Royale nature...

Samedi 10 avril 2010, par Bernard Lhôte // L’Histoire

Comprendre. Tout changer, tout changer du nom des « choses » jusqu’à la nature profonde des « êtres ».

Et devenir le Maître absolu du destin des hommes à coup de guillotine et de lois comme jamais !

Tel fut le grand rêve qui germait dans les têtes de l’« homo 89 » déniant toute réalité…

Un rêve qui s’incrusta et s’incruste encore dans bien des esprits, qui s’est exporté cheminant sur des fleuves de sang. Ses guides ?

Des Saint-Just, Robespierre à Pol Pot, tous nourris des délires des fils des Lumières…

Le « Ras-le-Bol » pouvait se comprendre, mais le « Table-Rase » ? Faire le point et en tirer toutes les leçons avec notre frère d’armes Bernard Lhôte…


“Choeung Ek” Cambodge. Découvert en 1980


Charniers de Vendéens. Découverts au Mans en 2009.

« Ras-le-Bol & Table-Rase »

Du passé faisons table-rase ! Ce mot d’ordre des révolutions nous révolte.

Pourtant qui n’a pas éprouvé un jour l’envie de tout casser ? De se débarrasser d’un monceau d’habitudes, de remettre les compteurs à zéro, d’avoir une nouvelle vie ? Quel royaliste n’a pas rêvé de pendre Marianne à la Lanterne et de bazarder ses pompes et ses œuvres ?

Ce n’est pas difficile de comprendre (comprendre n’est pas approuver) le besoin de table-rase, de faire place nette à tous les espoirs de renouveau, de renaissance, de salut de l’Humanité. Nos révolutionnaires, qui ne savent pas en 1788 qu’ils vont bientôt le devenir, sont motivés par ce besoin qu’un ras-le-bol assez général nourrit. Ras-le-bol des inéga1ités, des impôts, de l’organisation jugée irrationnelle du royaume, ras-le-bol des abus, des privilégiés, de leur luxe outrageant la misère et les mœurs.

Cela aussi on peut le comprendre, attendu notre bel aujourd’hui. Par contre, parce qu’expériences abondamment faites, nous réprouvons le terrible projet de « régénération du genre humain », obsession chérie des fondateurs de la République .Car c’est le fondement des totalitarismes.

La royauté qui, elle, n’est pas issue d’une idéologie, se garde de promettre purification de l’homme et cité idéale. Convaincus que le Mal provenait d’un « régime mal constitué », qui corrompait les personnes et fourvoyait la Nation, les révolutionnaires croyaient dur comme fer que le Bien exigeait sa destruction de fond en comble.

La modestie ne les étouffait pas. Eux seuls savaient, éclairés qu’ils étaient par les lumières de la Raison, tandis que les pauvres sujets du roi, tyrannisés, survivaient à grand peine dans la nuit de l’obscurantisme gothique.

Comment détruire le régime du Mal ? En le disqualifiant par l’adjectif « ancien ». Ce mot l’abolit.

Dans la foulée on enterra son ère en changeant le calendrier, en signalant l’avènement des « temps régénérés » par une numérotation qui remit le compteur à l’An I. A partir de là ici gît le ci-devant régime.

Faute de pouvoir supprimer la langue française, pourtant du passé, il y eut tentative de la régénérer par un langage populaire. Les formules de politesse, suspectées d’aristocratisme, furent remplacées par des formules simples, directes, viriles, pour tout dire : républicaines.

L’opération Table-Rase visait, en priorité les mœurs dissolues, supposées propres aux monarchies. Comment « régénérer » les catégories sociales corrompues ? En les rééduquant et en les éliminant.

Cependant les purificateurs s’inquiétaient : « Les femmes auront quelque mal à passer du règne de la galanterie et du luxe à l’empire des mœurs simples et austères de la République (sic) ; les chefs de famille doivent avec patience et douceur s’employer à les ramener à leurs devoirs ». Le mari et père, bras armé de l’Etat dans la famille, est un magistrat autant qu’i1 est l’instituteur de la République au foyer, commente Anne Verjus.

Bonjour les couples folichons !..

C’est une énorme erreur de croire que nos révolutionnaires n’étaient que semeurs de trouble, carmagnole et ça ira, vandalisme, foutoir. Pas du tout ! Intégristes de la Vertu, ils étaient des missionnaires de l’Ordre Moral.

Travail-Famille-Patrie eut mieux convenu à la Ière République que Liberté-Egalité-Fraternité. La Liberté, elle l’a tyrannisée, l’Egalité, mille fois bafouée. Quant à la Fraternité, ce fut celle de Caïn et Abel.
Travail-Famille-Patrie, ou plus exactement : Propriété-Famille-Nation.

La Révolution exaltait le culte de la Nation, pour le meilleur et pour l’empire. La Propriété valait citoyenneté. Plus on était gros proprio, plus citoyen éligible aussi. Le patriarcat aboli, non sans quelques raisons, la Famille fut officiellement reconnue comme l’entité citoyenne de base.

Seul le chef de famille avait le droit de vote. Sa voix représentait l’opinion de tous les siens, de sa femme notamment qui n’avait pas à l’exprimer puisqu’elle était censée, au sein d’un bon couple républicain, d’avoir la même que cel1e de son mari. C.Q.F.D.

La Révolution de 1789 n’a rien de commun avec la révolte de 1968. En 68 on s’insurge contre la discipline, on réclame une totale liberté sexuelle.
En 89, il s’agit d’établir un ordre rationnel et rigoureux. La galanterie est sévèrement réprouvée. En 68 on s’en prend à la hiérarchie, au mandarinat. En 89, la hiérarchie due à la naissance est contestée, mais la hiérarchie par le mérite portée aux nues. En 68 les meneurs sont des étudiants.

Sous la Révolution les robins mènent le jeu. Les prétendus représentants du peuple à la Convention sont à plus de 80% des hommes de loi.


Robespierre

Des psychorigides donc en majorité, qui s’identifient d’autant aux lois nouvelles qu’ils en sont les auteurs. Ceci, à quoi s’ajoutait la bonne conscience inhérente à leur état, ne pouvait donner qu’un gouvernement implacable, inquisitorial, froidement sanguinaire. Avec eux, il fut interdit de ne pas interdire. Averses et grêles de lois s’abattirent sur le peuple.

L’opération Table-Rase s’acharna spectaculairement, comme on sait, à détruire les témoins matériels du passé, avec un zèle imbécile tel qu’il finit par inquiéter des esprits moins aveuglés par le fanatisme : « De toutes parts le pillage et la destruction étaient à l’ordre du jour » dénonce l’abbé
Grégoire dans un célèbre rapport.

Trois sortes de vandalisme sévissaient. Un vandalisme anti -monarchique, de la démolition des statues des places royales à celle des sépultures de Saint-Denis. Un vandalisme anti-féodal, avec pour cibles châteaux et symboles seigneuriaux. Un vandalisme anti-religieux, très virulent, s’en prit aux cloches, aux objets liturgiques, aux statues (décapitées), aux sanctuaires et aux édifices monastiques. Ces vandalismes, dans un premier temps plus ou moins spontanés, puis surexcités par la propagande, furent légalisés à partir d’Août 7792 et devinrent un« iconoclasme assumé ». « Les motivations iconoclastes font partie d’une politique de régénération républicaine et anti-féodal revendiquée totalement par les conventionnels ».

Leurs décrets d’Août et Septembre 1792 enjoignaient « de ne laisser subsister aucun monument rappelant 1e temps de l’esclavage et du despotisme : statues royales, fleurs de lys, mausolées qui rappellent des rois l’effrayant souvenir ».

Serge Bianchi, professeur émérite à l’Université de Rennes, à qui sont dues ces citations, distingue très subtilement vandalisme et iconoclastie.

N’est pas selon lui du vandalisme une destruction léga1e. Amusant...Cependant, vu l’ampleur des dégâts, des Montagnards tentèrent de les limiter par des mesures en faveur de la conservation du patrimoine, dont la création de bibliothèques et de musées. Exemple prestigieux : le Louvre. Et partout la République installa ses institutions dans les palais et les hôtels du régime honni, au risque qu’elles fussent contaminées par « l’effrayant souvenir » des royaux habitants.

Mais ce qui sauva surtout maints chefs-d’œuvre des « temps barbares », c’est leur fantastique quantité. Les révolutionnaires n’eurent pas le temps d’en venir à bout. La Terreur fut brusquement interrompue par les forces diverses de la réaction. Celle de républicains effrayés, relativement sensés et/ou gavés de biens nationaux ; celle d’un royalisme réveillé par le regret d’un régime, expérience faite, nettement moins despotique ; celle de populations en ayant ras-le-bol, cette fois, des excès, des persécutions, des réquisitions, de la conscription, de la misère et des impôts.

Enfin, la principale raison qui rendait impossible (et encore aujourd’hui) l’annihilation de la royauté, c’est que la France étant historiquement son ouvrage, il eut fallu la détruire toute.

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