenter. Se disant solidement implanté dans les campagnes, il défend un programme de lutte contre l’exode rural, et pour l’aménagement du territoire. Lors de la session d’automne, les treize députés de l’U.S.F.P. décident de participer de nouveau à la vie parlementaire en raison de la gravité de la situation intérieure, et pour éviter de prolonger une marginalisation qui ne pourrait que lui nuire pour les prochaines consultations électorales. En retour, le parti d’A. Bouabid attend du gouvernement qu’il lui restitue ses moyens, notamment qu’il autorise la reparution de sa presse, et qu’il libère ses militants socialistes et syndicalistes toujours emprisonnés, parmi lesquels le rédacteur en chef d’Al Mouharrir et le secrétaire général de la C.D.T.

Vers une démocratisation contrôlée du régime. 1983-1984 : le renouvellement d’une majorité électorale

Depuis les dernières consultations électorales de 1977, l’évolution du contexte politique a conduit à l’effritement de la majorité entre la gauche et le Palais, sur un fond de crise économique et sociale alourdi par les menaces de complot militaire périodiquement ravivées par les incertitudes de la lutte armée et diplomatique pour la préservation du Sahara. Une certaine mise à jour des forces politiques semblait donc s’imposer au pouvoir, afin de lui permettre de ressourcer sa légitimité et de renouveler l’expression politique de ses soutiens. Ce sera l’objectif principal des consultations de juin 1983 pour l’élection des 15 500 conseillers communaux et municipaux et de septembre-octobre 1984 pour la désignation de la nouvelle Chambre des représentants. Dès janvier 1983, Maati Bouabid, Premier ministre en exercice, est officieusement chargé de créer une formation politique, l’Union constitutionnelle (U.C.), dont la vocation est de conquérir la génération d’après l’indépendance et de mobiliser les larges fractions de la population, tenues jusqu’ici à l’écart du jeu politique, notamment « les jeunes, les cadres du secteur public ou privé et les membres des professions libérales ». Cette création vise à briser le monopole politique des caciques du nationalisme et à rassembler les clientèles sensibles à la modernisation et aux idées de la droite libérale des démocraties occidentales : sécurité, désétatisation de l’économie, privatisation du secteur public, enseignement finalisé, bref un discours aux accents néo-libéraux qui fait de la libéralisation de l’économie le ressort principal de la relance qui est elle-même la clé du progrès social. Cette initiative entraîne une certaine émulation dans les rangs de la fraction conservatrice du Mouvement national : le parti de l’Istiqlal et le Mouvement populaire n’entendent pas laisser rogner leur implantation territoriale, ni leur capital idéologique par des créations artificielles de partis de circonstance. Le P.N.D. se montre très amer de ne plus être considéré comme la pièce maîtresse de la future coalition majoritaire et le R.N.I. très critique à l’égard de cette nouvelle forme d’atomisation de la vie politique nationale.

Dans les rangs de la gauche, le débat sur le principe de la participation aux élections s’en trouve ranimé ; l’U.S.F.P., qui a retrouvé des conditions plus normales d’existence, veut « se battre sur tous les fronts » et opte pour une stratégie de mobilisation électorale, ce qui va susciter une opposition très vive du courant radical et de violents affrontements au sein de son comité central. Le Parti du progrès et du socialisme (P.P.S.) se rallie à la même position tout en appelant à l’union de la gauche autour d’un programme de réformes économiques et sociales mis au point lors de son IIIe congrès. L’Organisation arabe démocratique et populaire (O.A.D.P.), résurgence de la Gauche radicale (Mouvement du 23 mars) et nouvelle venue sur la scène politique marocaine, se déclare également plaider la « stricte neutralité » de son administration. Après avoir fait adopter un projet de loi organique modifiant la composition et l’élection de la Chambre des représentants, le roi annonçait le report des élections législatives prévues en septembre après la tenue du référendum sur le Sahara. La législature s’achevant officiellement en octobre, un dahir est publié pour combler le vide juridique et permettre au roi, sur la base de l’article 19 de la Constitution, d’exercer le pouvoir législatif, sans recourir à l’état d’exception.

Devant les incertitudes répétées d’un référendum au Sahara, le roi annonce la constitution d’un gouvernement d’union nationale, destiné à consolider l’accord de tous les partis et dont la direction est confiée à Karim Lamrani, proche du roi et directeur de l’O.C.P. (Office chérifien des phosphates). Les responsables des six partis sont nommés ministres d’État sans portefeuille, et l’U.S.F.P. reçoit en outre le ministère de la Coopération. Faute d’accord sur les préalables de la consultation sur le Sahara, l’objectif est révisé et l’échéance des élections législatives est une nouvelle fois repoussée, à la suite des graves troubles intervenus en janvier 1984 dans plusieurs villes du Maroc. Reportée une première fois au mois de mars, la date de ces élections est finalement arrêtée au 14 septembre, après que le pays eut connu une période critique de tensions sociales et politiques. Pour assurer une certaine objectivité du scrutin, le gouvernement procède à une révision des listes électorales et à un redécoupage des circonscriptions destiné à corriger les disparités démographiques les plus flagrantes. Douze partis prennent part à la compétition, au cours d’une campagne animée mais encore marquée par le poids unanimiste de la ratification référendaire de l’union maroco-libyenne ; les résultats font apparaître, par rapport aux précédents scrutins, un assez faible taux de participation, mais consacrent le maintien, par-delà les différentes sensibilités, de l’équilibre global des forces politiques. L’U.C. confirme sa percée électorale en enlevant 83 sièges et consolide sa prépondérance politique au sein de la coalition majoritaire dont elle constitue la clé de voûte, tandis que l’Istiqlal accuse un net recul d’autant plus notable qu’il présentait le plus grand nombre de candidats.

Hégémonie royale et nouveau Makhzen

Le nouveau Parlement, dont la représentation pluraliste tient lieu pour l’extérieur de véritable label démocratique, reste cependant confiné dans les limites étroites que lui assignent à la fois ses compétences constitutionnelles et le rôle politique dévolu par le roi. En effet, conçue dans l’esprit du régime pour exercer les fonctions traditionnelles de « consultation, conseil et assistance », l’institution parlementaire sera essentiellement appelée à soutenir les initiatives royales et à mettre en forme législative les grandes réformes gouvernementales décidées par le roi dans le cadre de la politique d’ajustement engagée depuis 1983 : modernisation du système fiscal, aides aux investissements, privatisation de certaines entreprises publiques, réforme de l’enseignement. Les critiques plus ou moins vives de la majorité, les réticences et les profonds désaccords de l’opposition n’en seront pas pour autant absents, notamment dans les débats consacrés aux implications sociales de la rigueur financière et de la libéralisation de l’économie commanditées par les organismes internationaux. Utilisées comme « clignotants », ces divergences vont permettre au roi, artisan principal de cette politique, d’adapter certaines réformes comme la T.V.A. aux structures de l’économie marocaine, ou encore d’alléger les contraintes excessives dictées par le F.M.I. et la B.I.R.D. Ainsi s’expliquent la réduction progressive, et non l’arrêt, des subventions aux biens de consommation, le report des augmentations des tarifs des services publics et l’entassement des rapports successifs sur la réforme du secteur public. En écho à ces critiques, le roi entend même prendre du champ par rapport aux consignes d’austérité imposées à l’État marocain par ses créanciers internationaux mais dont le coût social peut menacer la stabilité du régime : la politique budgétaire en porte la marque en maintenant une certaine progression des crédits d’investissements et une réduction modérée des dépenses de personnel ; certaines dotations ministérielles sont même augmentées (Défense nationale, Éducation, Collectivités locales), et des avantages spécifiques en matière fiscale sont accordés à des secteurs clés tels que l’agriculture (exonération d’impôts jusqu’en 2000) et l’immobilier.

Aucun changement notable n’interviendra dans la composition du gouvernement dont la direction sera de nouveau confiée à K. Lamrani, avant d’être attribuée en 1986 à Azzedine Laraki. Les partis issus du mouvement national en sont écartés au profit des formations de la nouvelle majorité parlementaire et d’un grand nombre de ministres « techniciens » dont le loyalisme monarchique est la principale garantie de la cohésion interne de l’équipe. En dépit des permutations de portefeuilles et de quelques créations de nouveaux postes, les formules gouvernementales traduisent une assez grande stabilité du personnel ministériel ; elles consacrent notamment la montée en puissance du ministre de l’Intérieur qui a vu s’accroître ses attributions en héritant également du ministère de l’ Info rmation. Grâce à une présence très active sur le terrain, relayée par un réseau de valeurs sûres et compétentes installées dans des sites institutionnels stratégiques, Driss Basri a su affirmer son autorité administrative et politique, et renforcer son crédit personnel auprès du roi. En effet, il exerce une certaine influence sur l’affectation et les mouvements du personnel administratif d’autorité, notamment le corps des gouverneurs, il assure le contrôle du secteur très sensible des médias, il intéresse les élus locaux à l’aménagement du territoire et à la promotion des agglomérations rurales, et il veille à les associer le plus largement possible aux décisions royales, consolidant ainsi le loyalisme politique du monde rural, qui a toujours garanti la stabilité du régime. Connu pour sa parfaite intégrité et servi par son ouverture sur toute l’élite politique marocaine, il peut jouer un rôle déterminant, dans une optique de succession dynastique, comme homme de la transition entre les deux rois et entre les deux générations.

En voulant éviter que se développent les germes d’une autonomie ou d’un leadership possible, le Makhzen a tendance à étendre son contrôle sur les segments de la société les plus significatifs. Ainsi en est-il du parrainage de toutes les professions libérales soigneusement effectué sous couvert de réorganisation et d’unification de leurs ordres, et du contrôle par le Palais de la plupart des associations socioculturelles créées en 1986 dans chacune des régions. Cette extension du Makhzen n’épargne pas le fonctionnement même de l’État dont il régule les processus et les objectifs de modernisation, de manière à digérer les mutations sociales et à maintenir les rapports d’allégeance que le roi entend faire prévaloir dans ses relations avec la société.

Facilité par la complicité plus ou moins active de la plupart des acteurs politiques et largement servi par un contexte d’unanimité nationale, ce mode de gouvernement a pu jusqu’ici écarter ou éliminer des alliances qui pouvaient se révéler dangereuses et gérer les contraintes du système social en préservant la stabilité à court terme. Le savoir-faire politique du roi y a beaucoup contribué, par son souci constant de rester à l’écoute de la demande sociale et d’y répondre soit par des réformes « discours » à vocation essentiellement idéologique, soit par des mesures « alibis » dont les effets d’annonce permettent d’évacuer les véritables réformes. Jouant également de la polyvalence de sa légitimité, le roi a su utiliser, suivant les circonstances, les ressources du chef de l’État, du chef de Makhzen ou du commandeur des croyants pour réduire ou éliminer les oppositions résolues au régime. Après les soulèvements urbains de janvier 1984, le pouvoir entame une série de procès qui débordent le cadre

des manifestants et aboutissent à de sévères condamnations suivant des procédures de justice qui suscitent une profonde indignation de la part des associations internationales de défense des droits de l’homme. La dureté des conditions de détention déclenche une véritable escalade de grèves de la faim dont les conséquences parfois dramatiques entraînent une vive réprobation dans les rangs mêmes de l’opposition. L’image d’un Maroc ouvert et tolérant s’en trouve lourdement hypothéquée, en dépit des remises de peine accordées à d’anciens prisonniers politiques et de certaines mesures symboliques de libération prises périodiquement par le roi, qui entérinent généralement des ralliements individuels aux fondements du régime et à la cause nationale du Sahara. Cette clémence n’exclut pas le déploiement d’une étroite surveillance policière à l’égard des formations de la gauche légaliste (U.S.F.P., P.P.S.) ni la pression constante de l’appareil judiciaire sur les organisations clandestines de l’extrême gauche, telles que Ila Al Amam, ouvertement hostiles au régime et à la guerre du Sahara. Cette vague de répression policière et judiciaire n’épargne pas davantage les mouvements islamistes tels que le Mouvement de la jeunesse islamique marocaine accusé, avec la complicité de l’Algérie, de vouloir renverser la monarchie et le Mouvement moudjahidin accusé d’avoir distribué des tracts subversifs. Quant à Abdessalam Yassine, emprisonné depuis 1983 pour ses écrits pernicieux et impertinents, il est relâché à la fin de 1986 sans pour autant que sa revue soit autorisée à reparaître. La liberté d’action dont il dispose témoigne de l’efficacité du système hassanien à affronter la menace du fondamentalisme de contestation et sa capacité à en contenir l’expansion. Pour soustraire le mécontentement social à l’influence islamiste, le roi a su en effet, dès 1984, marquer le champ religieux de son emprise personnelle de commandeur des croyants, en interprétant voire en sollicitant les textes coraniques et en associant les oulémas à la défense de l’orthodoxie religieuse. Une quarantaine de postes de caïds ont été créés pour les lauréats de la faculté de la chari‘a afin d’assurer dans chaque province et préfecture le contrôle des mosquées et des prônes qui s’y font. En outre, le roi a mis en chantier, grâce à une souscription nationale fortement encouragée, la construction à Casablanca de la plus importante mosquée d’Afrique qui porte son nom et qui a été inaugurée le 30 août 1993, après sept ans de travaux...

Le temps du politique.

Sur le terrain des libertés publiques et grâce à l’action conjuguée des trois organisations nationales, O.M.D.H., Association marocaine des droits de l’homme, Ligue marocaine de défense des droits de l’homme (L.M.D.D.H.), la défense des droits de l’homme a marqué certaines avancées dans l’opinion publique et dans le débat politique national sans pour autant parvenir à infléchir la position des autorités sur la délimitation des espaces de liberté et le champ de consensus obligé. Pour les dirigeants, le Maroc n’a pas de détenus politiques, mais seulement des « traîtres » qui ont commis des délits contre le triangle sacré de « l’islam, de la monarchie et du Sahara ». Les décisions d’amnistie et les mesures d’élargissement concernant les détenus continuent de relever du rituel makhzénien et du fait du prince. Alors même que les autorités du royaume préparaient avec leurs homologues français d’importantes manifestations culturelles pour faire de 1990 l’année du Maroc, le débat sur la question des droits de l’homme était relancé à l’occasion d’un rapport d’Amnesty International sur des « pratiques de torture contre certains prisonniers d’opinion et les mauvais traitements contre les personnes maintenues en garde à vue ». Pour couper court à la violente controverse qui l’oppose à cette organisation, le gouvernement marocain entend opérer des concessions pour soigner l’image démocratique d’un État qui veut s’ancrer à l’Europe occidentale et méditerranéenne. Sans paraître céder sur l’essentiel, le roi opte pour un traitement « marocanisé » des droits de l’homme en instituant un Conseil consultatif dont la composition et la mission relèvent d’une certaine stratégie de contrôle social et d’intégration politique. Ses trente-six membres sont en effet choisis soit directement par lui soit sur proposition des diverses organisations nationales, leur rôle principal étant d’éclairer, d’informer, d’alerter le souverain sur les insuffisances, les excès ou les erreurs qui seraient relevés au regard du respect desdits droits de l’homme, et de proposer les mesures destinées à réaliser un « plein État de droit ».

Dans la perspective des élections générales de 1990, les partis politiques d’opposition comme de la majorité ont réuni leurs congrès nationaux pour redéfinir leurs orientations programmatiques et se préparer à conforter ou à élargir leurs assises sociales. Le rôle moteur indispensable du secteur public pour réactiver le secteur industriel et atténuer les déséquilibres régionaux y est réaffirmé, sans opposition de principe à des « privatisations » sélectives touchant le secteur concurrentiel et ménageant l’emploi. L’autre point fort du programme qui le distingue de l’U.S.F.P. concerne la référence explicite à l’islam comme principe de moralisation et de régulation de l’ordre économique et social. Cette surenchère sur le religieux s’étend à la politique éducative et culturelle qui doit garantir la primauté de la langue arabe et protéger la société marocaine contre l’influence des modèles culturels étrangers, véhiculée notamment par la francophonie. En dépit des réels efforts dans la rénovation de leurs discours et de leurs instances dirigeantes, les deux partis d’opposition parviennent difficilement à dépasser les limites de leur insertion sociale et les contradictions de leur ligne idéologique : le poids des référents du passé est encore présent dans le choix des hommes et la définition des programmes, tandis que leur vocation hégémonique à représenter l’ensemble de la société a du mal à s’accommoder au principe du multipartisme comme à la tradition du contrôle de la société rurale par l’administration makhzénienne.

Fidèle à une pratique déjà éprouvée en 1980 et 1983, le roi décidait de reporter de deux ans les élections générales et de faire approuver cette mesure par un référendum. En fixant cette nouvelle échéance qui s’adresse en réalité aux Nations unies et à ses adversaires internationaux, le roi entendait se libérer de toute tension interne pour renforcer la position du Maroc dans les négociations et la tenue du référendum saharien. En dépit des positions nuancées des partis d’opposition, soucieux de disjoindre les enjeux extérieurs et intérieurs du scrutin, l’opération se révèle unanimiste avec un taux de 98,83% de participation et 99,98% de oui. Derrière la dimension plébiscitaire de ce vote, qui s’inscrit dans le champ consensuel de la politique saharienne, le roi a pu néanmoins décoder l’appel pressant de certains partis à mettre en œuvre des changements institutionnels ou plus directement politiques et des mécanismes démocratiques qui puissent répondre aux attentes de la société civile marocaine, à l’instar des processus de démocratisation qui ont gagné l’Europe de l’Est et d’autres pays du monde.

Largement éprouvées par la controverse sur les droits de l’homme, les relations entre le pouvoir et l’opposition ont également connu de sérieuses tensions dans le débat autour de la politique économique et sociale du gouvernement. Au projet de loi de finances rectificatif placé sous le signe du désengagement économique de l’État et situé dans le droit-fil des stratégies néo-libérales, les quatre partis d’opposition, Istiqlal, P.P.S., U.S.F.P. et O.A.D.P. répondent en scellant leur alliance par le dépôt, pour la deuxième fois dans l’histoire parlementaire du Maroc, d’une motion de censure contre la politique du gouvernement. Malgré le rejet de cette motion, les débats souvent agités et passionnés vont laisser des traces et dessiner des évolutions plus contrastées dans le jeu jusqu’ici très feutré des relations politiques entre la monarchie et l’opposition et dans leur perception respective des enjeux nationaux que le consensus saharien finissait par dissoudre dans un unanimisme confortable et pernicieux. Au-delà de cette procédure parlementaire, l’opposition a cherché essentiellement à en faire un test décisif pour sa crédibilité politique et sa capacité d’union pour les prochaines échéances électorales. Même s’il a feint de négliger ce geste symbolique d’intimidation à l’adresse du Makhzen, le régime a pris conscience des problèmes sous-jacents aux critiques répétées de l’opposition, et a paru décidé à faire des concessions pour apaiser le mécontentement social et atténuer les risques d’une déstabilisation politique pour une économie en mal d’emplois et de concours financiers. À preuve, la consultation par le roi des formations de l’opposition au sujet d’une révision de la Constitution à laquelle l’Istiqlal a fait plusieurs fois allusion dans son discours sur l’État de droit et la démocratisation, partagé à quelques nuances près par des partis de la majorité tels que l’U.C. et le R.N.I. Mise à rude épreuve dans son attitude par rapport à la position du régime sur l’occupation irakienne du Koweït, l’opposition s’est efforcée dans cette crise de préserver la dynamique unitaire en utilisant la thématique du nationalisme arabe à des fins de stratégie politique interne. L’accumulation des pressions internationales - campagne médiatique sur les droits de l’homme, publication du plan de paix de l’O.N.U. sur le Sahara - ainsi que le durcissement des tensions sociales qui se sont surimposées durant toute cette crise ont également conforté la démarche unitaire de l’Istiqlad et de l’U.S.F.P. qui se sont engagés à soutenir la grève générale de décembre 1990, lancée par leurs organisations syndicales apparentées, l’Union générale des travailleurs marocains (U.G.T.M.) et la C.D.T.

L’« effet Golfe. »

Face à la crise du Golfe (1990-1991), le roi a dû gérer avec beaucoup de circonspection les contradictions liées à l’engagement ambivalent du Maroc dans une opération militaire, « au service du droit international » et dans une mobilisation de l’« Occident impérialiste » contre la nation arabe. Du côté du pouvoir, on s’est attaché à justifier cet engagement, de manière à ne pas heurter la sensibilité toujours présente de l’arabisme dans l’inconscient collectif. Sur le plan juridique, c’est le respect des principes du droit international affirmés dans la Charte de l’O.N.U. et celle de la Ligue des États arabes qui est avancé. Sur le plan diplomatique, c’est la fidélité à une solidarité arabe, maintes fois éprouvée dans la lutte pour la cause palestinienne et l’organisation des conférences sur la paix au Moyen-Orient. Mais les développements militaires du conflit vont épuiser l’élasticité de la stratégie du « grand écart » et modifier les attitudes des partis politiques et de l’opposition marocaine, jusqu’ici enfermés dans un discours de solidarité périphérique qui les dispensait de choisir clairement leur camp. L’entreprise délibérée de destruction massive de l’Irak transforme considérablement la perception des acteurs et des enjeux du conflit. C’est par rapport au binôme Occident nation arabe que se positionnent les acteurs marocains et se mobilisent les masses, l’« effet Golfe » ne pouvant plus être appréhendé à la seule aune du rationnel, mais relevant également et surtout de l’émotionnel qui induit une réaction unanime d’identification aux Irakiens et ravive les sentiments d’injustice et d’humiliation que représente cette guerre pour la nation arabe.

Devant la montée de la pression populaire, le roi s’est finalement résigné à autoriser le 3 février 1991 une manifestation de soutien à l’Irak qui a rassemblé à Rabat entre 300 000 et 500 000 personnes, dont 10 000 à 20 000 participants appartenant au mouvement islamiste. La très grande habileté du roi tient précisément à avoir su résister à la tentation répressive et laissé s’exprimer un populisme idéologique qui, en alignant les dominants sur les dominés, a préservé au moins fictivement l’unité apparente de la société marocaine. En effet l’État marocain n’en est pas sorti très affaibli, ni sur le plan de sa légitimité, ni dans ses capacités matérielles et financières. La brièveté et l’issue du conflit, tout comme le rôle extrêmement limité de l’intervention des F.A.R., lui ont sans aucun doute permis d’oblitérer son alignement politique, si ambigu soit-il, sur la coalition, et de continuer à bénéficier de l’aide extérieure sur laquelle reposent une grande partie de la solidité du système étatique et la stabilité de l’ordre socio-politique interne. Néanmoins, pour s’assurer les concours financiers occidentaux, le régime marocain a dû faire preuve d’une certaine flexibilité en matière de droits de l’homme, et donner quelques assurances aux revendications intérieures de l’opposition momentanément éclipsées par la crise, sur la réforme des institutions et le « renforcement de l’État de droit ».

La démocratisation en question : changement ou continuité de l’ordre politique ?

La perspective des élections législatives prévues pour la mi-1992 a décidé les deux formations d’opposition, Istiqlal et U.S.F.P., à renouer leur alliance et à constituer un front commun pour l’instauration d’une « démocratie authentique ». Cette réactivation de la dialectique démocratique nationale tient aux effets conjugués et interactifs de plusieurs facteurs d’ordre interne et international : les partis d’opposition et leurs syndicats n’entendent pas laisser se développer cette nouvelle culture de l’émeute comme régulateur des crises politiques et sociales, ni se répéter des phénomènes de violence dont ils risquent de ne pas tirer tous les bénéfices, et qui peuvent faire le lit des islamistes et autres extrémistes. Même si le roi leur paraît encore, comme à beaucoup d’autres groupes politiques et sociaux, le meilleur rempart contre la contagion des mouvements intégristes voisins, et l’arbitre nécessaire entre les luttes d’intérêts et d’influence des clientèles du système, l’opposition a pris l’exacte mesure du poids idéologique des classes moyennes urbaines et de leurs profondes aspirations à faire évoluer le Maroc dans le sens de l’enracinement de l’État de droit, du libre jeu démocratique et des libertés réelles.

Même dans l’affaire du Sahara, elle tend de plus en plus à se désolidariser de l’option référendaire jugée « dépassée » et dangereuse, et à justifier son désengagement, devant les manœuvres et les atermoiements répétés de la démocratie hassanienne au mépris des conditions du consensus initialement fixées entre elle et le roi. La question sociale centrée autour de l’emploi ne manque pas de l’inquiéter au même titre qu’elle préoccupe l’ensemble des acteurs politiques et des partenaires économiques et sociaux en dépit des bonnes intentions du pouvoir et des premières propositions d’action mises au point par le Conseil national de la jeunesse et de l’avenir (C.N.J.A.) pour endiguer la croissance du chômage et parer aux demandes les plus urgentes des chômeurs diplômés. Faisant écho aux projets de révision institutionnelle annoncés par le roi, l’Istiqlal et l’U.S.F.P. vont s’engager dans une stratégie d’union centrée sur la réforme des institutions qu’ils considèrent comme la clé du changement. Sur le terrain des droits de l’homme, des progrès sont réalisés, allant des gestes traditionnels et symboliques de clémence aux mesures les plus marquantes dans l’ordre juridique et les pratiques judiciaires du royaume chérifien. Peu de temps avant la visite du roi aux États-Unis, en septembre 1991, deux décisions spectaculaires interviennent, reflétant la volonté du Maroc de régler définitivement le douloureux dossier des droits de l’homme. Abraham Serfaty, militant marxiste-léniniste et fondateur du mouvement Ila al Amam, est libéré de la prison de Kénitra, où il purgeait depuis dix-sept ans une peine de réclusion à vie, sans avoir bénéficié d’une grâce ni d’une amnistie. Afin que nul ne donne l’impression de céder sur le fond et de renier ses convictions, les autorités marocaines ont choisi une solution juridique pour le moins spécieuse - la « découverte » de la nationalité brésilienne d’A. Serfaty - pour justifier l’expulsion vers la liberté du plus ancien prisonnier de conscience du monde depuis la libération de Nelson Mandela. Quelques jours après, le bagne de Tazmamert, cette prison « fantôme » qui aux dires des autorités n’existait que dans l’imaginaire des gens malveillants, était rasé et les détenus qui y croupissaient depuis 1973 dans des conditions qualifiées d’« effroyables » par Amnesty International étaient transférés dans des établissements pénitentiaires à Kénitra et Meknès pour y être « remis en forme ».

En 1992, l’idée du changement institutionnel paraît acquise dans l’esprit de tous les acteurs politiques et semble s’imposer de manière évidente comme une nécessité à la fois politique et juridique. L’intégration effective des forces politiques au système monarchique ainsi que l’adhésion plus ou moins explicite aux spécificités religieuses et historiques de la société marocaine fournissent la stabilité politique indispensable à la mise en œuvre de changements en même temps qu’elles vont en définir les limites. Loin de remettre en cause le régime et ses principes fondateurs, la revendication unanime et prioritaire a porté sur la moralisation des consultations électorales et le déroulement d’« élections libres, loyales et crédibles », principale condition à l’approfondissement de la démocratie et à la consolidation des institutions. La deuxième exigence, encore plus politique, concernait la constitution d’un gouvernement véritablement représentatif de forces politiques homogènes et chargé d’appliquer le programme d’action qui lui a valu la confiance du corps électoral.

Sans aller jusqu’à céder à toutes leurs revendications, le roi entend offrir à l’opposition des gages d’ouverture dans la préparation et la sincérité du scrutin. L’âge de la majorité électorale est abaissé de vingt et un à vingt ans, la présidence des bureaux de vote, auparavant dévolue au préfet ou à l’autorité locale, est confiée au président du conseil municipal, et l’éventualité d’une alternance gouvernementale n’est pas écartée. Quant au projet de révision soumis à référendum le 4 septembre 1992, les amendements apportés vont dans l’ensemble dans le sens des propositions de l’opposition sans répondre pourtant aux attentes qu’elle jugeait essentielles pour traduire de véritables avancées démocratiques. Le gouvernement se voit doté d’un nouveau statut juridique, qui lui confère une certaine autonomie et renforce sa cohésion interne ; la position du Premier ministre est confortée du fait de son pouvoir de proposition dans la nomination des autres ministres, mais son rôle de chef de gouvernement n’est toujours pas reconnu, puisque sa fonction reste limitée à la coordination et non à la direction des activités gouvernementales. Le Parlement se voit confier l’investiture du gouvernement, et son pouvoir de contrôle sur l’action gouvernementale est renforcé par la possibilité de créer des commissions d’enquête. En matière de libertés et d’État de droit, le projet comporte des éléments de réformes significatifs : l’affirmation dans le préambule de l’attachement du Maroc aux droits de l’homme, tels qu’ils sont universellement reconnus, la création d’un Conseil constitutionnel se consacrant à titre principal au contrôle de la constitutionnalité des lois, et dont la saisine est élargie au profit du quart des membres de la Chambre des représentants, la soumission de la promulgation des lois à un délai de trente jours.

En dépit des larges concessions que le projet de révision accordait à ses revendications, l’opposition s’est montrée divisée sur l’appréciation globale du texte, l’Istiqlal et l’U.S.F.P. étant même très déçus par ses insuffisances notoires à propos du pouvoir assigné au gouvernement en tant qu’organe exécutif, et des moyens législatifs conférés au Parlement. À l’exception du P.P.S. qui, s’estimant satisfait sur le fond, se prononçait pour le oui au projet de Constitution, les autres partis du Bloc démocratique décidaient après des débats aussi longs qu’animés la non-participation au scrutin référendaire. La grogne de la base militante des jeunes et des syndicalistes a beaucoup joué dans le choix de ce compromis boiteux, qu’ils ont imposé à leurs dirigeants pour s’opposer à une réforme jugée trop superficielle et « complice de la monarchie absolue ». Malgré les consignes de boycottage données par l’opposition, la révision constitutionnelle fut approuvée à une écrasante majorité le 4 septembre 1992, avec 99,98% des suffrages exprimés, et avec un taux de participation de 97,4%.

S’appuyant sur des révélations et des témoignages avérés de truquage, l’opposition a qualifié de « ridicules » les résultats annoncés, notamment d’un taux de participation jamais enregistré de mémoire d’expert, et déploré la « perte de crédibilité du processus démocratique au Maroc dans l’opinion internationale ». L’Istiqlal et l’U.S.F.P. n’ont pas pour autant remis en cause leur participation aux élections communales prévues pour le 16 octobre. Ces élections se sont déroulées dans une atmosphère de relatives transparence et crédibilité, et leur résultat a comporté de nombreuses surprises. Tout d’abord le franc succès du R.N.I. arrivé en tête avec 22% des sièges, bien implantés dans le monde rural et les villes moyennes. Il précède les sans-appartenance politique (S.A.P.), ces personnalités indépendantes accusées par l’opposition d’avoir été suscitées par le ministère de l’Intérieur, qui ne recueillent que 13,9% des sièges alors qu’ils affichaient le plus grand pourcentage de candidats. La deuxième surprise a concerné l’U.C., premier parti politique de la majorité sortante, qui obtient 13,8% des sièges et dont la quasi-totalité des membres du bureau politique échoue. L’Istiqlal, classé quatrième, perd également du terrain avec 12,50%, lui qui briguait de 50 à 60% des sièges et a pratiquement comme l’U.C. le même nombre d’élus, alors que le nombre de circonscriptions a augmenté de 30%. Autre déçu, le P.N.D. qui, avec un score de 7,6%, se place au septième rang des formations politiques alors qu’il occupait le quatrième en 1983 avec 11,90% des sièges. Du côté des satisfaits, on trouve les partis à dominante berbère M.P. et Mouvement national populaire (M.N.P.) que la concurrence a plutôt stimulés et confortés puisque au total ils remportent 22% des sièges contre 12% en 1983, avec de bons scores dans leurs terroirs naturels du Rif, du Moyen et du Haut Atlas. Restent l’U.S.F.P. et le P.P.S. qui ne réalisent pas dans l’ensemble les scores correspondant à leurs espérances et à la campagne active qu’ils ont menée. Ils enregistrent toutefois un progrès par rapport aux précédentes communales, avec 7% des élus au lieu de 3,48% en 1983 pour l’U.S.F.P., qui dirigera les deux tiers des communes de Casablanca et de Rabat, et 0,82% pour le P.P.S. au lieu de 0,12%.

Ces résultats ont été diversement accueillis et interprétés par les autorités et les formations politiques, le ministère de l’Intérieur se félicitant de la « transparence » des élections et parlant de « vote sanction visant les élus en place », tandis que l’opposition dénonçait le dévoiement du jeu électoral par l’achat notoire des suffrages populaires et la manipulation des listes électorales par les transferts et les recrutements d’inscrits non résidents dans de nombreuses circonscriptions.

Sitôt après l’annonce de la tenue des élections législatives, l’opposition a multiplié les mises en garde à l’adresse du gouvernement pour rétablir un climat de détente politique et engager un dialogue sérieux sur les conditions de sincérité du processus démocratique. Devant le sérieux et l’intransigeance des revendications formulées dans un mémorandum, le roi décide de reporter les élections législatives du 30 avril au 25 juin 1993 pour se donner le temps et les moyens d’offrir au Maroc comme à l’étranger « l’image réelle du pays » au terme « d’un jour de clarté, de transparence et d’honnêteté ». Le contexte politique passablement terni par les affaires de Noubir Amaoui, secrétaire général de la C.D.T. condamné pour « propos injurieux », et du commissaire Tabet, condamné à mort pour viols, se prête à la recherche d’un accord sur les conditions et les garanties de la consultation. Un dispositif est mis sur pied par le gouvernement faisant droit aux principales revendications de l’opposition sur la révision des listes électorales, le contrôle des votes par les magistrats et l’accès des partis en lice aux médias officiels. Amorcée dans un cadre juridique relativement équitable et dans un contexte d’ouverture politique, la campagne électorale s’est déroulée dans un climat idéologique plutôt consensuel ponctué par des discours programmes assez proches tant dans leurs objectifs économiques et sociaux que dans leurs références islamiques. Plus animée en ville qu’à la campagne, elle n’a pas toujours permis de mobiliser une jeunesse marocaine partagée entre sa constante réserve devant l’inanité des jeux électoraux d’une classe politique qui lui paraît peu représentative du pays réel et son scepticisme sur la capacité réelle de ses représentants politiques à relever les défis économiques et sociaux. Les vrais enjeux de ces élections lui paraissent insaisissables, et difficiles à infléchir dans la mesure où elle a conscience que le pouvoir est ailleurs, du côté du Palais où se décide la véritable politique du pays. Expression générale de ce désintérêt ou marque significative de protestation contre le travestissement du jeu électoral par l’administration, le taux de participation a été faible (62,75%) et, paradoxalement, l’a été beaucoup plus à la campagne qu’en ville.

Les résultats de ce premier tour au suffrage universel direct ont consacré une très nette poussée des deux principales formations de l’opposition, l’Istiqlal et l’U.S.F.P. qui, à la faveur des candidatures communes, obtiennent respectivement 43 et 48 sièges. Tout en devançant les partis de la majorité sortante (M.P., R.N.I. et U.C.) qui emportent 32, 28 et 27 sièges, l’opposition n’apparaît pas totalement majoritaire puisque, malgré l’apport des 6 élus du P.P.S. et des 2 élus de l’O.A.D.P., elle ne parvient à rassembler que 99 députés au regard des 118 députés que peut revendiquer la nouvelle majorité élargie au P.N.D. et au M.N.P. Ce succès numérique permet néanmoins de crédibiliser la volonté d’ouverture démocratique du roi, même si de nombreuses et flagrantes violations ont marqué le vote dans plusieurs régions. Il autorise même certains responsables et commentateurs politiques à avancer l’hypothèse d’une alternance vers une nouvelle coalition majoritaire et gouvernementale, dont la Koutlah serait le noyau dur. Le très large renouvellement du Parlement, où 187 nouveaux élus dont 2 femmes font leur entrée, accréditerait également la tentation du pouvoir d’opérer un réel changement gouvernemental et d’engager le pays dans une « cure d’alternance » destinée à combler le déficit social et à accroître la justice fiscale. L’élection du dernier tiers (111) des députés au suffrage indirect devenait alors le principal enjeu de ces desseins politiques, puisqu’elle devrait dessiner la nouvelle configuration majoritaire du Parlement. Au terme de ce dernier scrutin tenu en septembre 1993, les partis d’opposition ne totalisaient que 123 sièges, restant assez loin de la majorité absolue de 167 sièges que la majorité sortante pouvait tout juste atteindre avec l’appui des 13 voix des divers droite et indépendants.

Grand perdant de ces élections, le R.N.I., qui avait quitté la majorité sortante et opéré un recentrage vers l’opposition dans la perspective d’une alternance « socio-démocrate », ne permettait pas d’envisager avec ses 41 sièges une coalition mathématiquement majoritaire. En dépit d’un progrès notable en sièges, l’U.S.F.P. demeurant avec ses 52 députés le plus important groupe parlementaire, le Bloc démocratique était amené à renouer avec son dilemme historique : refuser de participer à des élections dont il ne peut maîtriser les règles ni infléchir la signification réelle qui dans l’esprit du roi les assimile au choix populaire de simples conseillers du prince, ou bien espérer dynamiser la vie politique et réformer par avancées successives le système de l’intérieur, au risque de cautionner le jeu malsain et préfabriqué d’une démocratie formelle distillée à dose homéopathique. Une première réponse à ce dilemme est apparue du côté de l’U.S.F.P., sous la forme de la démission d’Abderrahmane Youssoufi, le secrétaire général qui avait succédé au leader historique de cette formation, A. Bouabid, décédé en janvier 1992. Présentée comme une protestation contre les « truquages de l’administration » et « le climat général » des dernières élections, la démission de cette personnalité très respectée pour son intégrité et son sens du dialogue signifiait surtout le refus définitif de cautionner une participation quelconque de l’U.S.F.P., au prochain gouvernement, comme certains pouvaient encore l’envisager après le dernier scrutin de septembre. La deuxième réponse, dans le droit-fil de cette prise de position, a été la décision prise en commun par l’U.S.F.P. et l’Istiqlal de rester dans l’opposition et de préserver leur unité en refusant toute responsabilité gouvernementale.

Engagées pour sortir du blocage et parvenir dans l’esprit de la nouvelle Constitution à former un gouvernement homogène et adapté à la signification politique des dernières élections, des consultations entre le roi et les différentes formations politiques aboutissent à un constat d’échec. Le roi s’est déclaré « consterné » par les exigences de l’opposition qui souhaitait, outre l’annulation des élections du tiers des députés au suffrage indirect, détenir le poste de Premier ministre et les départements stratégiques des Affaires étrangères, de la Justice et de l’Intérieur : une revendication qui rappelait étrangement le temps des premières luttes et des tractations décisives de l’indépendance entre la monarchie et le Mouvement national qui prétendaient convertir leur capital respectif de légitimité historique en contrôle hégémonique du pouvoir d’État. Estimant que les revendications ministérielles de l’opposition étaient infondées, dès lors qu’elles touchaient des domaines d’action relevant et du pouvoir d’État et de la tradition du Makhzen, le roi décide de reconduire Karim Lamrani à la tête d’un cabinet essentiellement composé de technocrates.

La monarchie marocaine entre transition et succession (1994-2000). L’aboutissement du projet royal d’« alternance »

Bien qu’ayant tourné court, le projet royal visant à instaurer une alternance à l’issue des consultations électorales ne semble pas totalement évacué du champ des possibles. Le roi n’entend pas, en effet, laisser le régime s’installer dans un immobilisme politique qui pourrait nuire aux intérêts nationaux à l’heure des mutations économiques et technologiques commandées par son entrée dans l’O.M.C. et son association avec l’Union européenne, et à l’horizon immédiat des difficiles échéances sahariennes. La tâche du gouvernement dirigé par Abdellatif Filali, nommé en mai 1994, se révèle des plus difficiles ; il doit faire face à une sécheresse particulièrement sévère qualifiée de « catastrophe nationale », et remédier aux graves déficits sociaux et structurels dénoncés par la Banque mondiale dans un rapport alarmiste.

Consensus monarchique autour d’une réforme constitutionnelle  

Lors de la rentrée parlementaire de l’automne de 1995, le souverain s’appuie sur cette étude pour appeler à un changement profond dans l’approche et la résolution des enjeux nationaux, et relance également l’idée d’une « alternance raisonnable » dans le cadre d’un consensus autour des fondements constitutionnels du régime monarchique et des options économiques fondamentales de l’État. Le dialogue est renoué avec l’annonce de l’organisation d’un référendum constitutionnel. Hassan II propose d’instituer un système bi caméral comprenant une Chambre des représentants, entièrement élue au suffrage universel direct, et une Chambre des conseillers, composée des délégués des collectivités locales, y compris les régions, et de représentants élus par les différents corps de métiers et catégories socio professionnelles du pays. Les quatre partis de l’opposition réunis dans la Koutla, le Bloc démocratique, adressent au roi, dans cette perspective, un mémorandum de réformes politiques et constitutionnelles qui remettent en cause plusieurs prérogatives royales. L’accent est mis notamment sur le renforcement des droits de l’homme, la consolidation des compétences du Parlement et des attributions du gouvernement et la nécessité de réduire le poids du ministère de l’Intérieur. Présenté en avril 1996 à la Chambre des représentants, le projet de révision est rendu public à la fin du mois d’août. Certaines oppositions se manifestent dans les rangs de la Koutla entre les radicaux, qui jugent ce projet trop en retrait par rapport au mémorandum, et les modérés, qui veulent y voir, au-delà de l’intégration institutionnelle de leurs formations, un moyen d’accéder aux responsabilités gouvernementales. Cette révision induit, en effet, des changements patents dans l’architecture institutionnelle du pouvoir, notamment pour ce qui touche au statut et aux attributions du Parlement, sans réduire pour autant la prédominance de l’exécutif, et encore moins la prééminence de l’autorité du roi sur les autres pouvoirs constitués. Les articles 19, 35 et 72 consacrent la position hégémonique du roi dans l’édifice constitutionnel, du fait de l’étendue des domaines qui lui sont réservés explicitement ou au titre de ses qualités de commandeur des croyants et représentant suprême de la nation.

À l’exception du P.A.D.S. (Parti d’avant-garde démocratique socialiste), qui appelle au boycottage, et de l’O.A.D.P., qui recommande le non, les autres formations monarchistes et d’opposition confondues se prononcent pour un vote positif, dans l’espoir, pour la Koutla, que le référendum s’inscrive dans une « réforme démocratique globale », et que les prochaines élections soient « libres, saines et crédibles ». Le refus de l’O.A.D.P. entraînera une scission interne. La réforme est adoptée le 13 septembre 1996 à la quasi-unanimité, avec 99,5% des votants, pour un taux de participation de 82,95%.

Dans son discours d’ouverture de la session d’automne, le roi confirme la poursuite du processus, met en chantier la loi sur la régionalisation et s’engage à organiser des élections transparentes.

Une campagne d’assainissement des milieux d’affaires et de la vie politique se développe dans le pays, laissant bien augurer de la moralisation des opérations électorales à venir. La signature de l’accord tripartite gouvernement-patronat-syndicats, doublé du pacte d’honneur entre le roi et l’ensemble des partis politiques, conforte la détermination consensuelle des acteurs à s’impliquer dans la série des élections à venir, dont ils mesurent les enjeux potentiels de changement, notamment l’ancrage des mécanismes d’une alternance. Les textes concernant la région, les élections communales, professionnelles et législatives sont adoptés par la Chambre des représentants au printemps de 1997, permettant ainsi le déroulement des différentes consultations. Le premier scrutin est les élections communales, qui revêtent de l’importance dans la perspective du contrôle de la Chambre des conseillers. Les candidats sans appartenance politique (S.A.P.) sont les plus nombreux, suivis par ceux de l’U.S.F.P. et de l’Istiqlal (P.I.), qui n’ont pas réussi à présenter des listes communes. Bien que marqué par des facteurs et des enjeux locaux, le scrutin du 13 juin 1997 fournit quelques enseignements de portée nationale. Les partis du Bloc démocratique (P.I., U.S.F.P., P.P.S. et O.A.D.P.) arrivent en tête avec près du tiers des voix et des sièges, devant les partis de l’Entente nationale, le Wifaq, (U.C., M.P. et P.N.D.) qui subissent un tassement avec 30% des élus. Le bloc du « Centre », selon la nouvelle typologie du ministère de l’Intérieur (R.N.I., M.N.P. et M.D.S., Mouvement démocratique et social, dernier parti né en 1996 d’une scission du Mouvement populaire), se maintient avec 26% des sièges, tandis que les S.A.P. connaissent une régression importante en obtenant 10% des voix. Aucune majorité absolue ne se dégage de ce scrutin, en termes de logique arithmétique, et le succès numérique de la Koutla masque en réalité une très grande fragilité de l’union en raison du manque à gagner qu’enregistre l’U.S.F.P. par rapport à la forte progression de l’Istiqlal, en voix, en sièges et en présidences communales conquise au « deuxième tour ».

À l’approche des élections législatives de novembre 1997, la dynamique unitaire est relancée au sein de l’opposition, chaque parti s’attachant à maintenir le cap sur sa vocation à incarner « avec ses alliés une alternance aux gouvernements actuels ». Les appétits de pouvoir ouverts par la perspective de ce scrutin national ravivent du même coup des tensions partisanes d’ordre idéologique et stratégique, qui traduisent un déficit de démocratie interne et une forte résistance à promouvoir la relève générationnelle. Les tensions ont provoqué l’éclatement de certaines formations - O.A.D.P., P.P.S., M.N.P. - qui ont donné naissance à trois nouveaux micro-partis, le Parti socialiste démocratique (P.S.D.), le Front des forces démocratiques (F.F.D.) et le M.D.S. Autre nouveau venu dans le champ politique légitime, le courant islamiste modéré Réforme et Renouveau qui, pour prendre part au jeu électoral, a investi le parti du docteur Khatib, tombé en sommeil jusqu’ici, le Mouvement populaire démocratique et constitutionnel (M.P.D.C.). Sans atteindre les excès du passé, les résultats du scrutin, placé sous le sceau officiel de la transparence, sont entachés d’irrégularités. Ils ont pâti des nombreuses pratiques de détournement des voix perpétrées en amont par l’appropriation lucrative des suffrages et en aval par la transcription officielle des données corrigées. Certains chiffres demeurent chargés de sens, comme celui de l’abstentionnisme qui atteint 41,70%, le taux le plus élevé depuis l’indépendance, avec des pointes de 65 à 70% dans certaines circonscriptions, et celui des bulletins nuls, au nombre de 1 085 966, qui n’a jamais atteint une telle ampleur.

 Il en ressort une très faible légitimité pour les 325 représentants qui, au total, ne sont élus que par 44% des Marocains inscrits. Sur près de 12 millions d’électeurs inscrits, l’U.S.F.P. totalise 884 061 voix, et ses 57 élus, qui la placent en tête des partis en nombre de sièges, représentent à eux seuls environ 400 000 voix soit 6,30% des électeurs. On mesure là un des effets pervers du mode de scrutin uninominal à un tour, qui, en poussant à la multiplication des candidatures et en favorisant la dispersion de voix, contribue à dénaturer la logique du rapport nombre de voix/nombre d’élus dans la distribution des sièges entre les différents partis. Ainsi, l’Istiqlal qui arrive en deuxième position en nombre de voix, avec 43 746 voix de moins que l’U.S.F.P., n’obtient que 32 sièges ; par ailleurs, il dépasse de 192 569 voix l’Union constitutionnelle qui, elle, totalise 50 sièges...À s’en tenir à la lecture des chiffres officiels, on notera la poussée relative de l’U.S.F.P., certes très inférieure aux projections de ses experts en sociologie électorale, mais qui s’apparente à une sorte de revanche sur son allié et concurrent le P.I., auréolé de son succès aux communales. Ce dernier ressort passablement diminué de ce scrutin qui le ramène de 53 sièges en 1993 à 32, avec les échecs d’une grande valeur symbolique enregistrés par plusieurs membres de sa direction. Derniers surgeons de l’arborescence partisane, le F.F.D. avec ses 9 sièges et le P.D.S. avec 5 sièges, font autant, sinon mieux, que leurs branches mères respectives, le P.P.S. (9) et l’O.A.D.P. (4).

Quant au M.P.D.C., qui marquait l’entrée en jeu de la composante islamiste sur la scène institutionnelle et politique, il réalise un score notable, obtenant 9 sièges. Avec un total de 264 324 voix, soit le tiers environ des suffrages recueillis par l’U.S.F.P., il représente une force non négligeable. Du côté des partis de la majorité sortante, seul le R.N.I. peut se prévaloir d’un gain sensible, en passant de 32 à 46 sièges, ce qui conforte ainsi sa position de force d’appoint incontournable pour toute formule gouvernementale. Les partis du Wifaq sont tous en recul, l’U.C. passe de 66 à 50 élus et le Mouvement populaire de 54 à 40 sièges ; le P.N.D., déclinant de 17 à 10 sièges, est le grand perdant de ce scrutin, qui voit la défaite de son secrétaire général A. Kadiri. Autres partis qui tirent un réel profit de cette élection, le Mouvement national populaire, mouvement berbérophone rassemblé autour de M. Aherdane, le Mouvement démocratique et social, dernier-né de la mouvance berbère, qui enregistrent des gains conséquents en passant, le premier de 12 à 19 sièges, le second de 20 à 32, soit un score équivalent à celui du plus ancien des partis, l’Istiqlal.

Au-delà des réserves et des récriminations légitimes, ou purement tactiques, que la plupart des partis ont pu formuler à leur encontre, force est d’admettre que ces résultats ne paraissent pas répondre aux canons d’une véritable alternance fondée sur un « gouvernement homogène et fort », pouvant s’appuyer sur une majorité « nette et franche ». À mi-chemin entre le vote-sanction et le vote-surprise, ces résultats fournissent quelques sujets de satisfaction, notamment pour l’U.S.F.P., que la stricte arithmétique consacre comme premier parti politique et qui peut trouver dans ce succès relatif la marque d’un certain soutien populaire à l’image et au discours de changement qu’elle véhicule. Quant aux résultats obtenus par les autres composantes de la Koutla, ils sont peu propices à la constitution d’une majorité gouvernementale : l’échec des principaux ténors du P.I., joint à la déroute électorale de la formation, ressentie comme le produit d’une humiliation frauduleuse, ne prédisposent pas le P.I. à accepter de jouer les utilités, tout comme le P.P.S. et l’O.A.D.P., qui se trouvent affaiblis par les ponctions de voix opérées dans leurs rangs par le F.F.D. et le P.S.D. Le P.I. ira jusqu’à rejeter catégoriquement ses résultats, avec la menace à peine voilée d’un éventuel refus de siéger. La déroute de l’Istiqlal, la plus grave de son histoire, explique sans doute le climat de défoulement, de reniement et d’insurrection. Imputable, en partie, au zèle calculé de l’appareil administratif, cette décrue ne saurait s’expliquer totalement par cette rhétorique récurrente de la « machination frauduleuse » qui, en d’autres temps, a pu servir son audience et son poids électoral. D’autres facteurs ont joué. Certains sont communs aux autres formations et difficiles à contrôler, comme l’influence de l’argent dans la déréglementation du marché électoral ; d’autres sont plus spécifiques au parti et sans doute insuffisamment pris en compte : la surévaluation par l’Istiqlal de son avantage politique issu des récentes communales, la sous-estimation de la concurrence nationale de son allié l’U.S.F.P. pour le leadership du changement, et de son rival, le M.P.D.C., pour le lancement de l’islam sur le marché des valeurs politiques.

Le second acte des législatives, consacré à l’élection de la Chambre des conseillers, est comparable au premier tour, à quelques nuances près, notamment le taux de participation beaucoup plus élevé, conformément à la norme des scrutins indirects. Le choix des grands électeurs s’est porté sur les partis du Centre, R.N.I. et M.D.S., représentatifs du commerce, de l’industrie et de l’artisanat, et bien implantés au niveau des collectivités locales. La droite, rassemblée autour du Wifaq, a poursuivi son déclin et n’a pas réussi à fidéliser les suffrages du patronat, payant ainsi l’usure d’un pouvoir exercé sans partage. La Koutla, pour sa part, parvient à rattraper son déficit des communales en se hissant, avec l’appoint des syndicats alliés, la C.D.T. et l’U.G.T.M., à un score voisin de celui des deux autres blocs. Le scrutin du 5 décembre 1997 a, lui aussi, fourni son lot de surprises, dans la mesure où la répartition partisane des sièges ne correspondait pas au poids respectif des différents groupes d’appartenance des grands électeurs. Outre l’influence interventionniste des autorités administratives dans le processus de rééquilibrage, l’argent a pu jouer un rôle non négligeable dans la course aux investitures partisanes de la clientèle des S.A.P. qui avaient réalisé de très bons scores aux élections communales, professionnelles et salariales. Au total, la composition du Parlement s’ordonne, de manière presque paritaire dans les deux Chambres, autour de trois blocs d’importance sensiblement égale, ruinant du même coup les espoirs exprimés en haut lieu et largement partagés dans la classe politique d’une alternance issue des urnes, qui aurait couronné un grand rendez-vous démocratique.

L’opposition associée au gouvernement : une « alternance » concertée.

Une fois les tensions postélectorales apaisées, la voie semble ouverte à la mise en place d’une formule d’« alternance » qui serait issue moins des urnes que de l’aboutissement du dessein royal de faire accéder l’opposition au gouvernement. Le dispositif se fera en deux temps : d’abord la nomination comme Premier ministre, le 4 février 1998, d’Abderrahmane Youssoufi, leader emblématique du Mouvement national et secrétaire général de l’U.S.F.P., premier parti en sièges de la Chambre des représentants ; ensuite, la constitution, le 14 mars, de l’équipe gouvernementale, au terme d’un long processus de consultations, justifié par la nécessité d’élargir la composition à des formations extérieures à la Koutla et de parvenir à une répartition acceptable du nombre et des domaines des postes ministériels. Dominé par l’U.S.F.P. qui hérite des portefeuilles de premier plan - Finances, Agriculture, Habitat et Aménagement du territoire, Solidarité et Emploi - le gouvernement fait une assez large place aux formations centristes du M.N.P. et du R.N.I. qui, à lui seul, obtient six postes ministériels, autant que l’Istiqlal. Fondé sur une coalition de partis, à défaut de s’appuyer sur une opposition majoritaire, ce gouvernement d’« alternance » a les traits d’un gouvernement de « cohabitation », dès lors qu’il ne dispose pas des ministères dits de « souveraineté » comme la Justice, les Affaires étrangères, les Affaires islamiques et surtout l’Intérieur. Cette empreinte royale, qui va jusqu’à maintenir les anciens titulaires, et notamment le très controversé Driss Basri à l’Intérieur, est très significative de la volonté d’Hassan II de garantir l’intangibilité de son hégémonie dans la conduite des affaires politiques, tout en chargeant les responsables de l’« alternance » d’en assurer la simple gestion. Fruit d’un long processus de négociations, et appelé à accepter un simple partage du travail gouvernemental, sans en avoir la « responsabilité suprême », ce gouvernement d’« alternance » semble procéder d’un accord politique préalable voulu par le roi et accrédité par une mise en scène constitutionnelle et électorale. Bien que le roi ait quelque peu renoncé à tenir en tutelle le Premier ministre, l’existence de ce compromis sera de nature à limiter la latitude d’action du gouvernement et le champ même des réformes inscrites sous le signe du changement. La déclaration de politique générale du Premier ministre n’aura de cesse de se référer à la volonté du roi, comme principe fondateur de son gouvernement d’alternance. Son programme politique s’inscrit dans le droit fil des secteurs prioritaires et des objectifs nationaux tracés dans les directives royales : Sahara, État de droit et justice, enseignement, moralisation des institutions, poursuite de la libéralisation économique dans un esprit de solidarité et de dialogue social...

L’empreinte du souverain est une gêne précisément pour des domaines porteurs de dynamique de progrès et d’alternative de changement .

Ainsi, en matière budgétaire, l’orthodoxie affichée dans les faibles engagements de la loi de finances semble résulter du poids encore important de certains acteurs informels du pays réel, qui structurent le champ administratif et économique et qui continuent de se considérer comme en dehors du pays légal. L’objectif de clarification du lien social et politique dont l’alternance est porteuse, par opposition à l’omnipotence du Makhzen, s’en trouve dès lors compromis. La crédibilité des réformes s’en ressent, en particulier celles qui se veulent à portée sociale et qui visent à une meilleure distribution des ressources. Autre exemple des limites de cette alternance ; la gestion politique du dossier éminemment sensible des droits de l’homme. En réinsérant cette question dans le champ du consensus, le roi a ouvert la voie d’une politique plus transparente, en autorisant en octobre 1998 la publication de la liste des victimes de violations, et plus juste, en reconnaissant, ultérieurement, le principe du droit à l’indemnisation des victimes et de leurs familles. Mais il a défini dans le même temps les limites qu’il entend assigner aux usages politiques du droit, puisque la question des recherches et des poursuites pénales envers les personnes responsables des violations des droits de l’homme est restée totalement éludée.

Dans un contexte politique dominé par la recherche constante de consensus vers « le bas » et de compromis au sommet de l’État, le gouvernement d’Abderrahmane Youssoufi peine à imposer ses réformes. Les tiraillements internes, les maladresses de certains ministres, la lenteur du processus législatif sont autant de facteurs qui entravent l’action du Premier ministre, confronté de surcroît à la force d’inertie, sinon d’opposition, incarnée par « son » ministre de l’Intérieur, dont l’« alternance » n’a guère entamé la puissance ni l’omniprésence sur tous les fronts sensibles du social et du politique. Après dix-huit mois d’une gestion gouvernementale dominée par les « socialistes », le bilan paraît plutôt réduit en termes de résultats et difficile à défendre au regard des nombreuses attentes de la société et des défis économiques à relever. Les signes les plus notables du changement se situent davantage dans le style de l’exercice du pouvoir et dans la nature des relations État-société que dans l’ampleur et la formalisation des réformes législatives. Dans la perspective d’une succession que l’aggravation de l’état de santé du roi tendait à accréditer, cette « alternance » apparaissait de plus en plus comme une sorte de pacte conclu entre Hassan II et Abderrhamane Youssoufi pour garantir une transition dynastique en douceur. Après le décès du souverain en juillet 1999, et au regard de signes de changement perceptibles dès les premiers messages et décisions du nouveau monarque, Mohammed VI, l’opinion publique est prête à croire que ce « pacte » a vécu.

Les incertitudes de la succession monarchique : transition démocratique ou continuité de l’ordre politique. ?

Le discours à la nation du jeune roi, le 30 juillet, qui a suivi une mesure de grâce de grande ampleur, donne le ton du changement, en mobilisant le lexique politique des organisations démocratiques modernes. Tout en se plaçant sous le signe de la continuité, le message se veut plus précis sur le volet social de la lutte contre la pauvreté et plus appuyé sur la consécration des libertés individuelles et collectives dans le cadre de l’État de droit. Sa vision réaliste des enjeux sociaux et des intérêts nationaux s’accompagne d’un soutien sans équivoque au gouvernement en place, qui laisse augurer d’une plus grande latitude d’action dans l’exercice des responsabilités du Premier ministre, de même que l’usage de l’expression explicite de « monarchie constitutionnelle » laisse supposer une lecture moins théologique du contenu de la Constitution, et, partant, une conception moins rigide de l’omnipotence de la monarchie. Fort d’une légitimité institutionnelle consacrée par l’allégeance quasi unanime des notables et des autorités politiques et religieuses, et porté par une très grande popularité, le nouveau roi semble disposé à consolider la modernisation du Maroc en prenant ses distances avec la « démocratie hassanienne ». La nomination d’un porte-parole du Palais et l’infléchissement de l’action du gouvernement vers les secteurs les plus sensibles, comme la justice, l’éducation, la lutte contre la pauvreté, les libertés publiques et le statut de la femme, donnent à voir une certaine volonté d’édifier un nouveau Maroc à visage plus humain et un réel souci de se forger une image de Roi citoyen.

Depuis son accession au trône, Mohammed VI a multiplié les actes significatifs de cette volonté de changement à tel point qu’on peut y voir une réelle rupture avec le testament politique de Hassan II et sa conception « makhzénienne » de l’exercice du pouvoir. La réouverture du dossier des droits de l’homme, le dessaisissement de Driss Basri de la question du Sahara, le retour spectaculaire d’opposants célèbres, en particulier Abraham Serfaty (sept. 1999) et la famille Ben Barka (nov. 1999), le voyage dans les provinces du Rif, l’annonce d’un statut d’autonomie pour le Sahara occidental, le renvoi hautement symbolique en novembre 1999 du ministre de l’Intérieur, si lié aux années de plomb du régime hassanien, les purges opérées au sein de l’appareil du ministère de l’Intérieur et de la Sûreté nationale, l’ouverture du débat national sur l’aménagement du territoire : toutes ses mesures laissent penser que le Maroc s’emploie, sous l’égide de son jeune roi, à éradiquer l’ancien système makhzen et à construire un État moderne et démocratique. Toutefois, cet engagement soutenu, décisif et audacieux du monarque soulève de sérieuses interrogations quant au changement attendu dans l’exercice et le partage du pouvoir politique. En effet, cet activisme royal contribue à marginaliser le gouvernement, d’autant plus que celui-ci semble disposé, paradoxalement, à jouer un simple rôle de gestionnaire dans un champ politique que le roi est déterminé à occuper et à dominer entièrement. À l’occasion d’un séminaire sur les petites et moyennes entreprises, Mohammed VI a rappelé de manière explicite ce qu’il attendait des fonctions et des responsabilités d’un gouvernement, dès lors que lui-même se réservait, dans le cadre des prérogatives royales, le soin d’élaborer les objectifs et la stratégie politiques, et de « distribuer équitablement le revenu et le produit du labeur ». Cette distorsion de plus en plus frappante entre l’action royale, très visible, et celle du gouvernement, qui paraît figée et en deçà des espérances dont il était porteur, développe un sentiment de malaise dans l’opinion publique et alimente un flot de critiques à l’adresse du gouvernement. Le roi, jeune et moderne, peu soucieux de l’étiquette et du protocole, entend non seulement moderniser le style de l’institution monarchique, mais aussi en assurer pleinement la continuité à l’instar de son père, en affectant ses hommes à des postes clés, en nommant des commissions royales chargées des grandes questions d’intérêt national et même en créant un fonds Hassan II pour le développement et l’équipement.

Alors que se développe un débat sur la nécessité de changer de gouvernement et sur l’opportunité d’élections anticipées, Abderrhamane Youssoufi entend maintenir le cap en respectant la « hiérarchie des priorités » et en intensifiant le rythme et l’ampleur des réformes. Dans cette transition complexe, la société civile peut être appelée à jouer un rôle déterminant, si l’on en juge par la vitalité militante des acteurs sociaux. Certaines associations de défense des droits de l’homme, insatisfaites du traitement purement compensatoire réservé aux victimes de la répression, s’activent pour demander la mise en accusation des responsables des sévices. La presse d’opinion n’a de cesse de pointer les excès et scandales en tous genres, avec une liberté de ton et de critique qui n’épargne aucun sujet tabou. Les syndicats protestent contre le nouveau Code du travail qui est mis en chantier et le durcissement des autorités à leur encontre, exprimant par là, en opposition au patronat, leur refus de toute flexibilité et de tout assouplissement du protectionnisme social. Les associations féminines sont de plus en plus nombreuses à se mobiliser en faveur du plan d’insertion de la femme, présenté en mars 1999 par le secrétaire d’État aux Affaires sociales et qui fait l’objet d’un blocage de la part du ministère des Affaires islamiques et des Habous, des oulémas, des islamistes du Parlement, et même de certains membres de partis de la coalition gouvernementale.

Ce mouvement par « le bas » d’une société en quête d’un nouveau contrat social ne saurait à lui seul garantir l’inéluctabilité d’une transition démocratique du régime, sur le modèle de l’Espagne de Juan Carlos, qui fait figure d’idéal type pour une grande partie de la classe politique marocaine. Les avancées démocratiques sont réelles, comparées à d’autres situations politiques au Maghreb ou dans le monde arabe, mais les logiques contradictoires makhzénienne et libérale sont encore trop pesantes pour que se dégage une volonté commune de redonner du sens à la compétition politique, en acceptant de soumettre la question centrale du leadership à la décision d’une majorité exprimée par des élections sincères. Dans le cas du Maroc, cela revient à poser la question éminemment sensible de la possible coexistence entre la suprématie royale et une légitimité alternative, autrement dit du glissement d’une monarchie gouvernante vers une monarchie régnante et constitutionnelle. La réponse est, pour l’essentiel, entre les mains du nouveau roi. Elle dépend également et très largement de la capacité de la classe politique à opérer des recompositions ou des alliances partisanes plus significatives, fondées sur des référents idéologiques porteurs d’un nouveau dualisme majoritaire.

La « Marocanité » du Sahara en suspens

Conforté par les succès militaires de sa stratégie des « murs » et accroché à sa position du référendum défendue à Nairobi, le Maroc a écarté tout espoir d’un règlement équitable et concerté, que la relance de la dynamique unitaire maghrébine laissait entrevoir. Pourtant, certains milieux d’affaires voire politiques finissaient, en raison du poids financier de cette guerre d’usure, par s’accommoder d’une solution de repli ou d’un accord de partage. Le Polisario continue pour sa part à accroître l’isolement diplomatique du Maroc au sein de l’O.U.A. et de l’O.N.U. pour l’obliger à se plier aux résolutions des deux organisations internationales. Pour en faciliter la mise en œuvre, deux séries de conversations sont organisées entre le Maroc et le Polisario, mais sans succès. Des divergences profondes continuent de les opposer, sur les conditions et la finalité du plan de paix, le Maroc s’appuyant sur la politique de « marocanisation » du territoire saharien pour se préparer à accepter un référendum contrôlé et confirmatif, le Polisario se fondant sur la reconnaissance internationale de « la réalité étatique » de la République arabe sahraouie démocratique pour faire entériner par un référendum l’autodétermination du peuple sahraoui. Prenant le relais de l’O.U.A., l’O.N.U. parvient après de nombreux contacts officiels et secrets, et au terme d’une mission sur le terrain, à élaborer un plan de paix qui est remis en août 1988 et qui paraît satisfaire le Polisario et le roi Hassan II. En effet, la perspective d’une solution référendaire s’inscrit dans un contexte politique et diplomatique qui paraît d’autant moins préoccupant pour le Maroc qu’il a acquis définitivement la maîtrise militaire du terrain et accompagné cette emprise par un effort considérable d’encadrement administratif et de modernisation économique du territoire.

En outre, le Polisario, longtemps récusé comme autorité légitime et perçu essentiellement comme un appendice algérien du leadership de Boumediene, ne représentait plus la même menace politique depuis le rétablissement des relations diplomatiques avec l’Algérie de Chadli Benjedid et le rapprochement des États maghrébins au plus haut niveau. Ainsi le roi finit-il par accepter la proposition d’un référendum selon la recommandation du secrétaire général de l’O.N.U., en août 1988, et par recevoir à Marrakech une délégation du Polisario, en janvier 1989. En juin 1990, le Conseil de sécurité des Nations unies adopte un plan de règlement global par la voie d’un référendum qui est placé sous son entière responsabilité et dont l’organisation sera confiée à la Minurso (Mission des Nations unies pour le référendum au Sahara occidental, créée en avril 1991). Ce plan va susciter une série de critiques au sein de toute la classe politique, et notamment dans l’opposition qui en conteste les « visées indépendantistes » et « les atteintes à la souveraineté du Maroc ». Pour les partis de l’U.S.F.P., du P.P.S. et de l’Istiqlal, ce référendum est devenu « caduc et dépassé », et sa tenue serait une épreuve difficile pour le régime marocain en raison des incertitudes qui pèsent sur la coopération du partenaire algérien et des risques de turbulence psychologique et politique qui peuvent se manifester au sein de l’armée et de la population sahraouie. Cette surenchère de l’opposition prend une signification tout autre que la simple reconduction de son soutien : c’est pour elle une manière de souligner que cette question est « l’affaire personnelle du roi » et de lui faire assumer l’entière responsabilité du traitement de ce dossier par le passé comme pour l’avenir. Dans l’esprit du régime, le Maroc doit se servir de l’idée du référendum, dont il a accepté le principe, pour conforter un état de fait plutôt qu’apporter une solution à un problème qu’il réfute et encore moins chercher à faire reconnaître une entité nationale « autre ».

La mise en œuvre de ce référendum va buter sur le désaccord entre le Maroc et le Polisario à propos des critères d’identification de l’électorat sahraoui. Le Polisario exige le respect scrupuleux du recensement espagnol de 1974 comme « critère unique des votants » tandis que le Maroc veut y inclure tous ceux qui actuellement vivent au Sahara et qui sont pour l’occasion d’authentiques Sahraouis. Aucune partie n’étant prête à accepter une solution qui conduirait à une défaite au référendum, le plan de paix était réduit à une pure fiction et l’O.N.U. contrainte par « souci d’impartialité » à repousser l’échéance jusqu’à la conclusion d’un accord sur les conditions pratiques de la consultation. Inquiétées par les déclarations des nouveaux dirigeants algériens qui se disaient contraints de respecter la « parole de leur pays » en tant qu’héritier d’une « pratique politique », les autorités marocaines ont même envisagé de traiter avec l’Algérie pour négocier un accord reposant naturellement sur la reconnaissance de la marocanité du Sahara, assortie de mesures d’autonomie régionale sur le modèle des Länder allemands. Le secrétaire général du Polisario acceptait même, pour sortir de l’impasse le plan de paix, d’ajouter aux 70 000 Sahraouis recensés une fourchette de 1 à 10% correspondant aux personnes que la conquête espagnole de leurs zones de nomadisme avait contraintes à aller se réfugier dans le territoire marocain ; il refusait cependant catégoriquement d’intégrer comme le demandait Rabat les 120 000 personnes supplémentaires qui auraient été déplacées durant la période coloniale.

Tout en invitant le Maroc et le Polisario à faire des efforts exceptionnels pour assurer le succès du plan de paix et à écarter toute provocation, le Conseil de sécurité n’a pu s’opposer à la décision marocaine d’étendre aux provinces sahariennes le déroulement des élections locales et nationales. En dépit de deux rencontres entre chefs de tribus organisées par l’O.N.U. en juin 1990 et novembre 1992 à Genève et de discussions « directes » tenues au printemps de 1993 à Laayoun en présence du représentant spécial de l’O.N.U., aucun accord n’a pu se dégager sur la définition du collège électoral pour l’autodétermination. Devant l’impossibilité évidente d’organiser le référendum avant la fin de l’année 1993, conformément à l’ultime échéance adoptée par le Conseil de sécurité, l’O.N.U. s’est résignée à différer la consultation au milieu de l’année 1994 avec un calendrier détaillé des pourparlers directs qui devra faire l’objet d’un rapport du secrétaire général Boutros Boutros-Ghali. Dans cette attente, fort d’un succès militaire que le Polisario cherche toujours à précariser par des raids isolés et par la menace constante d’une reprise de la guérilla, le Marocne négligeaucune démarche diplomatique ni aucune argumentation juridique pour faire aboutir ce plan de paix qui ne doit dans l’esprit de ses dirigeants que se surimposer à une récupération des « provinces sahariennes » largement engagée sur le plan économique et consacrée dans l’ordre juridique interne par les dernières consultations électorales de leurs populations. La marche de 30 000 volontaires du Sud marocain organisée en 1991, sorte de remake de la Marche verte, le soutien massif de l’État au développement économique de la région et à la promotion d’une classe d’entrepreneurs locaux, la défense résolue d’une conception extensive et exclusive de la territorialité marocaine du corps électoral illustrent la détermination du Maroc à poursuivre une stratégie d’épuisement psychologique des Nations unies et d’isolement politique et diplomatique du Polisario. L’usure du temps s’y ajoutant, les ralliements successifs de responsables sahraouis et non des moindres, comme Brahim Hakim, ont fortement ébranlé la cohésion interne et la légitimité internationale d’un mouvement qui a toute raison de redouter au côté d’une Algérie en pleine incertitude que, avec ou sans référendum de l’O.N.U., le Sahara occidental devienne marocain.

L’économie marocaine à l’épreuve

Pendant les quinze années qui ont suivi l’indépendance, les autorités marocaines ont porté la plupart de leurs efforts sur la reconversion des structures économiques héritées du Protectorat en vue d’établir les fondements d’une véritable « économie nationale ». Cette politique, axée principalement sur la valorisation des ressources naturelles et la reprise en main progressive de l’appareil de production, s’est appuyée sur un interventionnisme étatique important, et a donné lieu à la mise en place d’un processus de planification à partir des années 1960. Au terme de cette période, les plans mis en œuvre n’ont pas permis de surmonter la persistance d’une très faible croissance de la production globale, l’aggravation du chômage, l’insuffisance des taux d’épargne et d’investissement, ni les difficultés liées à une balance des paiements très vulnérable. Ainsi assiste-t-on, à partir de 1968, à une volonté réelle d’accroître le dynamisme de l’économie, ne serait-ce que pour mieux prendre en compte la pression démographique de plus en plus sensible. Le plan 1968-1972 et davantage encore le plan 1973-1977 portent la marque de ce volontarisme, à peine teinté d’égalitarisme social, et accompagné d’une stratégie de développement centrée sur des objectifs de croissance maximale. Si les résultats des premières tranches annuelles témoignent d’un développement réel, l’année 1977 va cependant reproduire les traits structurels des années passées, notamment le déficit alimentaire, l’augmentation du taux d’endettement et la hausse des prix, aggravés par les effets pervers de la crise économique des pays capitalistes et le poids financier de la guerre du Sahara. Pour réduire l’ampleur des déséquilibres, un plan triennal de stabilisation est adopté pour la période 1979-1980 visant à maintenir en priorité les équilibres financiers. Cette politique qui conduit les pouvoirs publics à abandonner l’option industrialiste du plan précédent ouvre une période de désinvestissement et de récession, sans que les équilibres s’améliorent pour autant. L’État est submergé par le gonflement de ses charges courantes et doit continuer de financer son déficit en recourant au marché financier international. De 1977 à 1980, l’endettement du pays passe de 3,9 millions à 7,1 millions de dirhams. Pour rompre avec cette thérapeutique de pause, un plan quinquennal ambitieux est adopté en 1981, qui prévoit un taux de croissance annuel de 6,5% et qui est placé sous le signe de la « relance économique et de mobilisation de toutes les ressources et potentialités tant humaines que matérielles ».

Les réformes entamées à l’égard du secteur public se traduisent par le désengagement de l’État des entreprises de caractère industriel ou commercial et par l’introduction d’une logique de marché dans le fonctionnement des autres. Une liste de cent douze entreprises privatisables est établie en 1989 avec un calendrier et un dispositif réglementaire pour leur cession au secteur privé. La libéralisation des prix et celle du commerce extérieur ont été institués dans le même esprit d’efficacité et de redynamisation des politiques industrielles et commerciales. L’exportation a bénéficié de mesures particulières de promotion et d’incitation en direction notamment des « investisseurs étrangers », avec la suppression de la condition de marocanisation ainsi que la levée du contrôle de l’Office des changes pour le transfert des capitaux et revenus. La politique agricole n’a pas échappé au mouvement de privatisation et de désengagement de l’État, de même que les secteurs de l’éducation et de la santé dont les niveaux supérieurs ont été progressivement cédés au secteur privé ou gérés selon la logique du marché. Cette politique de rigueur monétaire et financière a conduit à une sensible réduction de l’effort d’investissement de l’État et à un ralentissement du rythme de croissance qui s’est situé à une moyenne de 4% entre 1983 et 1989.

Bien que jugée satisfaisante au vu de ses résultats chiffrés en 1991 et d’une forte croissance due à une campagne agricole exceptionnelle, l’économie nationale reste fragile, et le Maroc continue d’être classé parmi les pays à risque important pour les banques internationales et les investisseurs étrangers. Le poids de sa dette extérieure qui demeure très lourde (21,1 millions de dollars en 1991) y contribue largement, d’autant que d’autres incertitudes demeurent : la faible diversité de ses produits exportés, notamment, au point que la perte d’un gros marché sur les phosphates ou une mauvaise saison agricole suffisent à creuser le déficit extérieur et à ralentir la croissance ; la montée persistante du chômage et des inégalités sociales qui ont ranimé en 1991 le débat sur les coûts sociaux et les effets pervers de la politique d’ajustement structurel. Cette politique a en effet creusé les écarts de revenus et de statut entre citadins et ruraux, petite bourgeoisie et bourgeoisie nationale, secteur productif et secteur informel, en même temps qu’elle a renforcé l’assise financière et les appétits d’enrichissement des groupes et/ou grandes familles marocaines. En 1992, l’activité économique marocaine a connu le plus profond creux conjoncturel de son histoire d’après l’indépendance. La tendance dépressive s’est progressivement propagée et a affecté par ricochet à travers les revenus les évolutions des principales composantes de la demande, notamment de la consommation. La sécheresse et la baisse des exportations constituent les facteurs exogènes qui ont principalement déterminé ce repli conjoncturel, mais les orientations de la politique économique ont aussi affecté la physionomie générale de l’économie. En effet, au cours de 1992, cinquième et dernière année d’un plan économique et social tombé dans l’oubli et totalement absent des discours officiels, l’action des pouvoirs publics s’est inscrite dans le prolongement du programme de l’ajustement structurel. Elle a privilégié l’assainissement de la situation financière et la sauvegarde des équilibres macro-économiques par rapport à la croissance immédiate.

Le produit intérieur brut a connu une nette régression de l’ordre de 3,5% contre une croissance notable de 5,1% en 1991. La production agricole, gravement touchée par la sécheresse, a connu une sérieuse décrue (- 30,4%) qui a fait passer la contribution de l’agriculture dans la structure du P.I.B. de 20,6%, en 1991, à 14,8%. Pour le secteur industriel, la plupart des activités ont été affectées par un retournement de tendance au second semestre. L’activité du bâtiment et travaux publics a poursuivi son mouvement à la baisse, et la valeur ajoutée du secteur à fléchi de 3,5% en volume. Le ralentissement de l’activité a entraîné une très nette détérioration du niveau de vie des ménages, de plus de 6%. Le ralentissement relatif des dépenses publiques associé à l’amélioration sensible des recettes ordinaires a contribué à redresser la situation des finances publiques avec une réduction substantielle du déficit global du trésor dont le ratio par rapport au P.I.B. a été de 1,7% : seul point de satisfaction dans ce bilan assombri par le recul de l’activité, le ralentissement de l’inflation avec une variation de l’indice du coût de la vie de 4,9% après une tendance haussière de 8,2% en 1991. Poursuivant la logique de la stratégie d’ouverture de son économie sur le reste du monde, le gouvernement marocain a décidé en janvier 1993 la convertibilité du dirham, conformément aux dispositions de l’article 8 des statuts du F.M.I. Cette décision n’a pas manqué de soulever de nombreuses interrogations, à la lumière des faibles performances externes de l’économie nationale en 1992 : le déficit commercial s’est aggravé en passant de 22,4 millions de dirhams à 28,9 millions, et le taux de couverture a enregistré un recul considérable : à peine 53,8% au lieu de 62,4% en 1991. Les avoirs en devises ont continué de progresser, mais à un rythme en nette décélération, et toutes les sources de générations de ces devises recettes phosphatières, recettes des transferts des résidents marocains à l’étranger, recettes de tourisme, gains de rééchelonnement - ont semblé quelque peu tarir. Par ailleurs, la décision de ne plus rééchelonner le service de la dette extérieure oblige à repenser sur de nouvelles bases la dynamique des finances extérieures.

La voie étroite de la libéralisation 1994-2000.

Si l’application d’un programme d’ajustement structurel entre 1983 et 1993 a aidé à rétablir les grands équilibres, la réalité économique reste fortement dépendante des performances contrastées de l’appareil de production, notamment de l’agriculture, dont les résultats soumis aux aléas climatiques conditionnent largement la croissance économique du pays. Le potentiel économique du secteur minier demeure important, en particulier, avec l’extraction et la transformation des phosphates, mais il n’est pas de nature à favoriser le développement de la grande industrie. L’industrie, dominée par le textile et le cuir, reste porteuse en matière de création d’emplois et d’exportation à destination de l’Europe, bien que la compétitivité de ces deux secteurs soit relativement faible. Malgré un taux de couverture performant, les exportations de produits agricoles et manufacturés concernent essentiellement des produits à faible valeur ajoutée. Le tourisme, autre fleuron de l’économie marocaine, a fini par retrouver, en 1996, un bon niveau de croissance, au prix de certaines réformes de structures. Quant aux transferts des ressortissants marocains à l’étranger, qui constituent avec le tourisme la plus importante source traditionnelle de revenus, ils connaissent une tendance à la baisse, en raison de la « sédentarisation » de la seconde génération d’émigrés.

Face aux défis structurels de l’économie, - accroître la richesse nationale, fournir des emplois et des revenus à une population contrainte à l’exode rural et soumise à la paupérisation urbaine - les autorités misent essentiellement sur le développement des exportations, l’attrait des investissements étrangers et l’offre d’une main-d’œuvre peu coûteuse. En optant pour l’insertion de l’économie dans le marché mondial, avec l’adhésion en 1994 à l’Organisation mondiale du commerce (O.M.C.), et la signature en 1995 de l’accord d’association avec l’Union européenne, les responsables entendent favoriser le développement des échanges, au risque d’avoir à engager de profondes réformes du secteur public et du cadre juridique des activités économiques. Un très important chantier législatif et réglementaire s’est ouvert, allant de la réforme du système financier et de l’activité bancaire à la privatisation des entreprises publiques, des réformes techniques et formelles qui ont permis de moderniser l’appareil de production et d’améliorer les résultats financiers globaux, sans pour autant enrayer les contre-performances économiques ni résorber les déficits sociaux. Ainsi, le déficit du budget a été réduit fortement, passant de plus de 12% du P.I.B au début des années 1980 à près de 2,3% en 1999, et le taux annuel d’inflation a été stabilisé à près de 2% en moyenne à partir du milieu des années 1990 atteignant 1% en 1999. Mais le taux de croissance du P.I.B. continue à être irrégulier et dépendant de la pluviométrie alors que les déficits sociaux sont devenus encore plus marqués, malgré l’amélioration d’un certain nombre d’indicateurs.

La performance de l’économie marocaine, mesurée en termes d’accroissement du P.I.B., a été faible en valeur absolue, depuis 1990, et très réduite lorsqu’on la compare à l’accroissement démographique - même si celui-ci est en ralentissement - que le pays connaît. Les mesures prises par le gouvernement « d’alternance politique » installé en 1998 n’ont rien changé à cette donne de structure. En l’espace de six années (1991-1997), le Maroc a enregistré quatre années de croissance négative pour deux années de croissance forte. La croissance largement positive du P.I.B. en 1994 fait suite à deux années successives de baisse, alors que celle de 1996 se situe entre deux années de fort recul. La progression réelle du P.I.B. par habitant serait ainsi de 0,8% annuellement entre 1991 et 1996. Cette progression erratique reste le fait des activités primaires, secteur agricole en tête, dont la production est très fluctuante. Or, non seulement le secteur agricole est en lui-même peu créateur d’emplois - même s’il continue à être le principal employeur (il intervient pour moins de 18% du P.I.B.) -, mais il demeure le secteur clé de l’économie nationale, affectant l’activité des secteurs secondaire et tertiaire. En parallèle à l’évolution peu encourageante du P.I.B. et en l’absence de politiques de redistribution permettant d’en atténuer les effets néfastes, le volet social est allé en se dégradant. Ainsi le nombre de pauvres, qui était passé de 6 millions à moins de 3,5 millions entre 1971 et 1991, a fait une poussée durant les dernières années, en augmentant en huit ans de près de 2 millions de personnes pour atteindre, en 1999, 5,3 millions d’individus. En contrepoint, les 10% de Marocains les plus riches consomment désormais quatorze fois plus que les 10% les plus pauvres. En 1999, plus de 50% de la population marocaine adulte était encore analphabète et près de 50% des enfants scolarisables n’étaient toujours pas à l’école. Mais, surtout, le taux de chômage est passé de 10% environ en 1982 à 16% en 1994. Désormais, il se situe à près de 25% en milieu urbain, affectant tout particulièrement les femmes, les jeunes et les diplômés. Au demeurant, rien ne laisse supposer que l’évolution du taux de chômage va s’inverser à court terme, puisque les investisseurs extérieurs continuent de bouder le Maroc et que les investisseurs nationaux restent sur leur réserve.

Au-delà de la conjoncture, ces résultats mitigés donnent la mesure des contraintes structurelles de l’économie marocaine, et des difficultés récurrentes des gestionnaires « socialistes » à pouvoir les lever ou du moins les maîtriser. Le climat des affaires et de l’investissement reste maussade, le dialogue social est en panne, et les opérateurs économiques sont toujours en attente des réformes de nature à stimuler la confiance. Dans sa déclaration de politique générale de janvier 2000, l’ancien Premier Ministre Abderrahmane Youssoufi a tenu à inscrire son bilan dans la durée, et opté pour une stratégie de croissance et de compétitivité impliquant une articulation plus dynamique et plus cohérente entre l’État et le secteur privé.

Enfermé jusqu’ici dans une attitude de gestion attentiste, le Premier ministre ne manque pas d’atouts pour réussir à ancrer la croissance de l’économie marocaine dans la voie du libéralisme social. Mais saura-t-il maîtriser les lourdes contraintes politiques, notamment l’hétérogénéité de son gouvernement, la volatilité de sa « majorité de circonstance » et surtout l’emprise du nouveau Roi, pour mettre en œuvre ce nouveau « pacte pour le changement » ?

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